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Comment le squat est devenu une forme de militantisme prisée par les mouvements écologistes

Le futur local du restaurant Le Petit Cambodge est squatté par des militants écologistes depuis plusieurs semaines. Une affaire qui en rappelle d’autres, cette forme de militantisme polémique étant de plus en plus courante.

Des activistes de l'organisation "Youth for Climate Paris" manifestent devant le siège parisien du gestionnaire d'actifs BlackRock le 10 février 2020

Des activistes de l’organisation « Youth for Climate Paris » manifestent devant le siège parisien du gestionnaire d’actifs BlackRock le 10 février 2020

Mardi, des militants écologistes se sont retrouvés devant la justice dans le cadre du procès qui les oppose au restaurant Le Petit Cambodge. Un local de cette enseigne, tristement célèbre pour avoir été victime des attentats du 13-novembre, est en effet occupé par ces militants depuis la mi-novembre.

Parmi eux, des membres du mouvement Youth For Climate, né en 2019 suite aux appels à la grève pour le climat de la jeune suédoise Greta Thunberg. Des militants jeunes et habitués aux coups médiatiques, pour lesquels le squat est un mode d’action réfléchi, malgré les dissensions qu’il peut faire naître chez les militants écologistes. « C’est une nouvelle épreuve » a déploré le Petit Cambodge, qui a adressé une lettre à Anne Hidalgo pour réclamer la restitution du local situé dans le Xe arrondissement.

Mais Youth for Climate, de son côté, assume : « Le Petit Cambodge n’a pas hésité à jouer sur les émotions suscitées par les attentats de 2015 tout en cachant le fait qu’il était sur le point d’ouvrir un deuxième restaurant rue Beaurepaire, écrit l’organisation dans un communiqué de réaction. Depuis déjà plusieurs années, Le Petit Cambodge atteste que son restaurant va ouvrir incessamment et chaque fois la promesse se révélait fausse. »

L’organisation critique la gentrification du quartier et considère qu’un nouveau restaurant n’y est pas nécessaire. « S’il faut lutter contre la gentrification, c’est dans tout Paris qu’il faut le faire, s’étonne une salariée d’une entreprise voisine au local, qui travaille depuis 14 ans dans le quartier. Ca s’est un peu ‘boboïsé’, c’est vrai, on trouve des restaurants un peu vegan, mais c’est un phénomène de mode. Beaucoup de logements sociaux ont été construits par la ville ». La salariée reconnaît en revanche que le squat constitue un voisinage « plutôt calme, pas dérangeant ».

Le « mouvement des squatteurs » dans les années 70

En s’appropriant un local considéré comme inoccupé, Youth for Climate s’inspire du « mouvement autonome », un courant politique d’extrême-gauche ayant émergé dans les années 70. L’une de ses variantes, le « mouvement des squatteurs », s’inscrivait alors dans une démarche de révolte contre le mal-logement. A l’époque, les travailleurs immigrés comptent pour 60% de ces militants-squatteurs, indique le sociologue Eddy Cherki en 1976. Ce mode de militantisme a ensuite été répliqué à divers degrés. Avec les ZAD comme celle de Notre-Dame-des-Landes par exemple, à la différence près que les squatteurs avaient alors le soutien d’une partie de la population locale, opposée à la bétonnisation.

Pour les militants écologistes actuels, le squat présente plusieurs avantages. Il permet tout d’abord de bénéficier d’un QG à moindre coût, mais aussi de se retrouver dans une forme de micro-société. Les adhérents d’Extinction Rébellion ont multiplié ce type de projets. A Saint-Mammès, en Seine-et-Marne, ils ont investi une ancienne Bourse d’affrètement abandonnée, au grand dam d’une partie des habitants. En octobre de l’année dernière, des militants Extinction Rebellion s’étaient en outre temporairement emparés du centre commercial Italie 2 à Paris, un « symbole du capitalisme » selon eux. Un événement largement médiatisé : le squat permet à ces organisations d’attirer une attention médiatique précieuse, puisqu’ils misent énormément sur leurs actions coup de poing. Avec des « happening » souvent illégaux, mais non-violents.

« La méthode du squat, je la soutiens »

Interrogé sur LCI ce lundi, Guillaume Durand, Secrétaire Régional Adjoint d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) en Île-de-France, déclarait : « la méthode du squat, c’est-à-dire la méthode de s’introduire dans un local inoccupé pour en faire quelque chose, oui je la soutiens ». Mais ces modes d’action radicaux placent EELV dans une position d’équilibriste, alors que le parti s’est affirmé comme une force politique de premier plan après les élections européennes et municipales. »Ce n’est pas vraiment la ligne du parti au niveau national, explique Daniel Boy, directeur de recherche émérite au CEVIPOF et spécialiste de l’écologie politique. Mais en même temps, EELV, sans participer, ne peuvent qu’approuver ce type d’actions et dire de loin : ‘ils ont raison ces petits jeunes’, car historiquement c’est un parti à la gauche de la gauche ».

Yannick Jadot, directeur des campagnes de Greenpeace de 2002 à 2008, a lui-même goûté aux coups médiatiques. De même que Julien Bayou, secrétaire national du parti qui avait auparavant fondé « Jeudi noir », une organisation voulant lutter contre le mal-logement à Paris et les loyers excessifs en squattant des immeubles vides.

L’adhésion des jeunes

« Dans le discours de très nombreux écologistes, il y a l’idée que l’intérêt général prévaut et que l’Etat ne le poursuit pas forcément. Ces mouvements considèrent qu’on ne va pas assez vite, et qu’il faut accélérer les choses », explique Eddy Fougier, politologue et chargé d’enseignement à Sciences Po Aix. Les militants d’Extinction Rebellion et de Youth for Climate n’ont donc pas d’intérêt à affirmer leur soutien à EELV. « Mais le parti sait que ces mouvements ont beaucoup de forces parmi les étudiants des grandes écoles et à Sciences Po, développe le politologue. Une partie des futures élites pourraient donc être gagnées à sa cause à l’avenir ». Actuellement, le parti compte un peu plus de 10.000 adhérents. « Les jeunes ne veulent pas rejoindre un parti, participer à des réunions et distribuer des tracts que personne ne veut, renchérit Daniel Boy. Ils veulent participer à des actions, des blocages ».

EELV doit donc tenir une ligne de crête entre le soutien à ces organisations avec laquelle un lien de parenté existe, et l’opinion qui, dans ce cas précis, goûte sans doute moins l’occupation illégale d’un restaurant endeuillé par les attentats. De son côté, la justice rendra son verdict sur le dossier du Petit Cambodge le 4 janvier prochain.

Océane Herrero ( envoyé par l’auteure )

 

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