« Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes », la dignité d’un agriculteur, entre misère et faillite
Rodolphe Marconi a filmé pendant quatre mois le quotidien d’un jeune éleveur qui tente de maintenir son activité malgré la pression des huissiers.
Cyrille réveille ses vaches tous les matins à 6 heures, et les appelle par leur prénom.
Cyrille ne sait pas nager. S’agissant d’un jeune agriculteur auvergnat, cette précision parait superfétatoire. Pourtant, cette particularité – et d’autres choses, bien sûr, comme la douceur de son regard, le voile de tristesse qui le nimbe, sa manière de se tenir debout sans revendiquer plus d’espace qu’il n’en a besoin – a conduit Rodolphe Marconi à lui consacrer un documentaire et quatre mois de sa vie. Ils se sont rencontrés sur une plage de Charente-Maritime. Cyrille voyait la mer pour la première fois. Les paysans, les éleveurs surtout, n’ont guère le temps de prendre des vacances. Ils ont lié leur destin à leurs bêtes. « Les vaches ne prennent pas de vacances », dit Cyrille sans même s’en plaindre. Il ajoute : « Certains jours, je ne parle qu’à mes vaches ou à mon chien. » Il les réveille tous les matins à 6 heures, les appelle par leur prénom. Il doit 260 000 euros aux banques.
C’est un film au cordeau, sans emphase, ni bons sentiments ni message. Rodolphe Marconi, qui avait réalisé en 2007 un documentaire sur le couturier Karl Lagerfeld, Lagerfeld Confidentiel, après trois films de fiction, dont Le Dernier Jour, avec Mélanie Laurent, en 2004, a réalisé un film sur un paysan et non pas sur les paysans, même si, au travers de Cyrille, éleveur de vaches laitières et de ses déboires, c’est toute une profession, entre misère et faillite, qui pourra se reconnaître. Cyrille, comme le raconte le réalisateur, a « apporté le film à l’auteur », qui, ancien danseur, travaillait à un scénario sur Rudolf Noureev… Il serait donc tout à fait vain, même si c’est tentant, de le comparer avec le césarisé Petit Paysan, d’Hubert Charuel (2017), qui a réuni 4 millions de téléspectateurs en janvier pour sa première diffusion à la télévision après une belle carrière en salles, ou Au nom de la terre, d’Edouard Bergeon (2019), avec Guillaume Canet, lequel tutoie les 2 millions de tickets vendus.
Rodolphe Marconi ne s’intéresse ni à la crise sanitaire ni au suicide des paysans. « Sans Cyrille, dit-il, il n’y aurait pas de film. Pendant quatre mois, j’ai dormi dans une chambre derrière la ferme, levé le premier et couché le dernier, me lavant une fois par semaine. Tous les jours je me demandais si ce que je filmais racontait vraiment une histoire. Ce sont les événements qui se sont produits pendant le tournage qui ont finalement élaboré un scénario. Rien n’a été prévu. » Dans son genre ascétique et tendu, sans engrais ni sulfate, Cyrille rappelle que les paysans ne sont pas seulement une attraction folklorique (et politique) une fois par an lors du Salon de l’agriculture de la porte de Versailles, à Paris, ni les nouvelles stars du box-office.
Aucun salaire
Comme beaucoup de jeunes agriculteurs, Cyrille a contracté un emprunt pour installer une stabulation équipée de machines à traire. Le business plan des banques prévoit une exploitation de 30 vaches. Las ! Huit bêtes meurent la première année. L’éleveur qui met les bouchées doubles. Vend du beurre qu’il baratte lui-même au marché (3 euros la plaquette), fait des extras le dimanche dans un restaurant (service et plonge). Il ne se verse aucun salaire. Son père ne comprend pas qu’il s’en sorte si mal. Il n’a qu’un seul ami, homosexuel comme lui. Pour se distraire, avoir un peu de vie sociale, il faudrait aller à Vichy, c’est loin. Une fois, Cyrille est tombé amoureux. Il en ressent encore la brûlure. Pour retrouver la paix, il se rend sur la tombe de sa mère et allume un cierge à l’église du village.
Inutile de le taire, il n’y a pas de happy end à cette histoire. La vie des paysans est pour certains d’entre eux une tragédie grecque. Malgré sa volonté et le soutien du mouvement Solidarité Paysans qui l’aide à constituer son dossier pour échapper à la faillite, les huissiers rôdent comme des corbeaux après les semailles. Il n’y a pas de révolte ni de désespoir chez Cyrille. Il n’a pas l’intention de se pendre à une poutre de sa grange comme le fait un agriculteur en France tous les deux jours. Quand il pleure, c’est de fatigue et c’est à peine si l’on voit ses larmes. Il a le regard résigné de la chèvre de Monsieur Seguin au petit jour. Chaque année, le nombre de faillites agricoles augmente de 3,8 %. Cyrille est dans la statistique. Mieux : il est le visage des statistiques. Rodolphe Marconi cadre, filme, éclaire avec justesse et maîtrise son sujet au moment où le fatum va le broyer. Nous étions pourtant prévenus : il ne sait pas nager. On n’en reste pas moins triste et désemparé.
Documentaire français de Rodolphe Marconi (1 h 25).
Philippe Ridet ( envoyé par l’auteur )