
En bois, en paille, en terre ou sur pilotis : construire sa maison tout seul
Pour vivre dans un habitat qui leur ressemble et mettre en pratique des principes écologiques, ils sont des milliers à se lancer chaque année dans l’autoconstruction et l’autorénovation.
Bâtir sa maison de ses propres mains. Un rêve qui semble sorti tout droit des contes pour enfants : maison de paille, de bois ou de brique ? A une époque où l’on se replie sur le domestique, où le Covid-19 nous oblige, plus encore qu’auparavant, à investir le domicile, certains consacrent du temps et de l’énergie – en grandes quantités – à façonner leur habitat à leur image.
Cette aventure au long cours, d’au moins trois ans, qui passionne voire obsède, engloutit le temps libre, coupe parfois des amis et de la famille jusqu’à mettre le couple en péril. Malgré ces risques, ils seraient entre 8 000 et 10 000 foyers à se lancer, chaque année, dans l’autoconstruction (selon les chiffres du bureau d’études spécialisé Caron Marketing), soit de 5 % à 6 % de l’ensemble des maisons construites. Sans doute parce que « construire sa maison, c’est se construire », résume Eric Tortereau, président des Castors de la région Auvergne-Rhône-Alpes, association qui accompagne entre 500 et 600 chantiers par an dont la moitié de rénovation. Parmi ceux-ci, combien d’abandons ? « Aucun, se félicite M. Tortereau. Tout le monde peut y arriver et, si l’on sent que ça flanche, l’association vient à la rescousse. On organise un chantier participatif et, quand vous voyez une douzaine de personnes donner bénévolement un coup de main, le moral remonte. »
Ce qui différencie les Castors d’aujourd’hui de leurs ancêtres (le mouvement est né en 1933), c’est qu’ils n’hésitent pas à recourir à des professionnels et qu’ils ont une préoccupation écologique, créer des maisons saines, sobres en énergie, en eau, avec la volonté de redécouvrir techniques et matériaux anciens, bois, terre, chanvre, laine de bois, qui y répondent à merveille. « Il faut oublier le parpaing, qui ne sert à rien, et la laine de verre. On a beaucoup mieux », résume Eric Tortereau. « Il y a de tout dans les projets, des yourtes, des maisons semi-enterrées – earth sheltered house –, des fustes [maisons en rondins, comme en Amérique du Nord], des conteneurs transformés… », détaille Chrystèle Macron, permanente des Castors Rhône-Alpes, qui s’entretient avec tous les porteurs de projets. « Notre objectif est de mettre l’autoconstruction et l’autorénovation à la portée de tous, quel que soit le projet, explique-t-elle. Beaucoup recourent à des professionnels rémunérés, architecte, artisans, thermiciens de notre réseau, pour telle ou telle phase du chantier. »
Une expérience transformatrice, selon Mme Macron : « Construire sa maison, c’est se poser mille questions et cela modifie le regard sur l’environnement, la consommation, l’impact de ses actes sur la planète, renchérit-elle. D’ailleurs, certains de nos adhérents changent de profession, vont vers des métiers plus manuels, l’écoconstruction, par exemple. »
Dans la plupart des cas, le coût n’est pas la motivation principale. Davantage que les éventuelles et très illusoires économies réalisées, les autoconstructeurs veulent d’abord mettre en pratique des innovations, de leurs propres mains, et font de l’entraide un moyen de réaliser leurs rêves.
Cécile et Stéphane : sur pilotis et avec vue sur les vaches
Au cours d’une balade à vélo, Stéphane (47 ans), ingénieur chimiste, et Cécile (43 ans), réparatrice de vélos à son compte, ont « flashé » sur le lieu. Une belle vue champêtre, un terrain très pentu, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon. Cette parcelle est à eux depuis fin 2019 et ils y édifient une maison sur pilotis à l’impressionnante structure en bois. « Mes deux grands fils nous ont d’abord pris pour des fous mais, aujourd’hui, ils sont enthousiastes et nous prêtent volontiers main-forte », raconte Stéphane. Les deux citadins sans aucune expérience dans la construction ont donc fait le choix de vivre à la campagne, dans un petit village. « Avec une boulangerie et une gare à moins de dix minutes, c’était dans le cahier des charges », précise Cécile.

Le chantier de cette maison d’une centaine de mètres carrés, avec trois chambres plus un garage pour y remiser les onze vélos de la famille, isolée à l’aide de paille et d’un enduit d’argile en plusieurs couches « très long à sécher » mais qui assure l’hygrométrie nécessaire, est bien avancé. Clos et couvert sont assurés, reste à aménager l’intérieur, cloisons, plafonds, plomberie, électricité, revêtements…
On y entre par le haut, depuis la rue, par une passerelle en bois qui dessert la pièce à vivre avec ses larges baies vitrées donnant sur un vallon, quelques vaches, un ruisseau au fond, sublimés par la lumière d’automne ; une chambre en haut, les autres en bas, avec la salle de bains, « où j’ai l’intention d’aménager un mur végétal », confie Cécile. En attendant l’escalier, une simple échelle relie les deux niveaux.
« Nous avons fait appel à une architecte pour nous aider dans la conception et déposer le dossier de permis de construire, et à des artisans locaux, un charpentier pour l’ossature et, pour la future cuisine, un menuisier », raconte Stéphane. Un choix coûteux, qui a fait légèrement grimper le budget, passé de 250 000 euros, financés par la vente de leur ancien logement, à 280 000 euros, les obligeant à contracter un emprunt.
Ce jour-là, Cécile et Stéphane s’attaquent à la plomberie de la salle de bains, avant de couler une dalle de ciment sur les tuyaux neufs. Un plombier électricien, membre du réseau des Castors, est venu les former pendant une journée et a entamé le travail avec eux. « Il y a tellement d’informations à enregistrer qu’on est obligés de l’appeler de temps en temps pour une précision », reconnaît Cécile.


Le couple espérait emménager à la rentrée 2020, à l’issue du congé sans solde de trois mois que Stéphane avait programmé pour se consacrer au chantier. Mais la crise sanitaire a différé la livraison de poteaux métalliques essentiels à la structure, ce qui a entraîné du retard. Ayant déjà vendu leur maison de Villeurbanne, Cécile et Stéphane ont vécu un temps chez des amis puis en caravane et, aujourd’hui, au milieu du chantier dans des conditions spartiates : pas de sanitaires, seulement des toilettes sèches, un seul robinet d’eau froide sans évacuation… « On apprécie d’être chez nous, on adore cette vie, on sait qu’on a fait le bon choix », affirme néanmoins Cécile.
Julien et Mathilde : du bois, une baie vitrée et un poêle à bûches
Les conditions de vie de Julien (35 ans), technicien de maintenance, et Mathilde (29 ans), associée dans le domaine viticole familial, près d’Ambérieux (Ain), sont plus confortables, puisqu’ils habitent à 300 mètres de leur chantier. C’est la possibilité d’acheter un terrain de 770 mètres carrés, dans un lotissement, près de leurs amis et de leurs familles, qui les a poussés à autoconstruire. « En neuf, cette fois, car la rénovation, c’est trop galère. J’ai passé six ans à rénover une ferme, il y a trop de surprises », lâche Julien.

Le projet consiste en une vaste maison à ossature de bois et isolation de laine de bois, sur deux niveaux, et son garage surdimensionné de 50 mètres carrés, premier à sortir de terre. « Ça, c’est pour la paix des ménages, précise Mathilde. C’est le domaine de Julien qui sera très peu garage et beaucoup atelier, très utile aux travaux. »
L’aide d’une architecte a été nécessaire lors de la conception : « On était bloqués sur la place du poêle et de l’escalier, elle nous a réglé ça en un tournemain et suggéré une belle idée à laquelle nous n’aurions pas pensé nous-même : une baie vitrée tout en hauteur pour éclairer l’escalier. »
Grâce au compte épargne-temps de son entreprise, Julien a pu dégager trois mois de disponibilité et mène ses travaux bon train, bien aidé, au début, par son père, lui aussi constructeur dans l’âme mais qui s’est malheureusement fracturé la cheville en cours de chantier. Fondation, charpente et, bientôt, escalier, sont l’œuvre de professionnels mais les fenêtres, fabriquées en usine, ont été posées par Julien aux commandes d’un élévateur à ventouses loué pour l’occasion. Ils achèvent l’isolation de la façade et se mettront bientôt à l’aménagement intérieur en vue d’un emménagement au printemps 2021.

Les choix sont, ici aussi, très écologiques : un bâtiment passif avec un chauffage résumé à un poêle à bûches et un puits canadien qui apporte dans les pièces de l’air tempéré par son passage dans des canalisations, enterrées par un « pro » à 2,5 mètres de profondeur, des panneaux solaires thermiques pour l’eau chaude – « quand même un petit cumulus électrique si besoin » – et une cuve de récupération des eaux pluviales pour tous les usages sauf la boisson. « Mais pas de toilettes sèches, précise Mathilde, je n’en veux pas… sauf si Julien s’engage à les vider ! »
Sylvie et Joël : bois et paille, 100 % « homemade »
La démarche de Sylvie et Joël, jeunes retraités, est encore plus radicale : « Je suis d’une génération qui a gravement et inconsciemment saccagé la planète, et j’ai à cœur de me passer des techniques industrielles et des produits chimiques, solvants, colles polystyrène, qui font que l’air intérieur est plus pollué que l’extérieur », explique cet ancien cadre dans la restauration collective, dont le chantier de trois ans et demi s’est achevé à l’automne 2019. « J’ai voulu tout faire moi-même, de A à Z, non par rejet des artisans mais parce que je n’en ai pas trouvé pour ce projet », une maison en bois et paille, sur un petit terrain familial, près de Vienne (Isère).
« Au début, les villageois nous regardaient avec un petit sourire en coin, nous prenaient pour de joyeux illuminés. Maintenant, ils voient que c’est possible de construire un bâtiment passif, avec de grandes hauteurs sous plafond, qui n’a besoin d’aucun chauffage, juste un puits canadien et une ventilation », se réjouit-il. Joël a truffé sa maison de sondes et de thermostats pour contrôler et vérifier la température et l’hygrométrie, et n’a pas encore, après un an d’usage, eu besoin d’allumer le cumulus électrique d’appoint, l’eau chaude étant assurée par des panneaux solaires thermiques. « Et cet été, lorsqu’il faisait 39 °C dehors, nous avions 23 °C dans la maison », triomphe-t-il.
Bricoleur expérimenté, Joël en est à sa troisième opération mais première construction, après deux rénovations. Il s’est d’abord familiarisé avec les logiciels en accès libre de conception architecturale, a digéré l’Eurocode 5 des charpentiers, leur bible, consacré un temps infini à son escalier en frêne à double quart tournant et marches balancées dont il a d’abord réalisé une maquette, « parce qu’aucun artisan ne voulait le faire ». Il a même fabriqué ses propres peintures à base de farine, pigments, caséine et chaux… Sylvie, quant à elle, s’étant bloqué l’épaule dès les premiers jours du chantier, assure, depuis, l’intendance, la logistique, les commandes de matériaux, les allers-retours pour rapporter la vis qui manque et, surtout, l’accueil des bénévoles, recrutés par l’intermédiaire du site Twiza, lors des chantiers participatifs.
Joël est organisé et outillé. « J’avais déjà quelques machines et outils mais j’en ai acheté d’autres, pour 10 000 euros, plus la camionnette et une caravane où nous habitions les premiers mois », raconte-t-il. Le chantier achevé, craint-il le désœuvrement ? « Pas du tout, il y a toujours quelque chose à faire dans une telle maison ou son jardin, et nous aimons la montrer, la faire fièrement visiter aux amis, aux voisins, à des candidats à l’autoconstruction… »
Johnny : une grange rénovée avec des murs en terre
Johnny, ancien chef de chantiers « classiques », s’est converti à l’écoconstruction et se forme aujourd’hui à la construction en terre. Il vient, avec sa compagne, après avoir visité moult pavillons qui ne leur plaisaient décidément pas, d’acquérir, dans l’Isère, une vieille grange en ruine. « Il y avait cinq offres sur ce terrain et le vendeur, un agriculteur, nous a choisis car nous proposions de conserver la grange de 200 ans d’âge et de restaurer ses murs en terre de 60 centimètres d’épaisseur. »
Il a eu à cœur d’accueillir des bénévoles, plusieurs dizaines de personnes venues passer une ou deux journées : « Cela a été l’occasion d’échanges de savoir-faire et humains très riches. Réciproquement, aller sur les chantiers des autres, ça me fait un bien fou, en plus de me former. » La rénovation de la grange est en voie de finition, l’enveloppe extérieure est achevée, manquent l’électricité et la chaudière, mais, déjà, des clients attendent Johnny et ses nouvelles compétences pour d’autres réalisations en terre.