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Kalina Raskin, le vivant pour modèle, l’écologie pour moteur

La directrice générale du Centre d’études et d’expertises en biomimétisme déploie une énergie peu ordinaire pour convaincre entreprises et institutions que s’inspirer des écosystèmes naturels est un levier de la transition écologique.

Kalina Raskin, en 2018.

« Faites-vous partie des scientifiques ou des charlatans ? » En 2015, certains chercheurs prennent de haut la première salariée du tout nouveau Centre d’études et d’expertises en biomimétisme (Ceebios). Quel est cet organisme obscur lancé par la Ville de Senlis, dans l’Oise, sous l’impulsion de sa maire sans étiquette, Pascale Loiseleur, et d’un élu, Francis Pruche, également chercheur chez L’Oréal ? Et qui est cette jeune inconnue de 33 ans qui prétend structurer les forces du biomimétisme au service de la transition écologique en France ? Certes, près de 200 laboratoires publics explorent plus ou moins cette voie qui consiste à s’inspirer du vivant pour innover. Et certains industriels en appliquent les principes, parfois même sans le savoir. Comme Eel Energy, start-up de Boulogne-sur-mer (Pas-de-Calais), dont les hydroliennes utilisent une membrane ondulante pour capter, tel un poisson, l’énergie cinétique des courants marins. Mais ces acteurs isolés ont très peu de contacts entre eux. Rien à voir avec l’Allemagne, où il existe une stratégie nationale et des réseaux pluridisciplinaires consacrés au biomimétisme.

Pourtant, il en aurait fallu beaucoup plus pour décourager Kalina Raskin, regard clair et déterminé, voix grave et sourire mutin. Bardée de diplômes et écologiste dans l’âme, la jeune femme est convaincue que le vivant, avec ses quelque 8,7 millions d’espèces recensées, recèle des clés pour inventer des modes de production et des objets durables, moins polluants et peu consommateurs d’énergie. Elle entend bien le prouver en jetant ces ponts qui manquent tant entre les différentes disciplines scientifiques, les industriels et les institutions.

 

Cinq ans plus tard, le Ceebios a acquis une véritable légitimité. Et Kalina Raskin est en passe de réussir son pari. L’organisme compte parmi ses 85 adhérents des industriels importants (L’Oréal, Renault, Eiffage…), des centres de recherche qui ne le sont pas moins (Centre national d’études spatiales, Muséum national d’histoire naturelle – MNHN –, etc.) et des institutions (Ademe, régions Aquitaine et Provence-Alpes-Côte d’Azur, et divers ministères). Passé les premières rebuffades, elle a fini par convaincre une vingtaine de chercheurs reconnus de participer au conseil scientifique du Ceebios, dont Jacques Livage, professeur au Collège de France et promoteur de la chimie douce, Claude Grison, spécialiste de la dépollution des sols par les plantes, ou encore Jérôme Casas, spécialiste de la biologie des insectes à l’université de Tours.

Une conviction, presque une philosophie

Côté entreprises, qui représentent 80 % de son activité, le Ceebios accompagne des projets sur un plan méthodologique : bibliographie, identification de partenaires scientifiques, travail avec des designers dont la créativité est indispensable pour donner corps à un objet. « Le smartphone a été conçu par des ingénieurs mais inventé par un designer », aime rappeler Kalina Raskin. « Grâce à Kalina, à son ouverture d’esprit et à son pragmatisme, nous avons réussi à créer ce qui nous manquait, un réseau capable d’assembler des compétences pluridisciplinaires sur un projet », commente Francis Pruche.

Enfin, le Ceebios passe des conventions avec les institutions pour que leurs agents intègrent cette démarche, qui est presque une philosophie, à leur activité. Pour en arriver là, il a fallu à Kalina Raskin une force de conviction et de travail peu ordinaire. « Elle est capable de déplacer des montagnes », témoigne Gilles Bœuf, ex-directeur du MNHN, actuel président du Ceebios. Mais d’où lui vient un tel engagement ?

Après de brillantes études à l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris (ESPCI) puis une thèse en neurosciences au Collège de France, la jeune femme met un peu de temps à trouver sa voie. « J’étais bien trop curieuse pour me cantonner à un seul domaine. Et j’aurais préféré travailler avec des animaux sauvages qu’avec des souris de laboratoire. » Sa directrice de thèse, Sakina Mhaouty-Kodja, se souvient d’une étudiante assidue, exigeante et persévérante : « Nous avons passé de nombreuses nuits seules toutes les deux dans l’animalerie, au sous-sol du Collège de France. Nous nous faisions des frayeurs au moindre bruit, même si on savait qu’on ne risquait rien. » Qu’à la fin de sa thèse, Kalina Raskin se tourne vers l’écologie ne l’a pas étonnée car « cela correspond à un engagement très profond chez elle ».

Une appétence qui trouve ses sources dans l’enfance. Ses parents, architectes de profession et écologistes de conviction, lui transmettent le goût de la nature. « Mon père m’apprend à soulever les pierres : je découvre un monde caché fabuleux, grouillant d’insectes, de vers de terre et de micro-organismes. » Il l’emmène aussi avec masque et tuba contempler la richesse des fonds marins au large de Marseille où vit la famille, face à la plage des Catalans.

Tout sauf une utopiste

Très tôt sensibilisée à l’écologie, Kalina se passionne pour la biologie. Mais, excellente élève au lycée, elle est poussée sur la voie élitiste des classes prépa, qu’elle effectue à Louis-le-Grand, à Paris, avant d’intégrer l’ESPCI. Elle ne regrette pas pour autant les études qu’elle y a suivies, même si elle aurait aimé étudier davantage la biologie. Le discours d’introduction à l’école de Pierre-Gilles de Gennes, Nobel de physique en 1991, qui promeut la pluridisciplinarité dans les sciences, résonne encore dans ses oreilles. Elle répond sans hésiter par l’affirmative à une enquête qui demande aux étudiants si les ingénieurs doivent avoir une responsabilité sociétale. Mais c’est le livre de la biologiste américaine Janine Benyus, Biomimétisme. Quand la nature inspire des innovations durables (1997 pour l’édition originale, publié en français en 2011 par Rue de l’Echiquier), qui lui sert de révélateur : « Avec l’infinie variété de ses formes, de ses matériaux, de ses stratégies de survie et de recyclage, le vivant travaille toujours à l’économie de ressources et d’énergie. »

Enceinte de son premier fils, aujourd’hui âgé de 9 ans, elle s’investit bénévolement dans une ONG, Biomimicry Europa, qui a pour objectif de promouvoir le biomimétisme en y associant la société civile et les décideurs. Elle ne le sait pas encore, mais elle vient de trouver sa voie. Et enchaîne avec une mission pour une agence régionale, le centre francilien de l’innovation : identifier les laboratoires publics et les PME engagés dans le biomimétisme. Repérée alors par les deux fondateurs du Ceebios, elle va devenir la cheville ouvrière de son développement puis sa directrice générale. Aujourd’hui, l’organisme est en pleine ascension. En un an, son effectif a presque doublé pour atteindre bientôt les 20 salariés. Il signe en novembre 2019 une convention avec l’Agence de la transition écologique (Ademe) pour soutenir le développement du biomimétisme en France. Un contrat de plusieurs millions d’euros, qui fait la fierté de Kalina Raskin mais dont elle ne peut encore dévoiler les détails, va démarrer en 2021 avec le MNHN. Entre les lignes, on comprend qu’il s’agit de développer une plate-forme dotée d’outils d’intelligence artificielle pour valoriser l’incroyable richesse des collections du muséum : 70 millions de spécimens.

Reste que Kalina Raskin est tout sauf une utopiste. Elle entend bien prouver que le biomimétisme est un vrai levier pour la transition écologique : « Aujourd’hui, on part du principe qu’en prenant le vivant comme modèle, on sera plus vertueux d’un point de vue environnemental. Encore faudrait-il le prouver. Or, les produits inspirés du vivant ne font pas toujours l’objet d’une analyse du cycle de vie et l’on manque de référentiel pour les évaluer. » Le Ceebios s’est donc lancé dans une étude plus approfondie de la question avec deux cabinets spécialisés dans l’économie et l’environnement, Myceco et Vertigo Lab. De quoi clouer définitivement le bec à ceux qui la soupçonnaient d’amateurisme.

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