Agribashing ( Mythe de la FNSEA ): « Le sujet du bio est devenu une priorité »
La chercheuse Sophie Michel souligne la percée de l’agriculture biologique, mais mesure le chemin qui reste à parcourir pour que celle-ci soit viable, autant pour les exploitants que pour les consommateurs.
Je mange bio, tu manges local, il est devenu végétarien. Jamais le souci d’une nourriture plus saine et respectueuse de l’environnement n’a été aussi prégnant. Pas une rencontre entre amis sans que le sujet vienne sur la table. Les médias surenchérissent. Les politiques affichent leur volontarisme. Mais cette belle unanimité ne doit pas masquer la lenteur des transformations à l’œuvre.
Côté consommation, même si près des trois quarts des Français affirment acheter du bio au moins une fois par mois, ce type de nourriture ne constitue pour l’instant que 5 % du total des achats alimentaires. Côté production, malgré un doublement en cinq ans, on reste à petite échelle : 7,5 % des terres agricoles françaises étaient cultivées en bio en 2018.
Les dangers des produits chimiques utilisés par l’agriculture conventionnelle sont avérés : extinction d’espèces, notamment d’oiseaux et d’insectes, problème de fertilité humaine… Mais, sur le terrain, le changement se heurte à de nombreux obstacles.
Dispositif insuffisant
Les exploitants, accompagnés pendant des décennies, par un écosystème tout entier au service de l’agro-industrie, ont du mal à renoncer à des pratiques qui leur ont longtemps réussi. Souvent, il faut attendre un départ à la retraite et la reprise des terres par un enfant ou un acquéreur pour que les techniques agricoles soient modifiées. Et rien n’est simple. Les candidats à l’agriculture biologique veulent en général se lancer sur des parcelles plus petites que celles qui sont en vente, ce qui nécessite de trouver au même moment plusieurs repreneurs ayant des projets similaires.
La certification bio ne s’obtient, ensuite, qu’à l’issue d’une période de transition, pendant laquelle les rendements baissent, sans qu’une hausse des prix de vente des produits soit dans un premier temps envisageable. Les aides publiques à la conversion sont donc un dispositif indispensable pour franchir le cap. Or les retards de versement de ces aides sont récurrents. Jusqu’à trois années, par exemple, en Occitanie ! Pour une jeune exploitation, c’est un trou de trésorerie qui peut s’avérer fatal.
Le dispositif actuel n’est plus suffisant pour faire face au nombre croissant de conversions. Pour obtenir des fonds supplémentaires qui se révélaient nécessaires, à Mulhouse, les acteurs locaux ont ainsi choisi de s’adresser au secteur privé. L’association Terre de liens et la fondation Macif les ont aidés à faciliter les passages au bio. Les élus locaux ont aussi un rôle essentiel à jouer, mais le bio n’est pas forcément leur priorité. Les projets alimentaires territoriaux, qui, depuis 2016, mettent autour de la table l’ensemble des partenaires (producteurs, consommateurs, élus), s’essoufflent parfois, faute d’un leadership politique local suffisant et d’un engagement des syndicats agricoles majoritaires.
Transformer l’essai
Pendant ce temps, la grande distribution s’est lancée massivement dans la vente de produits bio. Elle contribue à leur démocratisation, la moitié des achats alimentaires bio étant réalisés aujourd’hui dans les super et hypermarchés. Mais le bio des grandes surfaces est rarement produit localement et souvent suremballé, ce qui lui ôte une partie de son intérêt environnemental.
Pour les agriculteurs français qui font le pari du bio, cette évolution présente aussi des risques. Le bio favorise une rémunération « juste » des producteurs lorsque ceux-ci passent par les circuits courts. Mais leurs conditions pourraient se dégrader rapidement avec les pressions sur les prix opérées par les grandes surfaces. 40 % des fruits et légumes bio consommés en France sont importés.
L’engouement du grand public pour le bio ne va pas générer, naturellement, une conversion massive de nos agriculteurs. Certes, la consommation de tels produits est désormais considérée majoritairement souhaitable. Le sujet du bio est devenu une des priorités dans les instances collectives. Pour les pionniers, ce sont de grandes satisfactions. Mais reste à transformer l’essai. En se donnant les moyens de dynamiser l’agriculture bio en circuit court, seule solution vraiment favorable aux producteurs et à l’environnement.
Sophie Michel est chercheuse à l’EM Strasbourg Business School