« A gauche en sortant de l’hypermarché », un essai sur les vitrines de la société de consommation
Clémentine Autain, députée La France insoumise, ausculte les mécanismes du modèle économique des grandes surfaces du département où elle réside, la Seine-Saint-Denis, et appelle à revenir à une économie à taille humaine.
C’est un ouvrage qui arrive à point nommé. Alors que la colère des petits commerçants gronde contre la toute-puissance des grandes surfaces lors du deuxième confinement mis en place le 30 octobre, Clémentine Autain, députée La France insoumise (LFI) de Seine-Saint-Denis, dresse un réquisitoire contre le modèle économique et social de ces enseignes.
Dans un court essai, A gauche en sortant de l’hypermarché, aussi passionnant qu’efficace, la parlementaire part de sa propre expérience de résidente de banlieue parisienne pour ausculter les mécanismes du modèle économique des hypermarchés.
On la suit sur tout le parcours d’achat – de son arrivée en voiture sur le parking jusqu’au retour à la maison où les emballages s’accumulent dans la poubelle, en passant par le passage en caisse – où elle dissèque les ramifications sociales, écologiques, sociétales et philosophiques des centres commerciaux, lieux « où le regard ne rencontre que les choses et leur prix », selon la formule de l’Internationale situationniste.
Vitrine de besoins artificiels et aberration écologique
Mme Autain ne cache pas ses convictions : les grandes surfaces sont un modèle qu’elle combat. Mais elle le reconnaît : elle ne peut s’empêcher d’y aller. « Je suis souvent perdue devant l’immensité de l’hypermarché. Les kilomètres de rayons, les néons, les pancartes de promotion de ce haut lieu de la démesure me donnent le vertige. Pourtant, j’y suis sans cesse ramenée, par nécessité mais aussi parce que tout concourt à nous y attirer. »
Temple de la consommation, vitrine de besoins artificiels et de l’aberration écologique, l’hypermarché concentre tous les maux du capitalisme moderne. C’est aussi le lieu où les inégalités sociales se cristallisent à travers la situation des caissières. Mme Autain y consacre de longs développements. La caisse enregistreuse est la nouvelle ligne de production.
Si la figure emblématique du prolétariat des années 1960 était l’ouvrier de Renault-Billancourt, celle des années 2020 est « l’hôtesse de caisse » de n’importe quel hyper de banlieue. Ces employées, très souvent des femmes qui travaillent à temps partiel, n’ont pas voix au chapitre. La syndicalisation est faible et la peur de perdre son emploi, omniprésente, avec le développement des caisses automatiques. Il y a en outre quelque chose d’indécent, note d’ailleurs Mme Autain, dans l’abondance des biens étalés dans les rayons et les salaires modestes de celles chargés d’encaisser l’argent des clients.
Mais elle montre aussi l’ambivalence des hypers qui sont un lieu de socialisation où les jeunes passent beaucoup de temps, un endroit où la culture est à la portée de tous et où l’on trouve des produits de première nécessité à prix cassés. Que faire face à cela ?
La députée appelle à changer radicalement de modèle, à revenir à une économie à taille humaine, où les petits commerçants font partie de ces métiers du lien, qui contribuent à une certaine cohérence sociale : « A l’obsession de la croissance, nous opposerions celle de l’épanouissement. Pour y parvenir, il faut changer le sens des priorités et de l’action publique afin d’enclencher le partage des richesses, des pouvoirs, des savoirs et des temps de la vie », écrit-elle. L’ampleur de la tâche laisse le lecteur songeur.
Les caissières illustrent ce qui ne tourne pas rond dans une société où l’on ne cesse de nous asséner : ne pense pas, dépense. La caisse enregistre cet argent roi qui nous fait perdre le sens de la vie, et la déshumanisation en marche s’incarne à travers ces « petites mains » que nous confondons avec leur outil de travail. Leur quotidien rapporté à leur salaire illustre une effrayante hiérarchie des valeurs. Et sur le tapis roulant, elles voient passer toute la démesure consumériste d’un monde qui court à sa perte. L’écosystème, pas plus que nos désirs, ne peut supporter une telle gabegie, tandis que de plus en plus de personnes, de familles ne parviennent pas à boucler leurs fins de mois. » C.A.
Haut lieu du consumérisme débridé et de la frustration, l’hypermarché matérialise la folie capitaliste. C’est l’espace de toutes les promotions, sauf pour les caissières. Dans l’un des plus grands groupes mondiaux de distribution, il a fallu 15 jours de grève pour obtenir 45 centimes d’euros en plus sur les tickets restaurants ! L’hypermarché, c’est aussi là où l’on voudrait nous faire croire que croissance infinie est synonyme de mieux-être sur une planète aux ressources limitées. Il est urgent de rompre le lien entre le plus et le mieux. Et ce n’est pas l’essor de l’e-commerce, avec son profilage numérique dit intelligent, qui freinera le marketing agressif fabriquant la pulsion d’achat, le gâchis, les inégalités… quand il promet plutôt la surveillance généralisée.
« Rien ne sera comme avant », a juré Emmanuel Macron pendant la crise sanitaire. Pourtant, depuis des décennies, les gouvernements successifs n’ont cessé d’encourager la loi du profit, la marchandisation de tout et le démantèlement des biens communs.
« A gauche en sortant de l’hypermarché », de Clémentine Autain, Grasset, 162 pages, 14,90 euros.
Clémentine Autain
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