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Osez le féminisme et la liberté !

En France, ce courant du féminisme est peu médiatisé. Voici quelques fondements de ce que l’écrivaine Camille Paglia nomme le « féminisme Amazone ».

L'essayiste américaine Camille Paglia.

L’essayiste américaine Camille Paglia.

Parmi les nombreuses écoles de pensée féministes, l’approche libérale n’est pas celle qui tient le haut du pavé. Parce qu’elle est peu représentée parmi les voix du féminisme français, mais surtout parce que, surnommée « féminisme Amazone » par l’essayiste américaine Camille Paglia, elle assume un certain individualisme, tentant de réveiller les Calamity Jane en nous. C’est une proposition simple et ambitieuse, qui part de John Stuart Mill pour arriver au XXIe siècle: remettre la liberté et l’indépendance au centre de la condition féminine, non comme un but mais comme un point de départ. Cette proposition est libertaire, individualiste, et place la liberté d’expression comme valeur cardinale. Cela implique de s’affranchir de l’Etat, mais aussi… du féminisme.

Le féminisme libéral n’a pas échappé non plus à la multiplication de ses chapelles. Notons cependant un point commun: vouloir améliorer le sort des unes sans pénaliser les autres. En voici quelques fondements.

1) Libertaire : moins d’Etat, ma préférence à moi

Parce qu’il serait tragique que les femmes ne se sentent fortes que grâce à des gouvernements puissants, le féminisme libéral limite l’intervention de l’Etat en matière d’égalité sociale. Il ne compte pas sur des lois ni des mesures préférentielles pour améliorer la condition des individus féminins. Toute mesure spécifique au genre est infantilisante : elle normalise la fiction selon laquelle les femmes ne peuvent aller au bout de leurs ambitions sans aide de l’Etat ou des corps sociaux. La persistance des inégalités de fait entre les sexes n’est pas ignorée pour autant, toutefois, aucune discrimination positive ne les effacera de façon pérenne.

Par exemple, mon association Les Affranchies s’était opposée à l’inscription dans le code du travail des congés menstruels pour les femmes. Le risque de voir le marché du travail les traiter comme des employées de seconde zone semblait trop important, notamment celui de refermer les entailles au plafond de verre gravées par nos aînées. Nous préférions un assouplissement du code du travail notamment grâce à la démocratisation du télétravail. Nous aurions préféré éviter un an d’enfermement, mais nous y voilà.

Camille Paglia résume ainsi : « La femme est-elle une victime, mutilée par les horreurs de l’histoire, ou est-elle un agent capable et résilient, responsable de ses propres actions et de ses désirs? Jusqu’à quel point l’Etat devrait-il intervenir afin de faire progresser l’avancée cruciale des femmes dans la société? Les quotas imposés par la loi et autres traitements préférentiels sont-ils authentiquement progressistes, ou bien sont-ils réactionnaires, paternalistes et infantilisants? Après avoir échappé à la dépendance aux pères, aux maris, les femmes devraient-elles maintenant transférer cet humiliant pouvoir à la bureaucratie labyrinthienne de l’Etat? Ou pour preuve de leur force et de leur courage, les femmes devraient-elles plutôt valoriser par-dessus toute la liberté, et ce, malgré la douleur et le risque qu’elle suppose? »

Cet anti-interventionnisme n’a de sens que dans les Etats où l’égalité des sexes est reconnue dans la loi. Pour que tout le monde joue dans la même cour, l’égalité des chances est la seule garantie qu’un individu libre et responsable devrait demander à l’Etat. Appliquée de façon stricte, et défendue de manière adéquate quand elle est menacée, elle garantit la possibilité du progrès et de la réussite. Ensuite, c’est à moi de jouer.

Parlons sexe

La plupart des féministes libérales reconnaissent la différence biologique des sexes. Il ne s’agit pas de dire que ce qui est naturel est bon. Je considère les genres comme une réalité à prendre en compte dans la construction de l’identité, prolongement de la biologie ou non. Cependant, nier en bloc l’impact de notre anatomie et nos fonctions reproductrices sur les comportements des hommes et des femmes, c’est faire de la biologie la variable d’ajustement des sciences sociales. Ainsi ne m’offusqué-je pas de voir un congé maternité plus long que le congé paternité. En revanche, l’allongement de ce dernier à 28 jours est salutaire, et favorisera l’égalité des chances. Vivement juillet 2021 !

2) Rendez service, soyez individualiste

Vous avez bien lu ! « L’égoïsme rationnel » est théorisé par la romancière et philosophe Ayn Rand comme une vertu morale : agir pour soi, en s’assurant de maximiser la liberté d’autrui, serait le meilleur moyen de réduire les frustrations d’une société. Le concept se résume par la formule utilisée dans son roman La Source Vive en 1943 : « La liberté : ne rien demander, ne rien attendre, ne dépendre de rien ».

Ne rien demander

Simone de Beauvoir passe l’agrégation en 1929 sans mesure préférentielle. Golda Meir n’a pas attendu de quotas pour être premier ministre d’Israël en 1969, ni Marie Curie l’autorisation de pratiquer la chimie, ou Katherine Switzer celle de s’inscrire au marathon pour y participer. Ni Rosa Parks pour s’asseoir où elle voulait. Il n’y a pas à demander de la place pour se faire de la place. Les quotas n’ont pas la cote : ils pénaliseraient celles qui n’ont pas attendu leur existence, et leur usage diminuera le mérite qu’on reconnaîtra à celles qui en ont bénéficié. Ayn Rand disait, avant que les équipementiers sportifs l’imitent : « La question n’est pas qui me laissera faire mais qui m’en empêchera ».

Le féminisme libéral encourage chaque individu à paramétrer sa réussite. Pour certaines, c’est un temps partiel, pour d’autres, une escalade éclair de l’échelle sociale, pour d’autres, être mère au foyer. Pour d’autre encore, le bonheur ne se trouve pas dans le monde du travail existant, mais on peut en créer un autre. La tendance se confirme : en Île-de-France, un quart des entreprises était créé par une femme en 2019. Le tout récent livre de Céline Alix Merci mais non merci identifie aussi un phénomène d' »opting out » de femmes brillantes qui renoncent à leur carrière dans les grands groupes, où les relations de dominations perdurent, pour définir seules leurs conditions de travail et de réussite.

C’est ce que souhaiterait encourager le féminisme libéral : si les cases n’existent pas, dessinons- les, et la société changera de forme.

Ne rien attendre

La perspective individualiste préconise de ne pas trop attendre de la société ou du groupe pour voir une évolution. Par exemple, le recours au collectif ou à la « sororité » (concept délicat – il suffit d’avoir une soeur pour le savoir) n’est pas une priorité. Idem pour les mesures visant à modifier les systèmes de représentations (écriture inclusive, représentativité des femmes aux Césars, interdiction de la pornographie, féminisation des expositions, etc.).

Pourquoi? D’abord parce que le féminisme libéral n’est pas confrontationnel. Il n’a pas d’ennemi, puisqu’il souhaite à chacun d’être considéré comme un individu libre et rationnel. L’aspect communautaire de certains mouvements féministes peut produire l’effet inverse de celui escompté, et tracer une ligne encore plus nette entre les genres. Tout comme la féminisation parfois arbitraire de représentations collectives peut être contre-productive, en crispant les convictions du public qu’on souhaite voir évoluer.

Ma vision du féminisme considère que l’action, et non la représentation – fût-elle de masse – des précédents plus efficaces que le commentaire continu sur l’injustice entre les sexes et la rectification artificielle des codes culturels. Il n’y a pas de mystère : c’est en madonnant qu’on devient Madonna.

Ne dépendre de rien

Pour passer à l’action, il faut se débarrasser de toutes les dépendances dont on ne retire aucun bénéfice, fussent-elles affectives, communautaire, financières… cette porte que veut enfoncer le féminisme libéral. A commencer par l’un des maux les plus courants de ma génération: le manque de confiance en soi.

La réduction des options dans la vie d’une femme peut être due à une multitude d’obstacles : violence, manque d’accès à l’éducation, pauvreté, orientation professionnelle imparfaite, etc. La bonne nouvelle, c’est qu’il y en a un nombre sous-estimé sur lesquels on a le contrôle. Les freins aux ambitions de certaines ne sont parfois que des intimidations. Le « patriarcat », la « société » ou encore le « sexisme » sont des concepts certes réels mais à partir desquels il est difficile de prendre des résolutions concrètes. À côté de ça, on gagne immédiatement des points de vie en admirant celles qui ont boudé ces grands mots réaliser pour leurs rêves. De la détermination, préconise Evangéline alias Lapetitemotorouge dans son livre California Baby. C’est à force d’économies, en donnant des leçons de piano, que cette jeune Française réalise son rêve de parcourir les routes de Californie en moto seule-toute. Le chemin n’a pas été un long fleuve tranquille, mais pour la force qu’il lui a donnée, il en valait mille fois la peine, et la joie aussi.

La sécurité fait encore partie des obstacles irréductibles. Toutefois, l’attendre uniquement de l’Etat peut se faire au détriment des libertés individuelles. On ne peut alors que saluer les initiatives pour se protéger telles que les applications d’alertes (Mon Chaperon, Chilla) ou celles qui évitent d’arpenter seule les rues en fin de soirée (17h59 en 2021, donc).

3) Une condition : la liberté pour tous

« Se vouloir libre c’est aussi vouloir les autres libres » rappelait Simone de Beauvoir.

Ne pas compter sur les autres, donc ne pas peser sur eux. Mon féminisme propose un marché des idées le plus large possible, et ne trouve aucune bonne raison, aucun progrès moral à censurer les propos d’autrui, y compris misogynes, arriérés ou juste minables. Cela vaut tout autant pour celles qui disent « détester les hommes » : une société qui permet cette parole est libre. Pouvoir s’exprimer sans craindre pour son intégrité, physique ou réputationnelle, voilà une liberté la plus grande que celle, étriquée, des « safe spaces » où l’on prêche au choeur. Un individu libre et rationnel s’y retrouvera. C’est ainsi que nous nous sommes opposées au délit d’entrave numérique à l’IVG, car cette loi (peu ou pas appliquée, par ailleurs) restreignait les paramètres permettant à une femme souhaitant avorter de se décider.

Les grands pouvoirs engagent de grandes responsabilités. C’est la libération de la parole des femmes qui a permis une prise de conscience mondiale sur les abus sexuels à l’automne 2017. C’est le courage de Simone Veil au moment de prendre la parole dans l’hémicycle qui a changé en profondeur le droit des femmes à disposer de leur corps. Nous avons conféré à l’Etat le devoir de protéger cette liberté, avec d’autant plus de force que la menace qui pèse sur cette parole est violente. Le silence d’une partie des associations féministes et la timidité de certaines politiciennes au moment de l’affaire Mila témoignent des progrès qu’il reste à accomplir. Cette liberté ne doit s’arrêter qu’à celle d’autrui.

Une parole libérée doit lutter contre son effet pervers: le tribunal populaire, qui condamne sans jugement au nom de la rumeur et du ressenti, préfère l’innocent en prison au coupable en liberté, et n’a aucun compte à rendre. Le féminisme libéral refuse d’exciter ces passions tristes, dont les réseaux sociaux sont friands: la joie mauvaise, le « whataboutisme », l’accusation qui vise la personne et non ses actes. Ma proposition est celle de la raison exigeante qui triomphe sur le ressenti confortable. Le défi est de taille ; John Stuart Mill, apparemment grand utilisateur de Twitter, regrettait ainsi dans L’asservissement des femmes : « une opinion enracinée dans les sentiments gagne plutôt qu’elle perd en fermeté quand on lui oppose des arguments de poids ».

Le féminisme libéral que je défends n’a pas pour vocation de se perpétuer. Un jour viendra où s’en réclamer sera superflu. Simone de Beauvoir, dans le Deuxième sexe (tome 1) déplore : « A la fin du XVIIe siècle, Lady Winchelsea qui est noble et sans enfants tente l’aventure d’écrire ; certains passages de son oeuvre montrent qu’elle avait une nature sensible et poétique ; mais elle s’est consumée dans la haine, la colère et la peur. […] presque toute son oeuvre est consacrée à s’indigner contre la condition des femmes. » Même de nos jours, on attend d’Emmanuelle Charpentier, Prix Nobel de Chimie « un message à faire passer aux petites filles », alors que son accomplissement est le message. Construisons un avenir où l’on n’aura pas à préciser pas le genre d’une personne à côté de son exploit.

Mathilde Berger-Perrin (Les Affranchies, envoyé par l’auteure ))

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