Sélectionner une page

L’exploitation du ressentiment par les idéologies

De nombreuses idéologies du XXème siècle sont des idéologies du ressentiment. Pour Marc Angenot, le ressentiment demeure une composante tant des idéologies de droite(nationalisme, antisémitisme) que de gauche (socialisme, féminisme, militantismes minoritaires, tiers-mondisme).Il s’agit donc d’analyser les passions humaines comme outils de propagande, car leur instrumentalisation a marqué notre histoire.

Dans le champ idéologique, Marc Angenot fait du ressentiment le noyau des idéologies nationalistes du XXème siècle, comme conséquence du postmodernisme, des tribalismes et autres revendications identitaires. En conséquence, le ressentiment hérite d’un style et d’une rhétorique propre lorsqu’il devient le centre d’un argumentaire politique. Utilisant le registre de la colère, il étale son humiliation, ses rancunes et ses revendications. Ainsi si l’on en croit Marc Angenot, le discours du ressentiment ne souhaite pas faire preuve de sang-froid, ni accepter d’argumenter son point de vue, plongeant immédiatement dans l’indignation s’il est contesté 26.

L’analyste des discours soutient donc que le discours du ressentiment “ne peut souffrir d’avoir tort ou d’être mis en contradiction, signes que sa dialectique même serait faible et vulnérable”. Pour l’auteur, les tirades des doctrinaires du ressentiment sont marquées d’une intimidation explicite. Il se veut donc intimidant, dissimulant ainsi les déficiences de sa dialectique, car il se doit d’être fédérateur. En conséquence, il s’agirait d’un discours empreint de “théâtralité” et vu par les dominants avec une certaine ironie. Ainsi, toute l’argumentation se rapporte aux torts subis, et chaque événement quotidien est analysé sous le filtre du ressentiment.

C’est pourquoi pour Marc Angenot, le ressentiment dans ses rapports avec la névrose, est hystérique, paranoïaque et obsessionnel. Le choix d’une rhétorique du ressentiment dans une querelle sociale, peut de ce fait s’expliquer par le refus de l’autocritique, douloureuse et potentiellement démobilisatrice. De plus, le ressentiment donne des bénéfices idéologiques immédiats, car il s’inculque et se propage facilement. De la sorte, le ressentiment instrumentalisé par des dirigeants politiques à des fins de propagande nationaliste, ou de façon à justifier un conflit, une action, ou une position sociale, ont donné lieu à de vrais pugilats verbaux au cours de l’Histoire, comme lors de l’instrumentalisation des ressentiments ethniques par les élites politiques en Afrique. Marc Ferro définissait déjà le ressentiment comme “la matrice des idéologies contestataires, de gauche comme de droite” 27, qui utilise la souffrance ou la peur des individus à devenir victimes. Ainsi, le ressentiment est à comprendre comme une “composante” de différentes idéologies politiques, et non une idéologie en soi, ou la caractéristique d’une en particulier. Pour Marc Angenot, il n’y a pas de doctrines pures de ressentiment, et beaucoup d’idéologies politiques et sociales comportent un pôle “modernisation-dépassement” et un pôle “repli-ressentiment”.

Philippe Corcuff développe également un cadre socio-politique d’analyse constructiviste du conflit des clivages sociaux en France qui sont le terreau des idéologies du ressentiment. Il oppose un “clivage de la justice sociale” (bâti autour des inégalités de ressources), fragilisé, et un “clivage national-racial” (axé sur la dichotomie français/étrangers au sens des apparences “ethniques”) plus dynamique 28. Afin d’illustrer ses propos, l’intellectuel dira “une part des aliments de la machine de conversion politique constituée parle Front National serait composée d’une diversité de ressentiments plus ou moins ethnicisés”. Ainsi, l’histoire est le théâtre d’exploitation du ressentiment par les idéologies, et l’une des grandes expressions modernes du ressentiment est l’antisémitisme. Utilisé par le nazisme, il s’est développé à l’encontre de groupes d’individus, que l’on différenciait en fonction de leurs origines, qui réussissaient dans cette société capitaliste moderne où le reste de la société n’était pas en mesure de les concurrencer. Le tort est donc donné à ces groupes, et la logique sociale qui a permis et favorisé leurs succès 29 devient sans valeur et illégitime.

Une fois l’idée présente dans la société, il y a un processus d’engrenage où plus l’autre réussi, plus le ressentiment du second groupe grandit, comme le prouvent les ouvrages d’Edouard Drumont, La France juive (1884) et La Fin d’un monde (1888), représentatifs de cette pensée émergente qui commence à se refléter dans la sphère culturelle de l’époque. Prenons encore l’exemple développé par Marc Angenot dans sa thèse à propos des nationalismes, où il présente les nationalistes comme des êtres gouvernés par le ressentiment, qui se perçoivent comme des victimes. Pour lui, le ressentiment est à la base des nationalismes, de certains socialismes ou certains féminismes.

Comme souvenir d’une infériorité, le nationalisme (et le séparatisme principalement) devient le fantasme de ne plus avoir à se comparer, à se juger selon les normes de cet autre entité, plus puissante. Ainsi, les exemples sont multiples et de tous types. Citons pour conclure, que l’instrumentalisation politique du ressentiment ethnique qui s’est illustrée en République Démocratique du Congo (soif de vengeance ethnique, opposition Nord/Sud, etc.), est une des entraves principales au développement du pays. En effet, la majeure partie des propositions politiques se basent sur des approches “ethniques ou tribales”, au nom de la recherche de solutions sui generis.

L’instrumentalisation du ressentiment par un leader charismatique à des fins politiques, ouvrent sur une autre notion soulevée par Peter Sloterdijk, à savoir les espaces de capitalisation du ressentiment 30 essentiels à l’encadrement de la colère sociale. Il soulignera qu’à ce titre, une place éminente revient au combat socialiste, car depuis les syndicats jusqu’à la IIIème Internationale communiste, il fut une des “banques de la colère” de notre époque. Même si Marc Angenot utilise de manière récurrente les références historiques comme argument d’autorité validant, du fait de leur caractère exemplaire, une théorie aux arguments arrêtés; il apparaît certain que le ressentiment porte en son sein une “conduite d’échec” car si l’on avance vers l’avenir c’est pour mieux se venger du passé, perpétuant ainsi “un passé aliénant”. Le chercheur poursuit son raisonnement en affirmant que si dans les logiques ordinaires, les échecs ouvrent la possibilité de corriger les hypothèses de départ, le discours du ressentiment n’est pas ouvert au débat; il ne prouve rien contre le système et au contraire tend à le conforter.

Margaux Vulliod  Le ressentiment et la nouvelle gouvernance mondiale : analyse générale ( thèse 72 pages)

https://www2.world-governance.org/IMG/pdf_pdf_642_Le_ressentiment_dossier.pdf

26 “Si on lui demande d’argumenter certains faits allégués, ou de prendre en considération d’autres données, il se trouve mal, pousse des cris aigus, donne ainsi (il s’en doute dans des moments de lucidité fugaces) la mauvaise impression que sa cause n’est pas si bonne qu’il faille la défendre par tant de pathos et d’hystérie”, Marc Angenot, consultable sur le site: http://discoverarchive.vanderbilt.edu/bitstream/handle/1803/128/AngenotIdeologiesdsv4n3-4.pdf?sequence=1

27 Marc Ferro, Le Ressentiment dans l’histoire, Odile Jacob, coll. «Histoire», Paris, 2007, p.199.

28. Philippe Corcuff, Individualité et contradictions du néocapitalisme, ATTAC France: http://www.france.attac.org/spip.php?article8994

29 Car les tâches en relation avec l’argent n’étaient pas bien vues dans la société à cette époque (avant lecalvinisme) c’est pourquoi les Juifs se sont intégrés à la société en prenant les places don’t personne ne voulait.

30 Cf Fiche n°12: Géopolitique du ressentiment. 26

Pour approfondir:

– Marc Angenot, Les idéologies du ressentiment, Montréal, XYZ éditeur, Montréal, 1997.- Marc Ferro, Le Ressentiment dans l’histoire, Odile Jacob, coll. «Histoire», Paris, 2007,225p.

-Peter Sloterdijk, colère et temps(Zorn und Zeit), Traduction Olivier Mannoni, Libella/MarenSell, 320p.Mots clés: idéologie ; instrumentalisation

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *