Plus de 2 milliards de Terriens n’ont pas d’accès direct à l’eau
L’ONU et l’Unesco alertent sur la pénurie à venir de l’or bleu, souvent négligé et gaspillé. La pandémie accroît les inégalités entre pays riches et pauvres.

Comment quantifier ce que représentent 443 millions de journées d’école perdues tous les ans à cause des maladies liées à l’eau? Que faire pour raccourcir les trente minutes imposées à des centaines de millions de femmes et enfants dans le monde pour aller chercher de l’eau et qui les exposent aux risques d’agressions et de viols? Comment freiner la propagation du Covid-19 si des milliards de personnes ne peuvent pas se laver les mains?
Ces questions et bien d’autres sont soulevées par le rapport de l’ONU publié lundi par l’Unesco à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau. Elles renvoient les pays riches à la véritable valeur de l’eau, trop souvent considérée comme un bien évident et inépuisable. «Nous ne payons pas le prix juste de nos services d’approvisionnement et d’assainissement, explique Richard Connor, coauteur du rapport. Peu d’entre nous savent, par exemple, que le traitement de nos eaux usées coûte cinq fois plus que le traitement de l’eau propre qui entre dans nos logements.»
«Le traitement de nos eaux usées coûte cinq fois plus que le traitement de l’eau propre.» Richard Connor, coauteur du rapport de l’ONU
Si l’or bleu est souvent négligé, gaspillé, c’est parce que nous avons trop tendance à ne raisonner qu’en termes de coût de revient, sans percevoir son immense valeur, qu’aucun prix ne saurait traduire. «L’eau est notre ressource la plus précieuse, à laquelle plus de 2 milliards de personnes n’ont pas directement accès», résume la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay.

Effets de la pandémie
La pandémie de Covid-19 a augmenté la pression sur l’accès à l’eau potable. Même s’il est trop tôt pour le quantifier, Richard Connor appelle à en tirer les conséquences. Pour permettre aux populations de se laver les mains, afin de stopper la propagation du virus et de relancer les économies, «les gouvernements doivent raccorder toujours plus leur population au réseau de distribution».
«Les retombées économiques dramatiques de la pandémie doivent pousser les gouvernements à raccorder toujours plus leur population au réseau de distribution.» Richard Connor, coauteur du rapport
Car la valeur de l’eau, c’est avant tout une affaire de politique. Richard Connor donne un exemple limpide: «Supposons que le volume d’eau nécessaire pour produire 1 kilogramme de carottes équivaut à celui pour produire 20 vaccins, mais la valeur de ces produits, et donc de l’eau utilisée, n’est pas nécessairement la même. Si l’eau est abondante, il n’y a pas de problème, mais si elle vient à manquer il faudra faire un choix politique: carottes ou vaccins.»
S’il ne fallait retenir que ces chiffres
70% de l’eau dans le monde est utilisée par l’agriculture. Dans certains pays, ce chiffre peut monter jusqu’à 95%.
Environ 80% des eaux usées industrielles et municipales de la planète sont déversées dans l’environnement sans aucun traitement préalable.
Dans certains pays émergents, les gens consacrent jusqu’à un tiers de leur revenu à l’achat d’eau potable.

Cette rareté de l’eau est exacerbée par la pollution qui touche les grands fleuves d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Quant au réchauffement climatique, il provoque des sécheresses et des inondations plus extrêmes, mais dans ce dernier cas, les régions touchées ne peuvent souvent pas stocker le surplus d’eau dans des barrages ou des réservoirs. D’une manière ou d’une autre, l’eau viendra à manquer, résume l’expert.
Un droit fondamental
La demande, elle, va au contraire augmenter, avec la croissance de la population et les changements des habitudes de consommation des pays émergents. «Les gens vont par exemple consommer plus de viande, acheter plus de meubles. La production de tous ces biens nécessite beaucoup d’eau.» L’eau doit rester un bien public, note Richard Connor. Et de rappeler que le droit humain à l’approvisionnement est fondamental.
La guerre de l’eau aura-t-elle bien lieu? Si elle n’est pas la seule cause des conflits, cette ressource augmente certainement la tension entre États: l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan se disputent depuis des années la gestion du barrage du Nil. La Turquie bloque régulièrement l’approvisionnement en eau des forces kurdes au nord de la Syrie. Mais l’eau peut aussi être source de coopération, comme c’est le cas des pays riverains du Mékong, ou sa gestion commune entre le Sénégal et la Mauritanie. De quoi rêver d’une solidarité internationale face à une ressource toujours plus rare mais indispensable à l’espèce humaine.

