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Gérald Bronner : « L’avenir se joue dans nos cerveaux »

Le sociologue poursuit ses travaux sur les biais intellectuels et les croyances. Mais il leur donne une ampleur nouvelle dans « Apocalypse cognitive », réflexion sur les risques cruciaux que nous font courir nos intuitions erronées.

Le sociologue Gérald Bronner, à Paris, en 2019.

En effet, Apocalypse cognitive, son treizième ouvrage, accorde une place centrale aux écrans, à l’attraction des images et de l’immédiat. Le sociologue en scrute méfaits et bienfaits, cherche ce qu’ils révèlent de notre humanité, de notre fonctionnement cérébral, pour le pire comme le meilleur, aussi lucidement que possible. Soucieux de rendre ce constat utile, même par sa face sombre, il examine également les moyens de mettre au point, pour l’avenir, un bon usage de nos machines et de nos neurones, afin de voir advenir, plutôt qu’une régression, un nouvel essor de la civilisation.

La proximité de l’apparence, la distance de l’arrière-plan concernent aussi le parcours personnel de ce chercheur, professeur de sociologie à l’université de Paris (anciennement Denis-Diderot), de plus en plus présent, d’année en année, dans les médias, les librairies et les débats publics, depuis que La Démocratie des crédules (PUF, 2013), couronné par cinq prix, l’a fait connaître bien au-delà des cercles universitaires.

Un « transclasse »

A l’écran, donc, l’image d’un quinquagénaire souriant, presque juvénile. Sa simplicité fait vite oublier qu’il est couvert de titres et de fonctions académiques et que la liste de ses contributions savantes dans les revues de recherche occupe des pages. Et pourtant, ce n’est pas un « héritier ». Rien, à distance, ne le prédisposait à devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Né dans une famille modeste de la banlieue de Nancy, le sociologue remarque aujourd’hui qu’il « coche toutes les cases » de ce qui définit un « transclasse ». Toutes, sauf celles, pourtant habituelles, du dolorisme et de la honte. Avoir vécu d’abord sans livres, sans musique, sans église, sans syndicat ne lui inspire aucune gêne. Il y voit au contraire une forme de chance, la clé d’un « nomadisme social » qui lui donne aujourd’hui le sentiment, en n’étant jamais nulle part tout à fait à sa place, de pouvoir observer partout le jeu social avec « une distance amusée ».

Difficile de savoir dans quelle mesure cette trajectoire personnelle a conduit Gérald Bronner à se défier du déterminisme social, façon Bourdieu, et à privilégier la marge de décision et de responsabilité des acteurs, dans le sillage de son maître, le philosophe et sociologue Raymond Boudon (1934-2013). En tout cas, il reconnaît volontiers un lien direct entre sa biographie et son champ de recherche, délimité par nos erreurs dues aux biais cognitifs, et nos croyances déraisonnables, dues à notre difficulté à endurer l’incertitude. « J’ai été mon premier laboratoire », confie-t-il.

« Une fraternité par l’erreur »

A l’adolescence, animé d’une « immense soif d’apprendre », il découvre en même temps la religion, le symbolisme et les doctrines occultes, en lisant tout ce qu’il peut. « Je croyais à tout, très profondément, avec enchantement, astrologie et fin des temps, même si ces croyances se contredisaient. Mon premier mémoire a porté sur la superstition. C’est alors que j’ai compris le caractère utilitariste de nos croyances : plus grande est l’incertitude, plus nous recourons à ces béquilles pour tenir. J’ai ensuite consacré ma thèse à l’incertitude, aux risques qu’elle nous fait encourir. La sociologie m’a guéri, somme toute. Parce qu’elle m’a fait comprendre, avec Max Weber comme avec Raymond Boudon, comment on peut adhérer à des croyances folles sans être fou. »

Chemin faisant, on découvre combien Gérald Bronner est loin des caricatures qu’on fabrique souvent de sa pensée en en faisant un rationaliste pur et dur, pourfendeur de l’irrationnel et des complotismes, vouant aux gémonies, avec arrogance, toutes les errances humaines. Au contraire, il soutient qu’existe, entre nous tous, « une fraternité par l’erreur, qu’il faut considérer avec beaucoup de tendresse, en discernant toute l’humanité qu’il y a derrière, ce qui ne constitue évidemment pas un motif pour s’y complaire »…

S’il en est ainsi, comment expliquer les déformations de sa position ? « Aujourd’hui, le rationalisme heurte de front deux matrices narratives dominantes, affirme-t-il. L’une est celle de “l’homme dénaturé”, qui commettrait des erreurs uniquement parce que son environnement, capitaliste et technologique, l’y inciterait. L’autre soutient que les croyances fausses, notamment complotistes, constituent en fait des expressions légitimes de la voix du peuple. Pour ma part, je soutiens que le peuple a le droit d’avoir accès à la raison, et que nos erreurs sont dues à notre nature plutôt qu’au système économique où nous vivons. Ce dernier n’est certes pas sans impact ni sans défaut, mais il ne constitue pas l’obstacle à écarter pour penser. Dès lors, parce que je défends la raison, on m’impute de défendre le capital, la domination, que sais-je encore. »

Satisfactions immédiates addictives

Notre « nature », qui est à la fois source de nos erreurs et des possibilités de les contrecarrer, Gérald Bronner la cherche principalement dans notre cerveau, dans les traits cognitifs qui nous sont communs, indépendamment de nos genre, milieu ou culture. Il a inauguré cette approche depuis une bonne dizaine d’années, à travers des articles parus dans la Revue française de sociologie et dans L’Année sociologique. Mais son nouveau livre, Apocalypse cognitive, donne à cette démarche une ampleur nouvelle.

Au départ, ce constat : notre monde se caractérise par une « disponibilité mentale » de ses habitants qu’aucune autre société n’a connue. Depuis un siècle, la durée du temps que nous pouvons chaque jour consacrer à nous instruire, nous distraire ou réfléchir a été multipliée par huit. Ce trésor inestimable, qu’en faisons-nous ? Nous le dilapidons allègrement en millions d’heures consacrées au porno, aux jeux, à quantité de satisfactions immédiates addictives… au détriment d’élaborations plus durables et, à terme, plus utiles.

Inutile de vouer aux gémonies l’humaine bassesse, de se lamenter sur la futilité des temps présents. Plutôt que de se lancer dans un prêche moralisateur, le sociologue du cognitif préfère souligner les occasions perdues, et les risques à éviter. Il ne cherche pas à condamner quoi que ce soit, plutôt à sonner l’alarme – non pas pour la fin du monde, mais pour une fin du progrès. « Ce que je crains, confirme-t-il, c’est un affaissement de notre civilisation. Il se manifeste déjà, par exemple, par la mise entre parenthèses de la conquête spatiale, la mise en cause du progrès, les embarras des organisations internationales. Pour le surmonter, et parvenir à franchir le plafond de verre civilisationnel, il faut savoir nous regarder en face, prendre la mesure de nos addictions et de nos choix. En ce sens, l’avenir se joue dans nos cerveaux. C’est seulement en pouvant dire : “Voilà comme nous sommes” que nous pourrons construire le récit de nos prochaines aventures. »

Nous sommes peureux, avides de sexe, agressifs, crédules… Malgré tout, nous sommes capables, en le voulant, de nous en sortir, selon Gérald Bronner. Cet intellectuel ne voue donc pas l’époque aux gémonies. Il s’efforce d’être lucide et cultive l’espoir raisonnable plutôt que le ressentiment rebelle. Voilà qui détonne. On l’accuse donc, ici ou là, de bien des maux. Décidément, il ne coche pas toutes les cases.

Roger-Pol Droit pour Le monde

Parcours

1969 Gérald Bronner naît à Nancy.

1998-2011 Il enseigne la sociologie successivement dans les universités de Nancy, Paris et Strasbourg.

2003 L’Empire des croyances (PUF).

2012 Professeur à l’université de Paris.

2013 La Démocratie des crédules (PUF).

2019 Déchéance de rationalité (Grasset).

Critique

Marshmallow et avenir de l’humanité

« Apocalypse cognitive », de Gérald Bronner, PUF, 396 p., 19 €, numérique 15 €.

Soit un marshmallow et un élève de maternelle. On propose à l’enfant de rester seul, quelques minutes, avec la friandise. Il lui est précisé que, s’il ne la mange pas, il en aura une deuxième. A lui de voir… L’expérience, conçue par Walter Mischel, de l’université Stanford (Californie), a été menée sur plus de 550 bambins entre 1969 et 1974. Elle teste la capacité à contrôler un désir de satisfaction immédiate en prévision d’une plus grande satisfaction à venir.

Gérald Bronner, qui mentionne ce dispositif célèbre dans la conclusion d’Apocalypse cognitive, précise que le conflit oppose deux régions distinctes de notre cerveau : l’une qui cherche la satisfaction des plaisirs immédiats, l’autre qui est capable d’inhiber et de différer, comme l’indique la reprise de cette expérience sous imagerie cérébrale.

Le propos du livre est bien plus vaste, ses analyses bien plus diverses et plus riches, mais cette histoire peut servir à résumer son objet. Car l’ère du numérique mondialisé révèle (« apocalypse » signifie « révélation » et non « catastrophe ») que l’humanité est aujourd’hui, comme les petits face au marshmallow, confrontée au choix des satisfactions à court terme ou d’un horizon plus vaste. Ce dilemme, selon Gérald Bronner, met en jeu les mêmes faces de notre cerveau, antagonistes et indispensables, mais son enjeu est sans commune mesure. Il s’agirait de voir l’humanité stagner, ou franchir le plafond de verre d’une civilisation durable. Rien de moins.

Extrait

« Il est (…) vital de prendre conscience que les conditions d’évolution prévisibles du marché cognitif font revenir l’homme préhistorique sur le devant de la scène publique. Ce que nous pouvons donc faire de mieux est d’organiser les conditions pour chacun de sa déclaration d’indépendance mentale. Il ne s’agit pas seulement d’entraîner nos capacités à différer des plaisirs immédiats (…) mais aussi de domestiquer l’empire immense de nos intuitions erronées (…), de donner à chacun l’opportunité de ne pas céder trop systématiquement au vorace cognitif avec lequel nous cohabitons. Le bras de fer est d’autant plus difficile à gagner que nous avons vitalement besoin de cette partie de nous-mêmes qui pourrait nous conduire à l’autodestruction. »
Apocalypse cognitive, pages 350-351

A MCD 100 % de nos articles sont signés et sourcés

1 Commentaire

  1. L’homme préhistorique sert ici d’allumette dans l’histoire dans la fameuse histoire: les cavernes ou le nucléaire. A noter que les études anthropologiques qui ont quantitativement tenté de mesurer les temps de travail (Clastres, Marenda, Sahlins) dans les sociétés racines ont démontré que l’Occidental moderne n’a jamais travaillé autant de toute l’histoire. M. Bronner en fait du temps de cerveau disponible une prémisse de sa réflexion. Or oisiveté, et vacance de l’esprit captée ne s’identifient pas – les anthropologues ont toujours été surpris par la capacité de ne rien faire de « naturels ». L’oisiveté, la rêverie sont libres et créative, le temps de cerveau disponible assujetti.

    Peut-on tirer des conclusions justes en partant de prémisses fausses ? Comme de voir la conquête de mars comme un progrès? « Progrès » spatial qui a été impulsé par Von Braun, réembauché du nazisme et incarné par Jeff Bezos, patron d’Amazon et de Space X, qui est sur le point de proposer des voyages de tourisme cosmique. L’effort de M. Bronner est celui de légitimation de l’existant: rien de neuf, que du réchauffé.

    Deux exemples tirés de cette présentation:

    « Marché cognitif » ? On entend Jeff Bezos souffler à l’oreille de M. Bronner
    « domestiquer l’empire immense de nos intuitions erronées »: l’homme augmenté n’errera plus !

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