Nawal El-Saadawi, une vie de lutte contre le patriarcat, l’extrémisme religieux et les violences faites aux femmes
L’écrivaine et psychiatre égyptienne est morte le 21 mars, à l’âge de 89 ans, au Caire.

Nawal El-Saadawi, écrivaine égyptienne, psychiatre et figure de l’émancipation des femmes, le 28 septembre 2018, à Göteborg en Suède.
« L’écriture est devenue une arme pour combattre le système, qui tire son autorité du pouvoir autocratique exercé par le dirigeant de l’Etat, et celui du père ou du mari dans la famille », confiait, en 1999, la féministe égyptienne Nawal El-Saadawi dans ses Mémoires de jeunesse en anglais A Daughter of Isis (Zed Books, non traduit), fustigeant « l’injustice exercée au nom de la religion, de la morale ou de l’amour ».
Brisant les tabous sur le sexe et la religion, stigmatisant l’autoritarisme comme l’islamisme, cette psychiatre de formation et écrivaine prolifique aux convictions de gauche a mené un combat pour l’émancipation de la femme jusqu’à sa mort au Caire, à 89 ans, dimanche 21 mars. Ses prises de position et son franc-parler ont suscité de violentes controverses dans la société conservatrice égyptienne et inspiré des générations de féministes arabes.
Née le 27 octobre 1931 à Kafr Tahla, un village du delta du Nil, Nawal El-Saadawi a étudié la médecine à l’université du Caire et à l’université de Columbia, à New York. L’excision qu’elle subit à l’âge de 6 ans, ainsi que son expérience de femme psychiatre dans sa campagne natale, qu’elle a relatée dans « Mémoires d’une femme médecin » en 1958 (Memoirs of a Woman Doctor, City Lights Books, 1988, non traduit) en 1958, ont forgé ses convictions. Son premier essai La Femme et le Sexe (L’Harmattan, 1969) a ouvert le débat sur la pratique des mutilations génitales – qui concerne encore plus de 90 % des Egyptiennes. Le livre, condamné par les autorités politiques et religieuses, défraya la chronique et lui valut de perdre son poste au ministère de la santé.
Pour Nawal El-Saadawi, c’est le début d’une abondante production littéraire – plus de cinquante livres, traduits dans une trentaine de langues, et des contributions régulières dans les médias –, dans laquelle elle dénonce le patriarcat et l’extrémisme religieux, la polygamie et le port du voile islamique, les violences faites aux femmes et l’inégalité des droits de succession entre hommes et femmes en islam. Mère de deux enfants, une fille et un garçon, elle a elle-même « divorcé de ses trois maris ».
Personnalité à abattre
Considérée comme controversée et dangereuse par le président Anouar El-Sadate, elle est emprisonnée deux mois à la prison de Qanatir en 1981, où elle écrit « sur un rouleau de papier toilette et avec un crayon à sourcils » ses Mémoires de la prison des femmes (Le Serpent à plumes, 2002). A sa sortie, en 1982, elle fonde l’Association de solidarité des femmes arabes, puis cofondera l’Association arabe des droits de l’homme.
Son combat féministe et contre le fondamentalisme religieux en a aussi fait une cible de l’establishment religieux comme des islamistes radicaux. De 1993 à 1996, elle part enseigner à l’université américaine Duke (Caroline du Nord), après que son nom est apparu sur une liste des personnalités à abattre par les islamistes. Elle a fait face à plusieurs accusations d’apostasie et d’atteinte à l’islam. En 2001, un avocat avait entamé une procédure judiciaire visant à annuler son mariage au motif d’apostasie, l’islam interdisant à un homme d’épouser une femme non croyante. En 2007, l’institution théologique Al-Azhar, l’une des plus prestigieuses de l’islam sunnite, portait plainte contre elle pour atteinte à l’islam. Un mois plus tôt, son autobiographie et l’une de ses pièces de théâtre avaient été bannies de la Foire du livre du Caire.
Lire le portrait (en 2017) : Nawal Al-Saadawi, icône du féminisme en Egypte
Moins d’un an avant le soulèvement qui allait faire chuter le président Hosni Moubarak en 2011, Nawal El-Saadawi déplorait les lents progrès réalisés dans l’avancement des droits de la femme. « L’Egyptienne de base est l’esclave des hommes, l’esclave de la société, de la religion et du système politico-financier qui nous écrase tous », confiait-elle au Monde, encore combative à l’orée de ses 80 ans.
Elle s’est engagée avec ferveur dans la contestation contre l’ex-raïs, qu’elle avait envisagé de défier à l’élection présidentielle de 2005, avant de retirer sa candidature en dénonçant une « parodie » de démocratie. Mais, après un an de présidence de l’islamiste Mohamed Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans et élu démocratiquement, une « année horrible », selon ses mots, elle a soutenu sa destitution par un coup d’Etat de l’armée et l’accession du général Abdel Fattah Al-Sissi au pouvoir, une prise de position qui a terni son aura dans les milieux progressistes laïcs.
27 octobre 1931 Naissance à Kafr Tahla (Egypte)
1958-1972 Directrice générale de l’éducation à la santé publique, au sein du ministère de la santé
1969 « La Femme et le Sexe » (L’Harmattan)
1981 Emprisonnée deux mois en Egypte
2002 « Mémoires de la prison des femmes » (Le Serpent à plumes)
21 mars 2021 Mort au Caire
Hélène Sallon dans Le Monde