« Soi-même comme un roi », d’Elisabeth Roudinesco : l’âge des citadelles identitaires
Le nouveau livre de l’essayiste est une enquête inspirée sur l’obsession contemporaine à assigner une identité à chacun : un manuel de progressisme pragmatique.
Un « die-in » d’Act Up, à New York, en juin 1990.
« Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires », d’Elisabeth Roudinesco, Seuil, « La couleur des idées », 276 p., 17,90 €, numérique 13 €.
Qui est Elisabeth Roudinesco* ? A sa surprise, la question, ce jour-là, à Beyrouth, prend vite l’allure d’un problème d’appartenance, religieuse de surcroît. Son interlocuteur, relevant son nom roumain, suppose qu’elle est orthodoxe. Mais non ; tout sauf ça, en réalité. Issue d’une famille en partie juive, en partie protestante, élevée dans le catholicisme, athée, elle ne peut se revendiquer que d’une identité, laquelle n’en est pas une, mais vous permet à la fois d’assumer la mosaïque qui vous constitue et de ne pas y être assigné : elle est la citoyenne d’un pays laïque, où elle peut dire, avec Michel Serres, « je suis je, voilà tout ».
La scène ouvre Soi-même comme un roi et pourrait tromper sur la nature du nouvel essai de l’historienne de la psychanalyse, qui n’a pas grand-chose à voir avec une confession. Rapidement, le « je » s’estompe, les dossiers s’ouvrent et, au long de ce qui se révèle une enquête sur l’obsession du prisme identitaire dans les débats contemporains, les grandes et moins grandes figures intellectuelles du passé et du présent sont convoquées, de Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Frantz Fanon, Aimé Césaire ou Jacques Derrida à Robert Stoller, Judith Butler ou Eric Fassin.
La question, dès lors, pourrait devenir, si l’interlocuteur beyrouthin la poursuivait jusqu’en ces pages : où est Elisabeth Roudinesco, où se situe-t-elle dans les batailles sur le genre, la race, le postcolonialisme, l’intersectionnalité ? La mauvaise foi, en la matière, est toujours possible. Mais il en faudrait une dose massive pour l’assigner, cette fois, à une posture idéologique. Elle n’est nulle part, avant tout présente aux textes, où il s’agit de saisir les ruptures qui ont fait de notre vie publique ce qu’elle est désormais.
Le mouvement s’est figé
Que, face au spectacle qu’elle nous offre, Elisabeth Roudinesco bondisse parfois, et s’offusque, certes. Mais Soi-même comme un roi relève de l’étude théorique, bien plus que du livre d’intervention. Il s’agit de comprendre, d’établir la généalogie d’un état de fait, à partir d’une riche documentation, utilisée selon une méthode simple : sur chaque sujet, tirer le fil des débats autour de l’émancipation de genre ou de race, des luttes actuelles à celles du XXe siècle, et retour.
L’historienne passe ainsi de Race et histoire, de Claude Lévi-Strauss (Gallimard, 1952), où s’esquisse la possibilité d’échapper aussi bien à l’uniformisation qu’à l’enfermement dans les particularités – « ni trop près ni trop loin », écrivait l’anthropologue –, au « trop près » de la politologue Françoise Vergès dénonçant l’anticolonialisme « blanc », lequel ne serait que du colonialisme continué par d’autres moyens, étant donné la nature intrinsèquement coloniale de tout Blanc, quoi qu’il fasse. Le racisme n’a pas besoin, pour être désigné chez l’ennemi, de s’exercer : il est une donnée de son être même. Mais alors, comment lutter contre ses effets réels ? Comment, si l’on vise des essences abstraites, ne pas risquer de manquer l’oppression concrète ?
L’enjeu est du même ordre pour l’élan émancipateur porté par le mouvement « talentueux, émouvant, flamboyant » de la Queer Nation, mouvement né en 1990 dans les Gay Pride de New York et Chicago et qui revendiquait une « identité [sexuelle] floue ». Trente ans plus tard, selon Roudinesco, le mouvement s’est figé, sortant les identités de la fluidité pour les multiplier « à l’infini » comme autant de citadelles et réinventant, par une « ruse de l’histoire », les classifications psychiatriques classiques, qui épinglaient toute particularité dans une « typologie identitaire ». Comment, là encore, retrouver le jeu libre avec toutes les composantes de soi-même, le « je suis je, voilà tout » qui balaye les destins et devrait être le prix des luttes pour l’égalité ?
Telle est l’obsession qui parcourt Soi-même comme un roi, dans chaque dossier ouvert. Elisabeth Roudinesco peut parfois sembler dénoncer ce qu’elle désigne, et elle n’échappe pas toujours à la tentation de glorifier le passé, sinon de l’idéaliser, mais réduire ce livre précis et inspiré à ces limites oblitérerait son apport réel. C’est un manuel de progressisme pragmatique, le questionnement inlassable des promesses que recèlent toutes les pensées qu’il interroge, et jusqu’aux dérives qu’il met au jour. Les promesses d’une liberté toujours plus grande et toujours plus partagée, que l’historienne – en cela, mais sur un autre plan, le livre se révèle aussi personnel que le laissait entendre son début – craint de voir s’effacer et dont elle entend réveiller la mémoire.
Elisabeth Roudinesco, militante féministe et des Droits humain
Extrait
« Ce qui unissait tous ces combattants de la décolonisation – Césaire, Senghor, Fanon et bien d’autres encore –, c’était une même référence à la France de 1789 et à la Résistance antinazie. Tous avaient le souci de s’appuyer sur les artisans de l’antiracisme et de l’anticolonialisme français sans exclure les Blancs de leurs combats. Aucun d’entre eux (…) ne pensait que le racisme était l’affaire exclusive des Noirs, ni l’antisémitisme celle des juifs. En ce sens, ils étaient conscients que le racisme est un phénomène aussi universel que l’aspiration à la liberté. (…) Fanon s’est toujours souvenu de la phrase d’un des ses professeurs, qu’il faisait sienne : “Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” »
Soi-même comme un roi, page 111
Florent Georgesco