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ENTREPRISES RESPONSABLES : Après l’éviction d’Emmanuel Faber, Danone doit poursuivre sa mission

C’est l’homme qui a transformé Danone en « société à mission ». Emmanuel Faber a été évincé par les actionnaires du groupe jugeant la rentabilité de Danone insuffisante. Le devenir du groupe en tant que société à mission est remis en question. Des garde-fous existent toutefois pour faire en sorte que le double projet économique et social, ancré dans l’entreprise depuis longtemps, survive à cette crise.

L’éviction du PDG de Danone, Emmanuel Faber, suscite des inquiétudes sur son devenir de société à mission. Mais des garde-fous existent pour que ce modèle perdure.

C’était en juin dernier. Danone devenait la première « entreprise à mission » du CAC 40 pour « apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre ». Une décision « historique » et audacieuse approuvée à plus de 99 % par les actionnaires. Huit mois plus tard, l’euphorie est retombée. Face à une rentabilité jugée insuffisante et un projet stratégique pas assez convaincant, les actionnaires ont évincé le PDG, Emmanuel Faber.

Si les fonds activistes à l’origine de la fronde ainsi que le Conseil d’administration, ont beau afficher un « attachement » au double projet économique et social de l’entreprise, leurs manœuvres inquiètent sur le devenir de Danone en tant que société à mission. « La majorité des salariés a adhéré à ce projet-là. Cela permettait de construire sur l’avenir. Aujourd’hui les cartes sont rebattues, est-ce que ce projet tient toujours ? », interroge Michel Coudougnes, coordonnateur SNI2A CFE-CGC, auprès de l’AFP.

La société à mission ne doit pas tomber avec son dirigeant

La question est légitime. C’est Emmanuel Faber qui a porté ce projet d’entreprise à mission. Il a « accéléré la transformation de Danone vers un modèle capitaliste plus responsable pour les hommes et la nature », explique ainsi le président du comité à mission de Danone, Pascal Lamy. Dans un tweet, l’ancien dirigeant salue d’ailleurs ses équipes de Danone « qui font vivre tous les jours sa mission ». Il n’en demeure pas moins que la pérennité de ce modèle ne doit pas être liée à la seule personnalité de son ex-dirigeant, aussi charismatique soit-il.

« La société à mission n’est pas là pour protéger le dirigeant mais l’entreprise et son projet », souligne l’avocat Errol Cohen, auteur du livre La société à mission. Une fois inscrite dans les statuts de la société comme le demande la loi Pacte, il est difficile de modifier la mission adoptée. Il faudrait ainsi recueillir l’aval de plus du deux tiers des actionnaires. Même si la structure de l’actionnariat et la situation a changé depuis juin, cela semble hautement improbable.

Un enjeu réputationnel

La loi Pacte prévoit aussi un garde-fou par la mise en place d’un comité de mission. Son rôle est de garantir le suivi de la mission et de ses impacts environnementaux et sociaux dans le temps, quel que soit son dirigeant. « La nouvelle direction va devoir s’expliquer sur son projet. On verra assez vite s’il y a changement de cap ou pas », affirme Pascal Lamy à BFMTV. Si le double projet venait à être remis en cause, il quitterait alors le navire. Ce qui mettrait réputationnellement fin à la démarche.

La société à mission est enfin et surtout un projet d’entreprise qui se construit avec ses équipes et s’évalue sur le long terme. « On n’est pas une société à mission, on le devient », souligne Errol Cohen. En février, plus de 5 000 salariés et partenaires de l’entreprise avaient tenus à « réaffirmer avec force » leur « adhésion aux valeurs et à la mission » mise en œuvre depuis 50 ans par le Groupe. C’est ce modèle, ancré « dans l’ADN » de Danone qui « fait sa force », écrivaient-il alors.

Le groupe a en effet bâti sa réputation sur une forte responsabilité sociétale, allant jusqu’à adapter un label international de responsabilité sociétale (Bcorp) à son envergure de multinationale. Un modèle auquel le nouveau président se dit attaché. « Il faut poursuivre sur cette voie car il n’y a pas d’autre choix. Une entreprise qui ne sera pas responsable ne sera pas durable. Je pense même que c’est un atout compétitif », a assuré Gilles Schnepp dans un entretien aux Echos le 19 mars. Son action en la matière sera particulièrement scrutée. En devenant l’une des très rares entreprises à mission cotées, Danone est en effet devenu un cas d’école international. Cette crise fait donc figure de stress test en mettant le modèle à l’épreuve des marchés financiers.

Béatrice Héraud, pour https://www.novethic.fr/

Éviction d’Emmanuel Faber de Danone: la volonté d’un patron ne suffit pas à changer le système

Il avait des ambitions sociales et écolos. Mais inutile de maquiller les multinationales en vert (ou en rouge): elles ne veulent pas que l’on touche à leur business as usual.
Le PDG de Danone Emmanuel Faber lors de la présentation des résultats annuels du groupe,...
Le PDG de Danone Emmanuel Faber lors de la présentation des résultats annuels du groupe, le 19 février 2019 à Paris.

L’éviction du PDG de Danone, Emmanuel Faber, par ses actionnaires, dimanche soir, est une parfaite illustration de ce que les écologistes clament depuis longtemps: les bonnes volontés d’un patron ne suffiront pas à améliorer les choses, c’est tout le système qu’il faut changer. Le genre de leçon qui, sous la forme d’un cauchemar, permet de remettre les yeux en face des trous.

Car ce lundi 15 mars, le réveil est brutal: nous petit-déjeunons à la sauce dégoût.

Le café sent le rance, personne n’a envie d’y tremper sa tartine.

Les informations du matin annoncent que la veille au soir, les actionnaires de Danone ont eu la peau d’Emmanuel Faber, son emblématique patron: ça y est.

Ça lui pendait au nez.

Ça nous pendait au nez.

Emmanuel Faber ne plaisait pas à celles et ceux qui veulent toujours plus, “quoi qu’il en coûte”. Ce patron avait des ambitions humanistes, sociales et écolo. Il avait renoncé à nombre d’avantages, il redistribuait une partie de ses revenus. Il défendait une vision à long terme, clamait la responsabilité environnementale, sociétale, de son entreprise mastodonte.

Les fonds activistes sont le Frankenstein du capitalisme.

En d’autres termes: il tentait d’adoucir la cuisse du Jupiter dont son monde était issu. Il tentait la résilience. Il tentait le vertueux.

C’est raté.

Dimanche soir, Emmanuel s’est fait dévorer.

Les fonds activistes ont eu la peau du patron à la peau d’âme.

Trop lumineuse, cette peau, en tout cas trop pour eux.

Les fonds activistes? En réalité, des fonds arrivistes: un ramassis d’actionnaires qui vont et viennent au gré des rendements, dans une vision cynique de l’excellence, via des pratiques vautours et des façons de faire mortifères. Des façons qui nous condamnent et se contrefoutent de toute notion de pérennité, de respect, d’humain ou de responsabilité… collective, encore moins. Les fonds activistes sont le Frankenstein du capitalisme. Ils sont craints comme la peste par les PDGs du CAC 40 qui, à l’image d’un Emmanuel Faber ou d’une Isabelle Kocher -ex-patronne d’Engie évincée via le même mécanisme sournois en février 2020, ont à se dépatouiller de leurs serres.

Le système est vicié. L’air qu’il génère, et qu’il nous force à respirer, l’est tout autant.

Le carbone qu’il vomit, le profit qu’il tire de la pollution qui nous détruit en même temps qu’elle dézingue la planète, l’humain qu’il pétrifie, tout cela va de pair avec lui.

C’est son ADN.

C’est donc à nous d’agir. De changer.

Cette histoire est la preuve que certaines choses sont immuables et qu’il va falloir les enterrer si l’on veut parvenir à l’indispensable mutation qui seule, peut nous permettre de vivre avec dignité.

Inutile de perdre notre temps à maquiller les multinationales en vert (ou en rouge): elles ne veulent pas que l’on touche à un seul cheveu de leur bon vieux business as usual.

C’est tout le système de pensée qu’il faut changer. Les règles du jeu sont pipées: elles n’incitent pas au vertueux, elles poussent au pire.

Cette leçon est aussi valable au niveau européen où le cadre budgétaire actuel oblige les États membres à mener politiques d’austérité sur politiques d’austérité, sans considération pour les investissements d’avenir qu’il nous faut pourtant d’urgence oser. Comment engager la mutation de nos économies, de nos sociétés, si les règles nous empêchent de faire les dépenses qui s’imposent dans les renouvelables, dans la mobilité de demain, dans notre avenir commun?

Le temps de la pandémie, ce cadre budgétaire européen contraignant a été suspendu: logique et nécessaire, vu les déficits abyssaux qui en découlent. Mais ça ne suffit pas: il faut le réviser, ce cadre, en profondeur, et de toute urgence. Le suspendre pour le réactiver dans un an est absurde. II faut un nouveau cadre de pensée, vertueux. Des règles justes et vertes, qui incitent, voire obligent, à la transition. C’est vital.

Cette histoire est la preuve que certaines choses sont immuables et qu’il va falloir les enterrer pour parvenir à l’indispensable mutation qui nous permettra de vivre avec dignité.

Cette histoire est finalement un conte initiatique: elle a une morale, pas glorieuse, certes, mais si nous la digérons, elle pourra nous faire gagner du temps. Elle pourra nous permettre de ne plus nous faire croquer, au détour d’une nuit de fin d’hiver, par un minotaure hors de contrôle. Les seules notions d’”équilibre budgétaire”, de “rentabilité maximale et immédiate”, de “croissance forte”, tuent de fait toute notion de long terme, de qualité, de conditions de vie. De dignité.

Soyons-en bien conscient·e·s: ceux qui se délectent du business as usual lutteront jusqu’au dernier soubresaut pour que rien ne bouge, surtout.

Avides, à mort.

Ils veulent du profit, c’est tout.

Danone était une “entreprise à mission”. C’était un habit noble.

En même temps que le printemps arrive, l’habit est déchiré. Jeté à la poubelle. Torpillé.

Digérons la leçon, et faisons-en le terreau de nos forces.

Damien Carême Député européen (EELV), ancien maire de Grande-Synthe (2001-2019), Président de l’Association Nationale Villes & Territoires Accueillants

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