Cynthia Fleury : « Le ressentiment est la maladie la plus dangereuse pour la démocratie »
La philosophe et psychanalyste scrute l’un des traits psychiques les plus caractéristiques de l’époque : la rumination anxieuse. Le complotisme s’en nourrit, et le politique en pâtit.
« Le leader ne fait pas basculer la foule, c’est elle qui vient choisir celui qui sera le plus à même de légitimer son ressentiment », souligne Cynthia Fleury.
Dans son dernier essai, Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment (Gallimard), Cynthia Fleury analyse la place que cette émotion a prise dans nos sociétés. Selon la philosophe et psychanalyste, titulaire de la chaire Humanités et Santé au Conservatoire national des arts et métiers, le ressentiment a désormais une dimension collective, qui appelle une réponse politique.
Comment définissez-vous le ressentiment ?
Cynthia Fleury : Je m’appuie sur Nietzsche et Scheler : c’est une forme d’auto-empoisonnement, de rumination négativiste douloureuse, une intoxication qui devient obsessionnelle. L’approfondissement dans cet enlisement se double ensuite d’un délire victimaire et d’une incapacité à l’action. Celle-ci, vidée de sa substance, se transforme parfois en passage à l’acte violent. Le ressentiment est aux confins de la philosophie politique et de la psychanalyse. Je voulais comprendre sa généalogie, ses mécanismes, comprendre comment l’enlisement dans l’inaction ou la violence peut être le berceau de pulsions « ressentimistes ». C’était aussi une manière de définir l’Etat de droit comme une puissance de digestion des frustrations et les institutions publiques, des forces de sublimation.
Une de vos particularités est de mêler psychanalyse et philosophie politique : qu’apporte cette double entrée ?
Elle permet de faire le lien entre la société et les individus qui la constituent. Au XXIe siècle, la question des individus, reconnus dans leurs singularités, celle des minorités, est encore plus constitutive de la dynamique historique. S’intéresser à leurs fonctionnements psychiques n’est donc pas dénué d’importance.
Peut-on « sublimer » le ressentiment ?
La sublimation du ressentiment prendre différents chemins. Les artistes sont plus enclins à user de création ou de symbolisation ; pour autant, il existe une grande différence entre le Moi kafkaïen et l’oeuvre de Kafka. Idem pour Cioran et Céline : il y a les « sujets » Cioran et Céline d’un côté, et leur oeuvre de l’autre. Je ne suis pas à même de dire s’ils étaient des individus « ressentimistes », mais ils ont su produire par leur oeuvre un dépassement du ressentiment. Tous ceux qui peuvent accéder à la création d’une oeuvre augmentent leurs chances de dépasser le ressentiment.
Comment évaluez-vous les conséquences psychiatriques de la Covid sur les Français ?
20 % des patients ayant été atteints de la Covid développent des troubles psychiatriques dans les mois qui suivent la rémission : des troubles anxieux, dépressifs, des problématiques de sommeil ou des idées noires. Quant aux individus atteints par des pathologies lourdes préexistantes à la crise de la Covid, ils ont fait un retour fracassant dans les services. Enfin, d’autres développent des pathologies suite à la Covid et l’expérience d’une insécurisation socio-économique maximale. Sans parler du renforcement des addictions, ou autres troubles alimentaires et compulsionnels. La Covid sur-sollicite notre santé mentale et notre tolérance à l’incertitude.
LIRE AUSSI >> « Cauchemars, angoisses, dépression : le Covid-19, un choc psychologique aux conséquences durables »
Tocqueville écrit que plus l’égalité est au centre de nos sociétés, plus les individus remarquent les inégalités et développent donc du ressentiment. Sommes-nous à un âge d’or du ressentiment ?
La démocratie est victime de son succès et de son exigence. Elle demeure cette conquête inachevée de l’égalité des droits, mais l’enjeu est de différencier le principe de l’égalité, de son travestissement en égalitarisme. En posant le ressentiment comme la maladie la plus à même de mettre en danger la démocratie, cela nous permet de consolider les outils les plus pertinents pour remporter ce défi : l’éducation, la culture et le soin.
Gilets Jaunes et soulèvement du Capitole sont-ils les deux mêmes faces de cette émotion très contemporaine ?
Quand un groupe d’individus développe un sentiment de déclassement, qu’il se sent surnuméraire voire victime, il a tendance à se retourner contre l’Etat de droit et à choisir la violence, le repli ou l’extrémisme, comme lors de l’assaut du Congrès. C’était l’objet d’un de mes précédents livres, Les Irremplaçables *. On a retrouvé cette volonté de destituer la démocratie, au moins dans ce qu’elle a de plus fort symboliquement, avec le soulèvement du Capitole.
Pour les Gilets Jaunes, le phénomène était plus ambivalent dans la mesure où il y avait un dépassement du ressentiment avec la mise en place d’actions dites collectives, la volonté de témoigner d’une atomisation de la France. Mais la radicalisation a été également présente, avec la validation de la violence.
Pourquoi le conspirationnisme est-il une sorte de corollaire du ressentiment ?
Le conspirationnisme s’appuie, lui aussi, sur des délires victimaires. Les sujets sont à la recherche d’un grand principe explicatif du monde pour tenter de reprendre la main, avec une construction fictive qui mobilise tous les biais de confirmation. C’est une particularité des psychoses paranoïaques, qui comprennent toujours un invariant ressentimiste.
Avec la Covid, la souffrance d’une partie importante de la population s’exprime : craignez-vous qu’un populiste parvienne à récupérer ce ressentiment dès les présidentielles de 2022 ?
Le leader ne fait pas basculer la foule, c’est elle qui vient choisir celui qui sera le plus à même de légitimer son ressentiment. Comme le dit Nietzsche, il y a d’abord une « foule d’êtres manqués » qui se constitue au fil du temps. Le leader est celui qui l’instrumentalise. Quant à l’identité du prochain président de la République, elle est certainement en train de se jouer en ce moment : la crise de la Covid est trop signifiante pour ne pas avoir de conséquences.
Face à la recrudescence de protestations populaires, pensez-vous que nous devrions opter pour plus de démocratie participative ?
Nous n’avons pas encore inventé des protocoles assez combinatoires entre participation et représentation. Toute une somme d’outils parlementaires et para-parlementaires reste à inventer. Par exemple, permettre à la société civile de déposer des amendements quand un projet de loi voit le jour, développer les « simulations de controverses » théorisées par le philosophe Bruno Latour, décentraliser et favoriser le droit d’expérimentation, consolider les conventions citoyennes…
Vous n’êtes pas hostile à l’idée d’une VIe République : pourquoi ?
Cela permettrait d’acter un nouvel âge institutionnel combinant participation et représentation. Avec la Covid, nous venons d’entrer résolument dans le XXIe siècle et de faire l’expérience d’une faille systémique très incorporée. On ne découvre pas cette vérité mais on l’expérimente pour la première fois de façon très pratico-concrète, par des expériences de confinement et de régime d’exception généralisé. Les failles systémiques vont prendre la main et leurs conséquences impacteront drastiquement nos modes de vie. Or, nous ne disposons pas des outils, nationaux et internationaux de gouvernance. Une VIe République pourrait porter cette ambition démocratique. En outre, une constituante a un pouvoir non négligeable de restauration de la cohésion nationale et de la confiance.
Emmanuel Aumonier ( envoyé par Cynthia Fleury ).
*Les Irremplaçables, Gallimard, 2015.