Semaine de l’économie positive : réinvestir dans l’économie de la vie
L’Institut de l’économie positive propose de réorienter les investissements vers les secteurs essentiels que sont la santé, l’éducation et les énergies propres.
Les tribunes de Pierre-Yves Brossard, Audrey Tcherkoff et David Syed.
Le levier de croissance des décennies à venir
En mars dernier, nous assistions impuissants à la réalisation d’un risque planétaire, au scénario du pire. Nous sommes depuis plongés dans une crise systémique révélant les faiblesses de nos choix passés.
Cette crise met en évidence la fragilité d’une mondialisation faite de chaînes logistiques complexes et d’interdépendances multiples, et, à l’inverse, révèle la résilience des secteurs de l’économie de la vie qui déploient leurs actions au plus près des territoires.
L’économie de la vie est constituée de toutes les activités permettant de garantir, au quotidien, de bonnes conditions d’existence pour les êtres humains. Elle regroupe un large ensemble de secteurs essentiels parmi lesquels la santé, l’éducation et l’agriculture. Ils constituent les piliers fragiles de notre société. Comment justifier alors le décalage entre leur apport essentiel et leur manque de ressources, faute de rencontrer les standards de performance financière voulus par l’époque ?
Il n’y a rien d’anachronique à l’économie de la vie. Bien au contraire. Elle est celle du présent et plus encore du futur.
C’est pourquoi nous devons saisir ce moment pour réorienter vers elle, de façon massive, l’investissement. Les plans de relance ne peuvent être de simples remises à flot, ils doivent au contraire soutenir le développement des activités les mieux à même de répondre aux enjeux de demain.
Investir dans l’économie de la vie, c’est agir à court terme pour éviter l’implosion de nos systèmes de santé, renforcer une école devenue un rempart fragile contre le creusement des inégalités. C’est poser les fondements d’une organisation capable de faire face aux incertitudes. Cela représente un important gisement d’emplois non délocalisables et peu sensibles à la conjoncture, ceux-là mêmes qui, au plus fort de la crise, font la démonstration de leur caractère essentiel.
Pour orienter les investissements en priorité vers la santé, l’éducation et les énergies propres, nous pouvons dès aujourd’hui appeler à la mobilisation des fonds souverains. Ceux-ci disposent de capacités d’investissements sans égal leur permettant d’agir comme des agents du changement à large échelle.
Nous pouvons également inciter à flécher une partie de l’épargne salariale vers ces secteurs. A l’heure des entreprises à mission, c’est une opportunité pour les dirigeants et les salariés d’aller plus loin en s’engageant de façon concrète au quotidien.
Enfin, le renforcement de l’investissement public dans ces domaines est essentiel. Il s’agit de sortir d’une gestion court-termiste et de la recherche incessante de réduction des coûts pour soutenir une stratégie d’investissement à long terme, indispensable pour redonner des marges de manœuvre aux acteurs. C’est à ces conditions que l’économie de la vie peut devenir le levier d’une croissance positive des décennies à venir.
La crise due au Covid appelle à un sursaut pour soulager un présent difficile et préparer un avenir incertain. Il ne tient qu’à nous d’investir dans ce projet universel et humaniste.
Pierre-Yves Brossard, chercheur en sciences de gestion à l’Ecole des hautes études en santé publique.
Audrey Tcherkoff
Les grands discours sur le « monde d’après » ne sont pas suivis d’effets
Citoyens, entreprises, dirigeants, collectivités, institutions, nous avons tous notre rôle à jouer dans l’écriture de ce nouveau chapitre de l’histoire. Si la réorientation des investissements est une première étape essentielle pour enclencher une dynamique positive, c’est seulement grâce à la mobilisation et à l’action citoyenne que celle-ci pourra prendre toute son ampleur et amener à une vraie révolution.
En mai, dans la consultation citoyenne organisée par l’Institut de l’économie positive (panel de 6 000 répondants sur l’ensemble des pays du G20), 96 % des citoyens déclaraient qu’au moins un de leur comportement changerait à la suite de la crise sanitaire. Force est de constater que les habitudes du passé – dont certaines ont la vie dure – ont rapidement repris leur cours.
Dès la levée du premier confinement, la consommation est repartie de plus belle. De leur côté, les entreprises ne semblent pas avoir saisi l’occasion de réorienter durablement leur production vers un modèle plus vertueux, malgré les milliards débloqués pour leur venir en aide et encourager cette transition positive. Les Etats, enfin, qui se mobilisent au mieux pour limiter les effets de la crise économique consécutive à la pandémie, n’ont pas instauré de politiques ambitieuses impliquant les changements attendus.
De façon générale, le déconfinement a montré que les grands discours sur le « monde d’après » n’étaient pas suivis d’effets, que nous privilégions un retour à la normalité articulée autour de la croissance et de la fugacité, dont la crise sanitaire nous a pourtant – douloureusement – rappelé les limites et les dangers.
En parallèle, ses retombées commencent à se faire ressentir, et se mesurent d’ores et déjà en taux de chômage, en pourcentage de récession, en précarisation inédite et en augmentation de la pauvreté.
Cette période incertaine ne doit pas nous contraindre au fatalisme. Au contraire, nous devons y voir l’occasion de mener – et de gagner ! – les batailles qui nous permettront non seulement d’aller vers une sortie de crise positive, mais aussi de protéger les générations futures des menaces sur leurs conditions de vie. Si les risques qui pèsent sur nos sociétés sont multiples, cette crise a prouvé notre capacité d’adaptation face à l’adversité. C’est cet élan qu’il nous faut prendre, maintenant, pour opérer les transformations qui se font chaque jour plus pressantes.
Ce changement de paradigme, qui s’émancipe des actes symboliques au profit d’actes concrets, requiert l’implication de tous, à tous les niveaux : international, national, local.
Audrey Tcherkoff est présidente exécutive de l’Institut de l’économie positive. Elle a dirigé l’ouvrage collectif Manuel pour une sortie positive de la crise (Fayard, 208 pages, 17 euros).
David Syed
Déployer un indice de positivité des pays émergents
Une sortie positive de la crise actuelle, particulièrement pour les pays émergents, aura pour clé de voûte le développement d’infrastructures résilientes et durables dans l’économie de la vie – les domaines-clés de la santé, de l’éducation et des énergies propres.
Ce déploiement ne pourra se faire sans aborder la question consubstantielle de la dette et de l’accès aux financements.
Un changement de paradigme est primordial à tous les niveaux – Etats, organismes de coopération, banques de développement, institutions financières internationales et créanciers commerciaux – pour consentir aux pays émergents une remise, voire un effacement au moins partiel, de leurs dettes souveraines. Sans quoi tout nouveau financement ne ferait qu’aggraver un niveau d’endettement déjà souvent problématique.
Tout nouveau concours financier devra être consenti à des conditions financières pérennes et équilibrées, afin de garantir aux Etats débiteurs une marge de manœuvre budgétaire suffisante pour assurer leurs missions régaliennes et sociales d’intérêt général.
La crise actuelle offre une occasion unique de recourir à des outils financiers innovants. Comme l’a montré le succès des « obligations vertes », le marché obligataire dispose d’outils pour répondre aux besoins de financement rendus nécessaires par les défis sociaux. La crise sanitaire constitue un terrain propice pour décupler le recours aux « obligations sociales » dont les fonds ont vocation à financer des projets œuvrant pour le bien commun.
Enfin, mettre la finance au service de l’émergence de l’économie de la vie implique également de sortir du cadre traditionnel d’une notation strictement financière des Etats emprunteurs et de placer le curseur sur d’autres données révélatrices de la transformation de nos sociétés.
Alors que les agences de notation prennent en compte les seuls facteurs de solvabilité et ratios macroéconomiques de l’Etat emprunteur, il faut démocratiser le recours à de nouveaux outils tel que l’indice de positivité des nations, développé par l’Institut de l’Economie positive. Cet outil mesure la transition des Etats vers une économie positive, au-delà de simples critères financiers.
Un tel instrument permet, par exemple, d’appréhender, au sein d’une note globale, la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique, la densité du personnel médical ou encore la part du PIB consacrée à l’éducation.
Outil transparent pour permettre aux acteurs de la finance d’orienter leurs investissements en ciblant des Etats vertueux, la création d’un indice spécifique pour les pays émergents serait un gage d’équité pour ces derniers, qui ne seraient alors plus évalués sur la seule base de données économiques ou financières. Enfin, cela permettrait d’estimer leur progression dans le temps, avec des critères objectifs et adaptés.
Le combat planétaire qui s’est engagé contre un virus encore inconnu il y a quelques mois est l’occasion unique de redéfinir les priorités du « monde d’après » et donc de repenser les outils de financement et de notation nécessaires à leur mise en œuvre.
David Syed, avocat à la cour, Dentons.
Ces tribunes ont été réalisées dans le cadre d’un partenariat avec la Semaine de l’économie positive:
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Semaine de l’économie positive : cinq jours, cinq podcasts
Initialement prévu dans les locaux du Monde, le 17 novembre, le Global Positive Forum s’est transformé en Global Positive Podcast – une série en cinq épisodes diffusée sur le site du Monde du 16 au 20 novembre 2020 et disponible en réécoute sur les principales plates-formes de streaming.
L’émission introductive reviendra sur les principes de l’économie positive, sept ans après la parution d’un rapport sur le sujet piloté par Jacques Attali à la demande de François Hollande. Puis seront passées en revue et discutées les quatre propositions formulées cette année à l’attention du G20, à partir du travail d’un groupe d’experts et de chercheurs sélectionnés par l’Institut de l’économie positive et sur la base d’une vaste consultation des citoyens des pays du G20, en partenariat avec Bain & Company.
Episode 1 : « Sortir des crises par l’économie positive »
Crises économique, sociale, environnementale, aujourd’hui sanitaire… Comment penser à moyen et long terme dans un contexte d’urgence qui appelle aussi des réponses à très court terme ?
Avec Jacques Attali, président de la fondation Positive Planet et président du conseil de surveillance de l’Institut de l’économie positive et Olivier Marchal, président de Bain & Company France (en ligne à partir du 16 novembre, 19 heures).

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Episode 2 : « Vers un Haut Conseil de la résilience ? »
Cette proposition consiste à créer une instance chargée d’évaluer et d’anticiper différents risques (environnemental, économique, social, sanitaire, numérique) selon une approche transversale. Quelle en serait la forme ? Les compétences ? Les leviers d’action ?
Avec Bertrand Badré, ex-directeur général de la Banque mondiale et PDG de Blue Like an Orange Sustainable Capital, Olivia Grégoire, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’économie, chargée de l’économie sociale, solidaire et responsable, Valérie Masson-Delmotte, climatologue, coprésidente du groupe de travail no 1 du GIEC, et Antoine Frérot, PDG de Veolia (en ligne à partir du 17 novembre, 19 heures).

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Episode 3 : « Réinvestir dans l’économie de la vie »
A quelles conditions l’investissement public et privé pourrait-il être massivement dirigé vers les secteurs de la santé, de l’éducation et des énergies propres, pour une reprise économique plus durable ?
Avec Pierre Büchsenschütz, secrétaire général de Auchan Retail et Stanislas Pottier, conseiller senior de la direction générale d’Amundi, Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur, Emmanuelle Duez, fondatrice et gérante du Boson Project, Claire Waysand, directrice générale d’Engie, et Lionel Zinsou, président du conseil d’administration de Terra Nova (en ligne à partir du 18 novembre, 19 heures).

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Episode 4 : « One Earth… One Health ? »
Comment mieux protéger tous les êtres vivants par l’identification des bonnes pratiques de santé publique, le renforcement de la coopération scientifique et l’harmonisation des règles sanitaires mondiales ?
Avec Julia Tasse, codirectrice de l’Observatoire défense et climat à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Galitt Kenan, directrice de l’Institut Jane-Goodall France, Cécile Renouard, présidente du Campus de la transition et directrice du programme Codev à l’Essec, Laurence Tubiana, directrice de la Fondation européenne pour le climat, Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France (en ligne à partir du 19 novembre, 19 heures).

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Episode 5 : « Lutter contre la pauvreté par le biais de l’éducation »
Peut-on lutter contre la pauvreté et l’exclusion en préservant et renforçant les budgets alloués à l’éducation, tant au niveau national qu’international, pour revaloriser le métier d’enseignant et augmenter le nombre d’enseignants formés ?
Avec Hervé Le Treut, climatologue, professeur à Sorbonne Université et à l’Ecole polytechnique, membre de l’Académie des sciences, Denis Mukwege, directeur de l’hôpital de Panzi (République démocratique du Congo), Prix Nobel de la paix 2018, Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre, président dê l’ONG Leaders pour la paix, Julia Cagé, économiste, professeure à Sciences Po Paris, et Alexandre Mars, président de l’Epic Foundation (en ligne à partir du 20 novembre, 19 heures).

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Le podcast est animé par Marie Charrel, Emmanuel Davidenkoff, Joséfa Lopez, Perrine Mouterde et Marc Semo, du Monde. La production et les moyens techniques sont assurés par Wave Audio.
A MCD 100 % de nos articles sont signés et sourcés