Fukushima, le Tohoku et ses fantômes
Le tsunami, qui a suivi le tremblement de terre du 11 mars 2011 ravageant le nord-est du Japon, a entraîné la disparition de 2 500 personnes, dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Ces disparitions ont ravivé de vieilles croyances et des rites, ainsi que le raconte dans une tribune au « Monde » François Lachaud, directeur d’études à l’Ecole française d’Extrême-Orient.
Emportés par le tsunami du 11 mars 2011, les milliers de corps qui n’ont jamais été retrouvés ont ravivé de vieilles croyances et des rites de communication avec les revenants afin de retisser des liens outre-tombe.
« Aimerais-tu entendre ma fille ? Les voix des disparus ? » Venant d’une femme que j’avais connue à l’université à l’extrême fin des années 1980, cette proposition me surprit. Le lien fort qui nous réunissait s’était tissé autour d’Emily Dickinson, de l’équipe de Liverpool de football – les Reds.
La vie ne l’avait pas épargnée. Mère célibataire abandonnée par un mari aussi carriériste que brutal, elle avait rejoint les rangs des « fleeters » – le terme japonais péjoratif pour désigner les travailleuses précaires avec ou sans contrat –, dans la région du Tohoku (littéralement « nord-est »). Elle avait reconstruit une vie minuscule et ardente avant que le tsunami du 11 mars 2011 n’emporte sa fille et ne la lui rende jamais.
Des trépassés devenus fantômes
Le désastre qui avait frappé le Japon avait causé la mort de près de 20 000 personnes parmi lesquelles 2 500 « disparues ». Ceux-ci étaient des morts sans liens (« muenbotoke ») – le mot « hotoke » signifie en même temps un bouddha et une personne défunte, parfois un cadavre. Ils tendaient leurs mains pour s’arrimer de nouveau au rivage des vivants, ne pas disparaître de leurs prières, réintégrer leurs communautés.
La majorité des autres âmes errantes, même si l’on avait retrouvé ce qui restait de leurs corps, avaient, elles aussi, quitté ce monde dans le déferlement du désastre. Dans les préfectures les plus éprouvées comme Miyagi, Iwate et Fukushima, le tsunami avait détruit les temples, balayé les cimetières et obligé les moines épuisés à expédier souvent les offices funéraires dans des hangars, des gymnases, des abris de fortune.
Or, au Japon, les trépassés ignorés deviennent des fantômes prisonniers de leur haine, capables d’exercer sur plusieurs générations malédictions et maudissures (« tatari »). Déjà circulaient des récits de revenants aperçus à toute heure, d’apparitions parcourant les fragments épars de leurs vies détruites en gémissant.
L’émancipation des fantômes
Les fantômes japonais, couramment désignés aujourd’hui par le terme de « yûrei », n’étaient pas effrayants jusqu’à l’époque médiévale, comme on le voit dans le répertoire du théâtre nô dont un nombre important de pièces met en scène la réconciliation entre les morts et les vivants.
Avec la prolifération des récits étranges et des contes fantastiques, à l’époque d’Edo (1603-1867), les fantômes s’émancipent et comblent un public avide de frissons autant qu’il l’est de plaisirs. Leur apparence terrifiante culmine avec la pièce de kabuki Yotsuya kaidan (Les Spectres de Yotsuya), le ténébreux chef-d’œuvre de Nanboku Tsuruya IV (1755-1829).

Oiwa-san, l’héroïne spectrale, défigurée et consumée par la haine, n’obéit pas à la loi bouddhique mais à celle des désirs humains. Surgis de bas-fonds aussi noirs que ceux de la pièce de Maxime Gorki, ces damnés de la terre peu loquaces revendiquent pour seul privilège de se venger des vivants, jadis l’apanage des défunts d’élite.
Le fantôme parmi les vivants
Mon amie savait, comme l’immense majorité des gens du Tohoku, que l’essentiel consistait plutôt à entendre les murmures d’outre-tombe, à prendre la main de ceux qui n’en avaient plus, à retisser les liens d’une solidarité qui ne se confinât pas au présent. Le fantôme veut continuer de vivre comme les autres vivants.
En quête de la voix des morts, elle me conduisit d’abord au mont Osore, traduit par « mont de la Terreur », dans la péninsule de Shimokita, de la préfecture d’Aomori, dont le mont de la Terreur est le plus célèbre exemple mais que l’on retrouve dans toute la région. L’on y rendait à l’origine un culte au bodhisattva Jizo, protecteur des enfants morts et condamnés à construire des monticules sur les bords de la rivière des enfers, puis, depuis l’époque moderne, à tous les défunts.

Des femmes aveugles itinérantes, appelées « itako » dans la préfecture d’Aomori, ont la capacité chamanique de faire descendre sur elles l’esprit des défunts et de les faire parler par leurs bouches (« kuchiyose »). Elles viennent en nombre au mont Osore depuis les années 1920, lors des grandes fêtes du monastère qui suivent de près le festival connu sous le nom d’o-bon et qui correspondrait à la fête des morts en Occident ou plutôt au Mexique.
Des sites où l’ici-bas et l’au-delà communiquent
Les chamanes reviennent lors des trois jours fériés d’octobre après lesquels la montagne ferme pour l’hiver. Depuis 2011, un nombre croissant de survivants fait appel à leurs services. L’affluence des fidèles qui attendent des heures pour un oracle de ces nécromanciennes du Tohoku ne découragea pas mon amie.
La préfecture d’Aomori compte nombre de ces sites nommés en anglo-japonais « power spots » et qui correspondent aux sites où l’ici-bas et l’au-delà communiquent. Toujours désireuse que nous entendions la voix de sa fille, mon amie me demanda si je m’étais rendu de l’autre côté de la préfecture d’Aomori, dans les landes de Tsugaru, à l’oratoire du Jizo de la rivière des Enfers, à Kawakura, situé dans le gros bourg de Kanagi où grandit le célèbre écrivain Osamu Dazai (1909-1948).
Je le fis en juin 2020. Personne, évidemment, ce jour-là sur les lieux sauf une famille du département qui accepta que j’assiste à la cérémonie en mémoire d’un enfant. Les bois et les marais aux alentours du temple sont semés de Jizo ; dans la partie arrière du pavillon principal, leur foule atteint plusieurs milliers. Placés derrière l’estrade où l’on récite des sutras à la mémoire de toutes ces vies écourtées, ils sont entourés d’un désordre de suaires, de sandales, de hochets, de transistors, de maquettes.
Le pavillon des enfants morts
Dans la région de Tsugaru, souvent ravagée par les famines et soumise à un froid inexorable, les enfants en bas âge étaient les premiers à mourir. Les parents endeuillés, pour surmonter cette épreuve, sculptaient en mémoire d’eux un Jizo dont la douceur des traits leur rappelait ces jeunes vies, et présentaient au temple ces statues dont ils caressaient la pierre froide, mais qu’ils n’oubliaient pas de vêtir ou de maquiller et de leur parler en un touchant murmure.
On trouve aussi dans l’enceinte du temple un pavillon dédié aux enfants morts (« mizuko » ). Le moine m’en confia la clé. J’y parcourus un dédale de longs et, parfois, obscurs souterrains où sont alignées sur plusieurs rangées des milliers de vitrines contenant la photographie d’un enfant – garçon ou fille – mort brutalement et d’une poupée qui représente une jeune mariée toute de blanc vêtue ou son équivalent masculin en costume d’apparat.

Au fil des années, on leur apporte des jouets puis du tabac, de l’alcool. Dans ces vitrines, ces vies brisées ont trouvé l’âme sœur grâce à leurs familles, qui, comme le veut l’usage selon lequel le mariage marque le passage à l’âge adulte, laissent entrevoir une autre relation dans laquelle les disparus ne sont pas tenus à l’écart.
Faire entendre les voix des limbes
Parcourir « seul » ces galeries, c’est accepter d’entrer dans la compagnie des ombres dont on sent la présence dans ces étranges corridors. On y perçoit aussi l’ardeur des cœurs simples mais pleins de foi des habitants de Tsugaru qui organisent ces mariages d’outre-tombe depuis les années 1970.
Quelques mois plus tard, je me rendis au premier des trente-trois Kannon de Mogami – du nom de l’ancienne famille des seigneurs du lieu –, dans la préfecture de Yamagata, la plus pauvre des six qui composent le Tohoku. Au grand monastère du Jakushoji, à Tendo, on conserve dans un pavillon des plaquettes votives en bois connues sous le nom de « musakari ema ».

Le terme « musakari » signifie « noces » ou « épousailles » dans le dialecte de Yamagata. Comme à Kawakura, des garçons et des filles y sont représentés avec leurs époux spectraux. Une fidèle âgée me dit en me montrant le plafond : « Quand j’y pense, je me dis que c’est ici que mon frère s’est marié. » Seuls deux artisans fabriquent aujourd’hui ces images qui possèdent une beauté aussi étrange que bouleversante. D’autres médiums appelées « nakasama » font entendre les voix des limbes. Ici aussi, le nombre de plaques votives peintes augmente depuis le tsunami de 2011.
Les noces des morts
Le lendemain, mes pas me conduisent sous la pluie battante au dix-neuvième des trente-trois temples de Kannon de Mogami qui a pour nom Kurotori Kannon – « Kannon de l’Oiseau noir » –, personne. Un coq enrhumé dans une cage m’y accueille ; seule une cabane abandonnée jouxte l’oratoire dans la dense forêt. Deux femmes en sortent, m’adressent quelques mots, puis reprennent leur voiture.

Quand j’entre dans le pavillon carré, des bâtons d’encens brûlent encore. En dehors de l’autel, des coussins et du petit marteau pour accompagner la récitation d’un sutra, les murs et le plafond sont couverts de milliers de « musakari ema », offerts par des familles de la région et d’autres habitants du Tohoku dispersés dans tout le Japon (beaucoup d’exemples datent d’après mars 2011).
Les noces des morts procèdent de la même croyance mais, en l’absence du clergé, les lieux semblent hantés de mille présences accueillantes plutôt qu’hostiles. Ginko Kawano, professeure spécialiste de sociologie née dans une famille de moines de Shikoku, me dit : « La seule religion qui vaille dans tout le Tohoku, c’est celle qui permet de dialoguer avec les morts. Le bouddhisme des gens d’en bas (“shimojimo no hito”) est rabaissé par le mot populaire, en réalité, il est privé. »
Mon amie a-t-elle entendu en ces divers lieux le fantôme de sa fille lui parler ? Je l’espère. Elle aussi est morte, voici un an et demi, d’une longue maladie qui fut courte. Je lui ai promis de continuer de parcourir ces chemins hantés du nord. Peut-être l’entendrai-je un jour réunie avec sa fille pour un concert à deux voix.
Ce Japon spectral n’est pas celui de la littérature et des arts, moins encore des études religieuses savantes. Mon amie aimait Liverpool. L’hymne du club a pour titre : « You’ll never walk alone » [Tu ne marcheras jamais seule]. C’est l’essentiel.
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