Christophe André : « Faire le ménage dans nos illusions peut être une bonne chose »
En plein reconfinement, au mois de novembre et face à ces temps jugés pénibles et trop incertains, le psychiatre Christophe André a répondu à vos questions.
Christophe André est l’un des principaux spécialistes français de la pleine conscience et de la méditation. Auteur de best-sellers sur le bonheur, il propose aussi depuis cette année plusieurs programmes de méditation sur l’application Petit Bambou. Son dernier livre, Abécédaire de la sagesse (L’Iconoclaste, Allary Editions), qu’il a coécrit avec le moine Matthieu Ricard et le philosophe Alexandre Jollien, offre des « repères pour cheminer en ces temps incertains et nous aider à vivre mieux ».
En cette période où les projets personnels et professionnels sont incertains, comment faire pour aborder sereinement l’avenir et ne pas se laisser guider par la peur ?
Il y a en effet beaucoup d’incertitudes en ce moment, mais c’est toujours le cas dans une vie humaine. Peut-être qu’en temps « normal » il y en a autant mais que nous ne les voyons pas : nous pensons que tous nos projets aboutiront, que la logique sera respectée, le mérite récompensé, etc.
Beaucoup de nos certitudes sont illusoires. Cette période nous oblige à faire le ménage dans nos illusions, ce qui peut être une bonne chose. Face à l’incertitude, réfléchir à ce qui dépend de nous : nous maintenir en forme, mentale et physique, renforcer les liens avec nos proches, cultiver ce qui nous fait du bien de manière plus régulière qu’en temps « normal », apprendre de nouveaux savoirs, de nouvelles compétences…
Cela peut sembler de toutes petites choses par rapport à la taille de la crise à affronter, mais ces petites choses nous soutiennent moralement et nous rapprochent d’un but, même si nous ne savons pas clairement lequel – l’incertitude, encore…
Pourquoi faudrait-il s’accrocher à l’instant présent si celui-ci n’est pas radieux ?
Se tourner vers l’instant présent, comme le recommande la méditation de pleine conscience, ce n’est pas fuir le réel mais aller à sa rencontre. Cela nous permet de voir les belles choses, les raisons de se réjouir et d’espérer – il y en a toujours, où que l’on soit, même si parfois il faut chercher et ouvrir grand les yeux.
Cela nous permet, face aux aspects plus douloureux, de les observer tels qu’ils sont et non tels que nous avons tendance à les voir, en les dramatisant, les amplifiant, les déformant… Si je suis malade, l’instant présent c’est à la fois les souffrances du corps – et seulement elles, pas mes anticipations sur ce qu’elles vont peut-être devenir (ça, ce n’est plus le présent mais le futur, plus le réel mais le virtuel) –, et c’est aussi le ciel bleu par la fenêtre, mes proches qui m’aiment, les soignants qui font de leur mieux…
Quelles routines simples pourraient structurer une journée durant cette période de confinement, qui puissent également être proposées à des adolescents ?
Les routines et les rituels sont un bon moyen de ne pas devenir dingue pendant le confinement. Sinon, on traîne, on traîne ; on se fait aspirer par des activités, ou des inactivités, qui ne sont pas forcément les plus épanouissantes, utiles ou enrichissantes ; et à la fin de la journée, on se sent nul, vide, triste, tantôt énervé, tantôt fatigué, tantôt les deux.
Ces routines doivent avoir du sens. Vous pouvez par exemple établir avec vos ados la liste des choses à faire dans une journée idéale : un peu de gym ou de méditation, un peu de boulot, un peu de loisirs, un peu d’activités familiales partagées (jeux de société, courses, cuisine, ménage), un peu d’altruisme (appeler papi, mamie, la tante un peu casse-pieds, l’oncle un peu réac, etc.). Puis établir des horaires et s’y tenir, quoi qu’il arrive. En prenant soin de respecter le « principe de Premack » : faire précéder les activités faciles et agréables par une activité plus difficile et moins agréable (en apparence au moins), par exemple les temps d’écran après le ménage de la chambre et d’une pièce commune…
Bon, je sais bien que je parle d’un monde idéal ; mais les idéaux peuvent nous aider à nous rapprocher d’un truc un peu plus vivable.
Quelles seront les conséquences pour les enfants et leurs apprentissages ? Comment s’adapter à cette restriction d’interaction physique ? Comment leur insuffler de la joie ?
C’est compliqué pour nos enfants. Mais ils sont incroyables, même si ça les gêne beaucoup, ils s’adaptent de manière étonnante, gardent (pour la plupart d’entre eux) leur joie de vivre. Et ils nous montrent ce que sont l’intelligence de vie et la résilience. Pour autant, ce n’est pas une raison pour accepter que cela dure. Les apprentissages risquent tout de même d’être perturbés, surtout pour les enfants qui n’ont pas un environnement familial capable de leur redonner un peu de ce que l’école ne peut plus leur apporter en ce moment.
S’il y a de prochaines pandémies (c’est possible, hélas), je fais partie de ceux qui pensent que la priorité sera de protéger l’avenir de nos enfants, et non de complètement le détruire pour offrir quelques années de plus aux anciens, dont je suis. En attendant, je sais que les enseignants font de leur mieux, et je pense aussi que pour les enfants, sortir de chez eux, être à l’école, apprendre et rire avec leurs camarades de classe, est le meilleur moyen pour ne pas être marqués durablement par cette sale période.
Doit-on absolument s’abstenir de pensées transitoires négatives, de moments d’anxiété, en particulier si on a soi-même un tempérament pessimiste ?
Les pensées ne nous demandent pas notre avis et arrivent à notre conscience d’elles-mêmes. Notre choix consiste non pas à les avoir ou pas, mais à les suivre ou à les examiner pour décider qu’en faire.
Les « pensées transitoires négatives », c’est une appellation très belle et très juste. Nous les faisons durer en les ressassant et en les ruminant. Mais mieux vaudrait plutôt les écouter, voir ce qu’elles disent de juste et de fondé, agir en conséquence, s’il y a lieu, puis revenir à notre vie, de notre mieux. Il y a un proverbe chinois qui dit cela mieux que je ne viens de le faire : « Tu ne peux pas empêcher les oiseaux de voler au-dessus de ta tête, mais tu peux les empêcher de faire un nid dans tes cheveux. » Remplaçons « oiseaux » par « pensées » et mettons-nous au boulot. Et puis, c’est agréable parfois de regarder voler certains oiseaux, comme il est agréable de voir passer dans notre cerveau certaines « pensées transitoires positives ». Mais elles font moins de bruit que les négatives.
Comment arriver à prendre du temps pour soi quand on croule sous le travail, alors même qu’on en ressent le besoin ?
Il y a quelques trucs que j’ai fini par comprendre de la vie, à force d’aider mes patients anxieux et perfectionnistes, et à force de m’observer moi-même. Voici le principal : ça ne vous arrivera jamais, je dis bien jamais, de pouvoir vous dire un jour : « Là, c’est cool, j’ai fini tout ce qu’il y avait à faire, je vais pouvoir me détendre un peu. »
On a toujours des choses à faire, des choses plus urgentes que s’occuper de nous : travailler, ranger, s’occuper des autres… C’est le problème de ce qui est urgent et de ce qui est important. Urgent : le boulot, le ménage, les courses, les formalités administratives, les trucs à réparer, les coups de fil à passer… Important : me détendre, marcher dans la nature, faire du sport, rire avec mes amis, faire ce que j’aime… Si je néglige ce qui est urgent, j’ai des petits ennuis, mais si je néglige ce qui est important, ma vie n’a plus de sens. Alors, je choisis quoi ?
Attention aux fausses urgences, attention à notre perfectionnisme et notre désir de contrôle, et attention à ne pas nous négliger et nous oublier. Parce que, si nous tombons malades, qui va les faire, les trucs urgents ? Prenez soin de vous !
Votre dernière lecture pour se ressourcer à nous partager ?
En ces temps tristounets (mais passionnants), je vous recommanderais tous les livres de Christian Bobin, l’auteur qui me réconforte le plus, en tout temps. Par exemple, le récit de son enfance : Prisonnier au berceau (où il fait son portrait en enfant autoconfiné dans ses rêves et son univers).
Bonjour à toutes et à tous, bienvenue dans ce tchat.
Le psychiatre et psychothérapeute Christophe André était avec nous à partir de 14 h 45. Il est l’un des principaux spécialistes français de la pleine conscience et de la méditation. Auteur de best-sellers ayant pour thématique le bonheur, il propose aussi depuis cette année plusieurs programmes de méditation disponibles sur l’application Petit BamBou. Son dernier livre, Abécédaire de la sagesse (paru le 4 novembre aux éditions Allary, en coédition avec L’Iconoclaste), qu’il a coécrit avec ses deux amis le moine Matthieu Ricard et le philosophe Alexandre Jollien, offre des “repères pour cheminer en ces temps incertains et [pour] nous aider à vivre mieux”.
Comment faire pour être serein en ce moment ? Pour se concentrer sur l’essentiel ? Pour dépasser ses peurs, pour guérir sa déprime, pour se faire du bien, se sentir bien… Il répondra aux questions que vous vous posez dans ce tchat (lumineux et bienveillant).
Christophe André a répondu à vos questions : « Les routines et les rituels sont un bon moyen de ne pas devenir dingue pendant le confinement »
Psychiatre, spécialiste de la méditation et auteur d’ouvrages sur le bonheur,
En plein reconfinement, en plein mois de novembre et face à ces temps jugés pénibles et trop incertains, il n’est pas aisé de garder le moral. Comment faire pour être serein en ce moment ? Pour se concentrer sur l’essentiel ? Pour dépasser ses peurs, pour guérir sa déprime, pour se faire du bien, se sentir bien ? Christophe André a répondu à vos questions mercredi 11 novembre, à partir de 14 h 45.
Psychiatre, spécialiste de la méditation et auteur d’ouvrages sur le bonheur, il a effectué l’essentiel de sa carrière comme médecin à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, au sein d’une unité spécialisée dans le traitement et la prévention des troubles émotionnels (anxieux et dépressifs), notamment par le recours aux thérapies cognitives et comportementales, à la méditation de pleine conscience et à la psychologie positive. Il est l’auteur d’articles et ouvrages scientifiques, ainsi que de nombreux livres à destination du grand public.
Derniers ouvrages parus :
• Abécédaire de la sagesse, L’Iconoclaste, 2020 (avec Alexandre Jollien et Matthieu Ricard).
• Ces liens qui nous font vivre. Eloge de l’interdépendance, Odile Jacob, 2020 (avec Rébecca Shankland).
• Le Temps de méditer, L’Iconoclaste et France Inter, 2019 (avec CD).
TCHAT
Votre dernière lecture ressourçante à nous partager ? Pauline
Bonjour et merci pour votre discours qui réconforte dans ces temps compliqués.J’ai l’impression que notre société essaie de nous enseigner que ce sont les cyniques et les égoïstes qui réussissent et mènent le monde. Comment croire que les choses peuvent changer ? Azerty
Bonjour M. André,J’ai cette année un nouveau poste en tant qu’enseignant en classe préparatoires qui me demande beaucoup d’investissements car tous les cours sont à monter. J’avais une pratique régulière en club jusqu’alors, qui me « forçait » à prendre du temps pour moi ; depuis le reconfinement, j’avoue que j’ai du mal à prendre du temps pour me ressourcer bien que je sente que cela serait nécessaire. Malheuresement, c’est bête mais je n’y arrive pas : je regarde ma to-do list et je me dis « ah là mon coco, non, sois responsable, t’as pas assez avancé dans ton boulot ! » Comment arriver à prendre du temps pour soi quand on croule sous le travail ? Comment se dire « bon allez à 18h, footing ! » quand il reste encore de nombreuses choses sur la to-do list pour le lendemain ? Je suis preneur de votre expérience, compétence et sagesse.J’en profite pour vous témoigner ma grande joie de pouvoir vous transmettre une question et vous remercier pour tout ce que vous m’avez apporté et apportez à l’humanité. Vous êtes un de ces « héros tranquilles » M. André, vous êtes fan-tas-tique, un grand merci !! : Enseignant passionné mais…
Bonjour Christophe,Doit on absolument s’abstenir de pensees transitoires negatives, de moments d’anxiétés en particulier si ob a soi- même un tempérament pessimiste? J’imagine qu’on peut se permettre de rester pessimiste ou dans le doute du moment qu’on ne contamine pas les autres? :Bernard
Bonjour,Ily a un petit proverbe qui dit : « Au pied d’un arc en ciel se trouve un trésor ». Merci pour le ciel. chris
Bonjour Merci pour votre aide. Je suis professeur des écoles et maman de jeunes enfants. Je sais que les interactions physiques sont fondamentales. Pour apprendre, ils ont besoin de voir les visages, manipuler des objets… Ma pédagogie allait dans ce sens en classe. Tout cela est très réduit, voir impossible à cause des protocoles sanitaires. Quelles seront les conséquences pour les enfants ? J’essaie d’adapter pour eux, d’insuffler de la joie, de leur apprendre à lire et compter avec des masques, sans trop manipuler… Mais je crains que cela ne suffise pas. Comment faire plus pour eux ? Nous faisons de la meditation tous les jours et mes jeunes élèves sont très réceptifs… Merci d’avoir contribué à l’essor de cette pratique. Je vous souhaite une excellente journée. Cécile
Bonjour, quelles routines simples pourriez-vous proposer spécifiquement pour structurer une journée durant cette période de confinement – et qui puisse être proposée également à des adolescents ? : Karen75
Bonjour J’adore me balader pour prendre l’air et respirer et sentir le soleil sur le visage avec cette sensation de réellement s’aérer… comment faire lorsque l’on porte le masque et qu’au contraire, on a l’impression d’être privé d’oxygène et de ne pas pouvoir respirer normalement ?Comment arriver à se recentrer sur soi et sur sa respiration malgré le masque ? :Une aficionada de vos…
Bonjour monsieur André. J’éprouve beaucoup de gratitude pour ce direct. Je suis sage femme dans un chu et je me demande dans ce climat anxiogène comment continuer à rester optimiste, à fournir un accompagnement de qualité pour nos patientes dans ce climat si anxiogène et difficile pour tous. Merci beaucoup : Chloé
Bonjour, L’angoisse et le stress ne sont pas toujours conscients et (mais) il est difficile de gérer les cauchemars. Avez vous des astuces pour ces éveils nocturnes ? Yeux grands ouverts
Merci pour ce live! Je suis profondément attristée de voir dans quel monde grandit ma fille. Je l’élevais, tant bien que mal, pour cultiver la tolérance, la solidarité et la bienveillance. Elle est entourée d’enfants actifs sur les réseaux sociaux qui cultivent, malgré eux, le narcissisme, le jugement permanent (les likes) voire l’agressivité gratuite… Et le tout dans un contexte sanitaire, économique et de changement climatique qui tend les relations interpersonnelles et ampute la confiance en l’avenir. Effectivement, la question se pose : comment garder le moral ? Et la deuxième : comment élever nos enfants aujourd’hui pour qu’ils soient le mieux armés possible pour affronter les défis de leur époque ? : Mélancolie
Bonjour, Pour ne pas tomber dans l’angoisse et la dépression (je vis-suel), je fraude pour aller voir mes parents et des amis de temps en temps. Dois-je me sentir coupable de privilégier ma santé mentale au respect du confinement ? : étudiantsolo
Bonjour et merci pour ce live,Pourquoi faudrait-il s’accrocher à l’instant présent si celui-ci n’est pas radieux ?Qu’y gagne-t-on, en cette période douteuse ? : Fuji-Tif
Malgré une pratique quotidienne de méditation parfois mon moral flanche quand je vois ce que devient le monde, la violence et les privations de nos libertés. Comment rester sereine et croire que le monde sera en paix face à tous ces événements ? Laëtitia
Bonjour, merci pour cette parenthèse de douceur. La bienveillance peut elle s’exercer a distance et même derriere un masque? Gyom
Comment faire pour ne pas souffrir de la solitude et avoir autant confiance en soi alors qu’on voit moins nos proches, donc on a l’impression de s’éloigner d’eux ? Mathilde96
Bonjour, en cette période où les projets personnels et professionnels sont incertains, comment faire pour aborder sereinement l’avenir et ne pas se laisser guider par la peur ? Débutante en pleine…
Comment aider un proche qui est confiné loin de nous et qui apparaît moralement déprimé ? Sans qu’aucune de nos paroles semblent lui venir en aide et que lui même soit perméable à toutes aides proposées ? CMA
Christophe André : « La parole sur la gentillesse se libère »
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