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Femmes afghanes, retour en enfer

Femmes afghanes, retour en enfer

Violences quotidiennes, écoles brûlées, crimes d’honneur… En Afghanistan, les talibans font de nouveau régner la terreur. Mais une poignée de femmes résistent. Députées, journalistes, elles font face avec une énergie et une audace étonnantes

« Il y a parmi vous des criminels de guerre »

Sidérant Parlement afghan.  On y trouve des seigneurs de guerre, des trafiquants de drogue, des bandits de grand chemin, des faux repentis talibans, des leaders islamistes qui massacrèrent tant et plus, des députés corrompus jusqu’à la moelle, d’autres venus de lointaines provinces pour évoquer un problème d’irrigation ou une vache malade…  Au milieu de toute cette humanité singulière, caricatures de l’Afghanistan ancien, une poignée de femmes se battent corps et âme pour un Afghanistan nouveau. La voix la plus forte, voire la plus véhémente, celle qui déchaîne les colères les plus violentes dans l’hémicycle, est aussi la plus jeune. Malalaï Joya n’a que 29 ans, et son prénom semble d’ailleurs la prédestiner à ces guerres verbales : c’est celui de l’héroïne des Afghans dont les exhortations, en 1878, à la bataille de Maïwand, permirent aux guerriers pachtounes de mettre en déroute l’envahisseur britannique. Qu’importe le débat en cours, quand Malalaï Joya prend la parole, au milieu d’une tempête d’invectives, c’est d’abord pour lancer à l’adresse de ses collègues masculins : « Il y a parmi vous des criminels de guerre. » On dit que, lors de séances particulièrement tendues, certains députés crient : « Violez-la, violez-la. » Un affront abominable qui, dans le contexte traditionnel afghan où le viol condamne la femme à n’être plus rien et déshonore sa famille, est pire qu’un appel au meurtre. « C’est pourtant la réalité », confirme, les larmes aux yeux, Shukria Barakzaï, une autre députée, moins vindicative mais autant engagée dans le combat des femmes. Malalaï Joya est tellement passionnée qu’elle est aussi agressée par certaines députées, qui lui ont jeté des bouteilles d’eau à la figure. Grâce aux dispositions de la Constitution qui leur garantit un nombre fixe de sièges, elles ne sont pas moins de 68 femmes élues (sur 249) à l’Assemblée nationale. « En fait, précise Shukria Barakzaï, il y a trois sortes de députées : les femmes anti-femmes ; celles qui ont perdu confiance en elles et croient que seuls les hommes doivent exercer le leadership ; et enfin celles qui luttent pour l’égalité des droits et qui, malheureusement, sont moins d’une dizaine. » Ces dernières sont donc minoritaires dans la minorité. Mais cela ne décourage nullement cette ancienne journaliste, âgée de 35 ans, qui appartient à une grande tribu pachtoune. Mère de trois fillettes, elle voit en elles « le signe de la chance », contrairement aux poncifs de la mentalité afghane. Plutôt favorable au président Hamid Karzaï, ce qui ne l’empêche pas de le critiquer, elle a créé un groupe parlementaire où se retrouvent celles et ceux qui partagent ses idées. Ils ne sont que quatorze mais, dans la grande pagaille afghane qui a gagné jusqu’à l’Assemblée nationale, ils forment aujourd’hui le groupe le plus important.

« C’est mon droit de dire ce que je crois »

Actuellement, Malalaï Joya et Shukria Barakzaï se battent contre le projet de loi d’amnistie visant à exonérer les anciens chefs moudjahidin de leurs crimes de guerre. Un combat probablement perdu d’avance, puisque des milliers d’Afghans ont défilé dans les rues de Kaboul pour soutenir cette initiative, jugée scandaleuse par les deux femmes. « Des collègues viennent me conseiller : “Tu ne devrais pas faire de telles déclarations”, raconte Shukria Barakzaï. Ils croient toujours qu’il est de leur responsabilité d’arrêter les femmes avec lesquelles ils sont en désaccord. Je leur réponds : “C’est mon droit de dire ce que je crois et, vous, c’est votre devoir de m’écouter.” » Lorsqu’elle ne siège pas au Parlement, elle va à la rencontre de « la majorité silencieuse » dans les marchés et les hôpitaux de Kaboul. Et, comme elle n’a pas sa langue dans sa poche, elle intervient beaucoup dans les médias. Cela lui vaut d’être régulièrement menacée. Mais, à la différence de Malalaï Joya, qui change de temps à autre de dom icile, elle se refuse à quitter sa maison : « Quand vous êtes entré chez moi, personne ne vous a fouillé. Et je me déplace sans aucun garde du corps. Je suis plus libre que tous ces chefs de guerre qui ne peuvent faire un pas sans leur escorte. J’ai pitié d’eux : ils ne vivent pas vraiment dans leur pays et celui-ci, d’ailleurs, ne veut pas d’eux. »

Le tchadri, Nassima n’en porte jamais à Kaboul

Autre femme téméraire : Nassima Niazi. Elle représente le Helmand. Si l’on excepte sa capitale, Lashkar Gah, qui est aussi le principal QG des forces britanniques dans le sud-ouest de l’Afghanistan, et les chefs-lieux de district, toute la province est tombée entre les mains des talibans. Pareil pour les campagnes des provinces voisines de Kandahar, de l’Oruzgan et de Zabol, traditionnellement fiefs des « étudiants en religion ». C’est au Parlement que la jeune députée nous reçoit. Celui-ci est quasiment en état de siège à cause d’une manifestation de plusieurs milliers de travailleurs venus présenter des revendications. Pas une femme, même en tchadri, ce voile couvrant entièrement le corps et le visage, ne tolérant qu’une sorte de grillage au niveau des yeux. Le tchadri, Nassima Niazi n’en porte jamais à Kaboul. Cependant, il lui permet de préserver sa vie lorsqu’elle se rend incognito à Lashkar Gah, « deux fois par mois », pour tenter, mission quasiment impossible, de faire son travail de parlementaire.

Les violences faites aux afghanes progressent

Pour ce périple aussi long que dangereux, qui l’oblige à traverser des régions où pullulent les talibans, elle ne voyage qu’en bus. Elle laisse son portable à Kaboul à une personne de confiance qui fait croire qu’elle se trouve dans la capitale. Une fois dans le cheflieu de province, elle prend soin de ne pas être suivie et de changer régulièrement de tchadri. Elle ne se décrit pas pour autant comme une femme courageuse. « Je suis obligée d’agir ainsi. Un proverbe afghan dit que l’on ne peut pas prétendre être vaillant si l’on est obligé de l’être. » Elle ajoute : « Hier, mon beau-père est mort mais il m’a été impossible d’aller à son enterrement. Je n’avais aucun moyen de m’y rendre. » Dans le Helmand, retombé en grande partie dans le giron taliban, la peur est générale. Il ne reste que Lashkar Gah et un autre chef-lieu de district où les filles peuvent encore aller en classe sans risque. Ailleurs dans la province, leurs écoles sont souvent brûlées et les instituteurs qui s’obstineraient à enseigner risquent d’être décapités. Sur les 224 écoles pour filles et garçons qui se sont ouvertes dans le Helmand après la chute des talibans, au moins 90 ont été détruites ou ont dû fermer. A Kandahar, la capitale du sud, des affichettes sont de temps à autre placardées sur les murs des mosquées. Elles promettent l’horreur pour les écolières : « Les filles qui vont à l’école doivent craindre pour leur sécurité. Si leur visage est brûlé par l’acide ou si elles sont tuées, ce sera la faute de leurs parents. » Parallèlement à la montée des talibans, les violences faites aux Afghanes progressent également. Et elles ne concernent pas seulement les fiefs des « étudiants en religion », ni les régions reculées ou les milieux urbains défavorisés. En 2005, à Hérat, la poète Nadia Anjuman, 25 ans, a été battue à mort par son mari. Son crime : aimer la poésie au point d’organiser un festival dans la ville. Conséquence de ces violences, une recrudescence de suicides chez les femmes, notamment dans l’ouest, où l’on marie les filles dès 15 ans, et dans le sud du pays. Depuis mars 2006, selon le ministère de la Condition des femmes, il y a eu 197 tentatives d’immolation, dont 35 dans la seule province de Kandahar, et 39 décès.

Des programmes osés

Malgré la progression inquiétante des talibans, les seigneurs de guerre qui relèvent la tête, les intrigues des anciens moudjahidin, la corruption qui dévore tout, les trafiquants qui n’ont jamais été aussi riches, tout n’est pas désespérant en Afghanistan. Une puissante télévision, lancée en octobre 2004, commence à casser les tabous. Tolo (Aurore), qui émet en dari (le persan parlé en Afghanistan), et sa petite soeur, Lemar (Soleil), née en août dernier (en pachtou), sont à la fois dénoncées, ce qui est bon signe, par les talibans et par le gouvernement, notamment le ministre de la Culture, un ancien islamiste volontiers moqué par les intellectuels pour son esprit borné. Il faut dire que Tolo mène un combat pour la liberté d’expression. Elle estime que les jeunes Afghans doivent mener leur vie comme ils l’entendent. D’où des programmes osés au regard d’une société contrôlée par les conservateurs : des débats, des émissions satiriques, des « libres antennes » pour les femmes où l’on aborde les sujets diffici les comme le suicide des jeunes filles… Avec des présentatrices qui montrent leur chevelure. Le vendredi, on diffuse une émission religieuse pour ne pas fâcher les mollahs. Pour le reste, la liberté de ton est sans égale dans la région. Tolo ose filmer des députés ronflant à l’Assemblée. Ou un raid de la police contre ses propres studios. Elle tourne aussi des feuilletons, produit et enregistre une dizaine d’artistes, dont le premier chanteur de rap afghan, DJ Besho. Ce groupe de médias a été fondé par la famille Mohseni, trois frères et leur jeune soeur, fils et fille d’un diplomate afghan, originaires de Kandahar. Ils ne connaissaient rien de leur pays quand ils sont arrivés à Kaboul après la chute des talibans. Au départ, le groupe employait cinq personnes contre 350 aujourd’hui. La petite famille avait commencé avec une radio, Arman (Espoir), aujourd’hui n° 1 des stations FM, qui avait failli être fermée car des filles et des garçons présentaient ensemble les émissions. « Plus les Afghans voient des fem mes à la télévision et moins ils sont choqués », explique Wajman Mohseni, 32 ans, la soeur, directrice du marketing. A Tolo, on vit dans des studios modernes. Ce n’est qu’en sortant que l’on voit qu’on est en Afghanistan. Il y a dans la rue des gardes privés, armés jusqu’aux dents.

Jean-Pierre Perrin dans Elle

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