Environnement : pourquoi dans un monde où tout change, rien ne change ? 
La prise de conscience environnementale dont l’histoire chaotique est racontée ici prend ses racines au début du XIXe siècle et est marquée par un bouillonnement de constats, d’engagements qui se heurte à une inertie sociétale.
Le propos ici n’est pas tant d’expliquer pourquoi rien ne change[1] que de montrer qu’effectivement rien ne change, au regard des multiples cris d’alarmes qui se sont multipliés au fil des siècles et face aux urgences et aux enjeux écologiques qui n’ont cessé de s’accroître. Le constat était déjà bien posé et même dénoncé par des voix de plus en plus nombreuses et sérieuses, il y a plus d’un siècle. De multiples études, conférences, déclarations, conventions et autres engagements s’en sont suivis, mais très peu d’actions efficaces dans la durée. Et surtout pas de réel changement de cap, mais une poursuite sans fin, sans frein, dans la même direction.
Début du XIXe siècle : des constats pionniers
L’un des tout premiers à faire le constat implacable des conséquences délétères des activités de l’homme sur la planète fut, sans conteste, le grand savant Lamarck : « L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot par son insouciance pour l’avenir et ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce(…). On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même, après avoir rendu le globe inhabitable. »[2] C’était en 1820… La même analyse peut être faite de nos jours, si ce n’est que le globe ne compte plus seulement un milliard d’habitants.
La forêt de Fontainebleau a été classée « réserve artistique » en 1861 pour préserver la qualité de ses paysages, avant de pouvoir bénéficier des premières lois sur la protection des sites (en 1906 puis en 1930). Outre-Atlantique et dès 1864, George Perkins Marsh analyse en profondeur les effets des activités humaines sur les ressources naturelles et les milieux. Cependant, il va plus loin en préconisant les moyens d’y remédier par une évaluation des impacts, par une politique de prévention et par des mesures de restauration des habitats altérés. Son livre Man and nature [3] est réédité à quatre reprises jusqu’en 1874 où il le refond sous un autre titre The Earth as modified par human action, également réédité plusieurs fois, y compris à titre posthume en 1907. Son constat et ses préconisations se sont progressivement affinés et affermis au cours des rééditions, allant toujours dans le sens de la dégradation de notre planète.
Le premier quart du XXe siècle marque l’amplification de mises en garde de la part de scientifiques tels que des écologues, mais aussi des géographes, des économistes, des physiciens qui ont critiqué l’action agressive de l’homme sur la planète. Parmi les économistes, citons par exemple, Ernst Friedrich, qui, dès 1904, s’en prenait même à « l’économie prédatrice caractérisée » de la civilisation contemporaine[4]. De même parmi les géographes, Jean Brunhes alerte en 1910 sur « des faits d’économie destructrice »[5]. Quant au naturaliste Charles Flahault, il déclare au IXe Congrès international de géographie à Genève en 1908 : « L’homme (…) voit trop souvent son intérêt prochain, l’intérêt de l’heure présente, et lui sacrifie les intérêts immanents, en violant les lois de la nature, en troublant l’ordre naturel. »[6]
Les naturalistes ne sont pas en reste. Ainsi Edmond Perrier fixe la protection de la nature parmi les grands objectifs du Muséum d’Histoire naturelle : « Tout cela est aujourd’hui menacé par notre amour du lucre et du luxe, menacé par cette sorte de sauvagerie qui sommeille sournoisement en nous. » (1910) Et précédant de loin la notion actuelle de développement durable, ce même scientifique s’emporte avec une colère toute moderne sur le fardeau que l’on fait peser sur les générations futures : « Avons-nous le droit d’accaparer la Terre pour nous tous seuls et de détruire à notre profit au grand détriment des générations à venir tout ce qu’elle a introduit de plus beau et de plus puissant ? » (1913)[7].
Début XXe siècle : des constats alarmants aux premières manifestations populaires
Les mouvements sociaux, notamment ouvriers, du XXe siècle avaient formé l’opinion publique à défendre âprement ses droits ou ses biens. Des conflits entre d’une part des industriels et d’autre part les riverains d’usines, certaines municipalités et des notables éclairés (médecins, hygiénistes ou juristes principalement) se faisaient déjà jour parfois avec violence sous l’Ancien Régime. La Belle Époque vit les colères s’exacerber encore à l’encontre des activités industrielles non seulement nocives, mais aussi destructrices du paysage ou des milieux naturels. Ce fut le cas à Port-Miou, près de Cassis, avec la manifestation populaire du 13 mars 1910 à l’encontre des activités extractives, ou encore de la mobilisation sociale contre la nouvelle phase d’exploitation de la mine de Salsigne (Aude), près de Carcassonne, qui débuta en 1909.
De même en 1908, les premières mobilisations sociales se forment pour défendre la qualité halieutique et agricole des eaux courantes, dans le cadre d’une alliance entre le monde agricole, celui de la pêche en eau douce, celui des scientifiques et des hauts fonctionnaires. Le Fishing-Club de France est fondé la même année, avec pour devise « L’eau pure pour tous »[8]. Auparavant, en 1865, des scientifiques comme Charles Millet avaient attiré l’attention des pouvoirs publics sur l’état de dégradation des cours d’eau et sur la disparition des poissons, problèmes dont l’industrie était largement responsable : « Un grand nombre d’établissements industriels déversent dans les rivières ou leurs affluents des substances nuisibles, qui font mourir le poisson ou qui l’éloigne des cantonnements les plus favorables à sa reproduction ou à son développement.»[9] De tels constats avaient ouvert la voie à la loi du 31 mai 1865 relative à la pêche[10].
Sur le plan climatique, le prix Nobel de chimie Svante Arrhenius a été le premier à mettre en évidence le rôle du CO2 dans l’effet de serre à l’origine de l’élévation de la température du globe. Il a même annoncé en 1922 qu’une forte augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère était surtout liée à l’importante consommation d’énergie fossile par les hommes à cause de l’essor de l’industrialisation[11].
La loi du 1er juillet 1901, qui a institué le droit d’association, s’est rapidement traduite par la création de nombreuses organisations associatives et revendicatives. Ainsi la Société pour la protection des paysages est fondée dès 1901, sous l’initiative de Sully Prudhomme, Jean Lahor et Frédéric Mistral. Plus ambitieux, le National Trust avait été créé en Angleterre en 1894. En 1912, ce fut le tour de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). L’histoire de l’écologie montre que les mouvements ou associations structurés se sont créés d’abord dans le monde anglo-saxon à la fin du XIXe siècle, puis en France au XXe siècle, à la notable exception de la Société française d’acclimatation, née en 1854, première association naturaliste au monde, avant même la National Audubon Society aux États-Unis[12]. De société mondaine et savante, elle évolue dès la première décennie du siècle suivant vers une société orientée sur la nature et prit le nom de Société nationale de protection de la nature (SNPN) en 1960[13]. Elle fut d’ailleurs à l’origine de la création de la LPO puis des premières réserves naturelles en France, dont celle de Camargue créée en 1927[14].
Face à la destruction accélérée de la nature, des scientifiques, des penseurs et des artistes se mobilisent alors pour former une communauté environnementaliste, à l’origine du premier Congrès international pour la protection de la nature en 1923, puis de la création en 1948 de l’Union Internationale pour la Protection de la Nature (UICN)[15].
Le tournant décisif de l’après-guerre
Les années 1950 fondent l’écologie moderne, basée sur les constats précis et pessimistes de scientifiques sur l’état des sols, de l’eau, de l’atmosphère comme de celui de la biodiversité. Parmi toutes les causes de destruction de la planète, les pollutions et nuisances d’origine industrielle figurent d’ores et déjà en bonne place. L’écologue américain Fairfield Osborn en fut un des pionniers, avec son ouvrage Our Plundered Planet paru en 1948[16]. Ce livre d’exception dénonce déjà les maux dont souffre toujours notre planète, et a été écrit alors que cette dernière était peuplée de 2 milliards d’hommes, soit 6 milliards de moins qu’aujourd’hui.
En Europe, les pionniers furent des naturalistes et artistes comme Robert Hainard, dont le premier ouvrage sur la nature parut en 1943, ou bien des penseurs comme Jacques Ellul ou Bernard Charbonneau, qui dénonçaient le primat techniciste[17]. René Barjavel exprimait déjà son inquiétude en 1943, sur l’usage des technologies et les ravages que l’on inflige à la nature[18]. En 1952, Roger Heim publia le premier ouvrage scientifique français sur la protection de la nature avec un titre sans appel Destruction et protection de la nature[19]. Comme le souligne J.R. McNeill : « Après 1950 (…), l’environnementalisme rencontra une nouvelle audience juste au moment où l’âge du pétrole ajouta de nouvelles inquiétudes aux vieilles. L’environnement causa un grand émoi après 1950. »[20]
Il n’est pas anodin de rappeler que c’est justement à partir des années 1945-50 qu’on entre dans l’époque qualifiée par certains auteurs comme le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, de « phase II de l’Anthropocène ». À savoir, la période où l’impact de l’homme est devenu déterminant au point de marquer profondément et durablement son ère. À cette époque, comme l’énonce Crutzen, l’altération de l’état de la planète se traduit notamment par une concentration atmosphérique en CO2 qui atteint déjà un stade critique, et par une dégradation de 60 % des services fournis par les écosystèmes terrestres[21].
L’évolution des thématiques environnementales qui ont été débattues entre 1945 et 1972, lors des grandes conférences internationales consacrées à ces questions, montre que les problèmes de pollution ne furent que très progressivement traités, contrairement à la protection des milieux (rapport qui sera vite inversé par la suite). Ils ne le furent même aucunement lors des deux conférences de 1949 sur la protection de la nature et sur l’utilisation et la conservation des ressources. Par contre, dès 1968 les pollutions figurent pour plus de 20 % des sujets exposés à la conférence sur la biosphère, tandis que la protection de la nature en occupe moins de 12 %, malgré l’objet de la conférence. De même, la première Conférence des Nations unies sur l’environnement humain de 1972 réserve plus de 25 % des sujets traités aux pollutions, contre quelque 18 % pour la protection de la nature[22].
A la fin des années 1950, le triste bilan écologique de la Terre était d’ores et déjà assez bien connu, analysé, documenté, et les alertes n’ont pas manqué. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le monde avait radicalement changé. En revanche sur le plan de la préservation de l’environnement, rien n’a significativement changé. En sera-t-il autrement à l’issue du formidable bouillonnement des années 1960 et 1970 ?
Depuis les années 1960 jusqu’à ces dernières années, la fuite en avant de l’action politique au nom de la croissance est devenue d’autant plus criante face à des revendications environnementales toujours plus fortes de la part des citoyens.
Le propos cette fois est d’essayer d’expliquer, outre le fait qu’effectivement rien ne change, pourquoi rien ne change[23]. Et ce, malgré des multiples cris d’alarmes qui se sont multipliés au fil des siècles face aux urgences et aux enjeux écologiques qui n’ont cessé de s’accroître. Le constat était déjà bien posé et même dénoncé, par des voix de plus en plus nombreuses et sérieuses, il y a plus d’un siècle. De multiples études, conférences, déclarations, conventions, et autres engagements s’en sont suivis. Mais très peu d’actions efficaces dans la durée. Si les prises de conscience ont peu à peu pris corps au sein de la société entière depuis les années 1960, et sont revendiquées de nos jours par la quasi-unanimité des citoyens, des collectivités, des entreprises et du monde politique, si de nombreuses actions ont été réalisées… non seulement l’état de l’environnement n’a pas changé mais il s’est globalement dégradé. Pourquoi ?
Les années 1960 : années fondatrices de l’écologie contemporaine
Les années 1960 furent des années fondatrices, tant les ouvrages traitant de l’écologie commencèrent à toucher un large public. Au premier rang de ceux-ci, on trouve « Le printemps silencieux » de la biologiste américaine Rachel Carson qui mit en évidence les effets délétères des pesticides sur les oiseaux, ou bien, en France, « Avant que nature ne meure » de Jean Dorst et « L’Homme et la nature » de Michel-Hervé Julien[24].
Le Conseil de l’Europe a joué un rôle moteur dans la prise de conscience de chaque Nation de l’état de dégradation des milieux et des pollutions. La fin des années 1960 fut déterminante. Ainsi, en 1968 furent adoptées une « Déclaration de principes sur la pollution de l’air », comportant des recommandations volontaires, ainsi que la Charte européenne de l’eau déclinée en principes forts qui servirent de base à maintes législations d’Etats-membres. Au cours de l’année européenne de la nature, la conférence internationale de février 1970 se conclut par une nouvelle « Déclaration », comportant une trentaine de recommandations, parmi lesquelles la constitution d’un ministère en propre chargé des questions environnementales. Dès la fin de l’année 1970, le Royaume-Uni créa ainsi le premier ministère de l’environnement en Europe, suivi aussitôt par la France en janvier 1971, cependant dans un cadre difficile et aux moyens fort chiches[25].
Les révoltes sociales, et notamment étudiantes, de la fin des années 1960, sonnèrent le glas (provisoire) d’une société conservatrice et furent le terreau propice à l’expansion considérable de l’écologie dans toute la société. France Nature Environnement (FNE), la fédération française des associations de protection de la nature et de l’environnement, a été créée à la fin 1968 sous le nom de Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN). L’année 1969 a été à cet égard une année charnière : « 1969, Année fatidique » comme l’expose avec force détails Brice Couturier dans son ouvrage, avec comme sous-titre « Tout est parti de là »[26]. L’affaire du parc national de la Vanoise (1969-1971) contre des projets d’aménagements suscita un formidable élan populaire qui mobilisa près d’un million de personnes et joua un rôle à la fois fondateur et fédérateur incontournable pour nombre d’associations.
La fin des « Trente Glorieuses » : le début de l’écologie transversale
L’ère du pétrole et des ressources « faciles » et infinies fut fortement ébranlée à la fin des « Trente glorieuses »[27] (1946-1975), avec notamment le premier choc pétrolier de 1973. Le « Rapport Meadows », publié en 1972 sous le titre français « Halte à la croissance ? », mettait déjà clairement en évidence les liens entre la limitation des ressources et les conséquences écologiques de la croissance économique et démographique[28]. Dix millions d’exemplaires furent vendus à travers le monde.
Au cours de ces années, une profusion d’ouvrages scientifiques portant sur ces questions se destine à un large public. Le rapport « Nous n’avons qu’une terre », rédigé avec le concours de 70 spécialistes de l’environnement, en préparation de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain de 1972, soulignait l’épuisement de la Terre[29]. En 1972 également parurent des best-sellers, tels que « L’encerclement » de Barry Commoner, « Population, ressources et environnement » de P. et A. Ehrlich, ou bien l’année suivante « Les huit péchés capitaux de notre civilisation », de Konrad Lorenz. Rappelons à cette occasion que parmi ces péchés capitaux étaient déjà ciblés la surpopulation par rapport aux ressources, la dévastation de l’environnement, la course contre soi-même (le stress du flux tendu économique) et le formatage de la pensée.
Le 28 février 1970, le président Georges Pompidou prononce à Chicago un discours mémorable, mais resté sans suite, qui appelait notamment à « une morale de l’environnement » : « L’emprise de l’Homme sur la nature est devenue telle qu’elle comporte le risque de destruction de la nature elle-même […] La nature nous apparaît de moins en moins comme la puissance redoutable que l’Homme du début de ce siècle s’acharnait encore à maîtriser, mais comme un cadre précieux et fragile qu’il importe de protéger pour que la Terre demeure habitable à l’Homme. (…) Il faut créer et répandre une sorte de « morale de l’environnement » imposant à l’État, aux collectivités, aux individus, le respect de quelques règles élémentaires fautes desquelles le monde deviendrait irrespirable.
(…) La protection de l’espace naturel doit être désormais une de nos préoccupations premières » (sic).
Les années 1970, ce dossier connaît ainsi ont ainsi connu une amplification considérable. Le public s’en empare. Se multiplient alertes, critiques et dénonciations de cet état de fait, de la part de nombreux ouvrages et publications, comme de la part d’institutions et des médias. Avec son « Socialisation de la nature », paru en 1971 et qui connut un grand succès, Philippe Saint-Marc énonce clairement que le destin de l’Homme est désormais profondément associé à celui de son environnement : « Il faut que nous nous disions que depuis que l’Homme est apparu sur la terre, jusqu’à maintenant, nous avons vécu sur une certaine conception : la conception que la nature était un bien gratuit, illimité, éternel. Il faut que nous nous disions au contraire maintenant et pendant tout le temps où l’humanité durera sur la terre, que la nature devient un bien rare, que c’est un bien qu’il faudra payer, payer de plus en plus cher si nous voulons le conserver, c’est un bien qui risque d’être temporaire et temporaire comme nous, c’est à dire que nous disparaîtrons avec lui. C’est donc un bien essentiel et par conséquent, il doit être le bien de tous. C’est ce que j’ai voulu dire quand j’ai parlé de “socialisation de la nature »[30].
C’est également au cours de cette période que les ouvrages fondateurs du droit de l’environnement sont publiés, tel le « Droit à la nature » de Jean de Malafosse, en 1973[31]. Les premières thèses sont soutenues dans le cadre du tout jeune droit universitaire de l’environnement, comme celle de Jean Untermaier sur « La conservation de la nature et le droit »[32]. La Société française pour le droit de l’environnement (SFDE) a ainsi été fondée dès 1974 et publie depuis 1976 la Revue juridique de l’environnement. De grandes lois, encore fondatrices d’une bonne partie de notre droit de l’environnement, prirent naissance à cette époque (1975 à 1978) : lois sur la protection de la nature (et des études d’impact), sur les déchets, sur les installations classées, sur la création du Conservatoire du littoral, sur l’accès aux documents administratifs, etc. Dans le même temps on assista à la création d’un grand nombre d’associations régionales et nationales de protection de la nature.
« La bataille de l’environnement est engagée. Qu’on ne s’y trompe point, c’est bien de la “grande bataille” qu’il s’agit aujourd’hui. Le temps n’est plus aux petites escarmouches qui défrayaient la chronique sans effrayer personne. Le temps n’est plus où quelques poètes un peu fous s’acharnaient seuls à défendre une cause qui faisait sourire. Car la semence jetée par les poètes a fait son chemin, et l’armée de ceux qui les soutiennent grossit de jour en jour ». Ainsi s’exprimait Jacques Vernier en 1971, dès les premières lignes de son ouvrage, pour traduire la montée en puissance et l’action déterminante des acteurs sociaux et associatifs[33].
Bien avant ce qu’on appelle actuellement les Zones à défendre (ZAD), ce phénomène, loin d’être nouveau, prit racine en France dans les années 1974-1975, après l’occupation de terrains contre l’installation d’une usine chimique à Marckolsheim (Bas-Rhin). La première candidature d’un écologiste en France, aux élections législatives à Mulhouse, marque l’année 1973, suivie en 1974 de celle de René Dumont lors de la présidentielle de 1974. Les écologistes engrangèrent 4,39 % aux européennes de 1979, ce qui était un score fort honorable pour un début. A peine dix ans plus tard ce furent 10,59 % aux européennes de 1989…mais 13,48 % en 2019. Soit trois points de plus… en 30 ans.
Des victoires locales, une défaite globale
Au fil des décennies suivantes, l’écologie est devenue le leitmotiv de bon ton. Chacun rivalise d’affichages en ce domaine : les chasseurs se posent en « premiers écologistes de France », quand ce n’est pas le syndicat agricole FNSEA ou bien certains industriels. Ces derniers n’ont-ils pas créé d’ailleurs la notion « d’écologie industrielle » ? Quant aux politiques, ils sont partisans du slogan : « plus écologiste que moi, tu meurs ! ».
Il est vrai également que les collectivités, les citoyens, les entreprises ont développé des actions en faveur de l’environnement. De nombreux textes légaux ont vu le jour dans le même sens. On ne compte plus les études, les témoignages, les publications, les ouvrages, les articles, les buzz sur le sujet. Année après année les rapports ne cessent d’alerter sur la dégradation non plus continue, mais accélérée, de la santé, du climat, de la biodiversité, des mers et océans, des forêts, etc. Les scientifiques, les naturalistes, les juristes partagent maintenant les cris d’alarme avec de nombreux économistes, philosophes, artistes, etc. Jamais l’écologie n’a autant pénétré la société et accompagné son changement incessant. « Penser globalement, agir localement » : oui, mais cela se traduit, bien souvent… par des victoires locales et une défaite globale. Malgré toutes les actions entreprises, qui vont croissant, les résultats obtenus restent toujours très en-deçà de l’ampleur croissante des défis.
La force des résistances, des lobbies et la défense des intérêts économiques court-termistes vont aussi croissant, mais avec une efficacité d’autant plus décuplée que l’on va dans le mur. En 1976, on ne parlait pas d’écologie « punitive » ou de « Khmers verts ». Non on votait à l’unanimité la loi du 16 juillet 1976 relative à la protection de la nature. Laquelle instituait le statut d’espèces et d’espaces protégés et créait l’obligation de réaliser des études d’impact préalables pour maints projets. Près de 50 ans plus tard, alors que chacun se revendique de l’écologie et affiche sa conviction sur les urgences des défis, le plus grand nombre d’amendements déposés vise… à affadir le projet de loi Climat et résilience, pourtant déjà bien falot.
Dennis Meadows n’est-il pas arrivé à cette conclusion, cinquante ans après son fameux rapport « Halte à la croissance ? » : « J’ai passé cinquante ans à tenter d’expliquer aux dirigeants d’une cinquantaine de pays les enjeux des Limites à la croissance. Il est trop tard. Cognez-vous la tête contre un mur de pierre, ça fait mal au crâne mais ça n’a aucun effet sur le mur. Donc j’arrête (…) Si vous faites dépendre votre bonheur de votre capacité à changer le monde, vous ne serez jamais heureux, car vous avez trop peu de chances de gagner »[34].
Comment peut-il en être autrement ?
Comment peut-il en être autrement avec 1 milliard d’habitants en 1810, 3 milliards en 1960, 4 milliards en 1975, puis 6 milliards en 1999 et 8 milliards cette année ? Quand les Hommes sont non seulement de plus en plus nombreux mais quand ils aspirent, globalement, à toujours plus de consommations ? Bertrand de Jouvenel avait eu cette formidable formule : « Nous n’habitons plus la même planète que nos aïeux : la leur était immense, la nôtre est petite ». C’était alors en 1959… qui comptait 3 milliards d’habitants. Si le monde change vite et si de plus en plus de personnes se convertissent aux idées écologiques[35], rien ne change fondamentalement.
Comment peut-il en être autrement, pour ne considérer que notre pays (qui n’est pas le plus mal loti), quand des textes renforcent la protection de l’environnement, cependant que d’autres, bien plus nombreux, mais moins visibles car procédant par touches continues, démantèlent le droit de l’environnement ? Comment peut-il en être autrement quand le bien-fondé sociétal des projets ne fait l’objet ni d’une analyse socio-économique ni d’une réelle participation du public aux choix retenus ?
Comment peut-il en être autrement quand des pans entiers d’activités ne sont pas évalués pour leurs impacts ? Quand, quelques années seulement après leur création, les autorités environnementales indépendantes sont dessaisies d’un grand nombre de dossiers ? Comment peut-il en être autrement quand les mesures compensatoires ne compensent pas vraiment les impacts générés et quand le respect des mesures prescrites n’est jamais contrôlé ?
Comment peut-il en être autrement quand les mesures compensatoires, loin de se traduire par une obligation de résultats et loin de l’obligation d’être effectives pendant toute la durée des atteintes[36], les mesures compensatoires sont mises en œuvre pour une durée de 30 ans dans le meilleur des cas, alors que les impacts des opérations concernées vont perdurer beaucoup plus longtemps ? Comment peut-il en être autrement quand les autorités environnementales, loin de jouer leur rôle en ce domaine par crainte de subir les foudres des autorités décisionnaires, valident de telles mesures compensatoires, sans se soucier du fait qu’après 30 ans le milieu aura été définitivement dégradé ?
Comment peut-on comprendre et respecter les lois de la nature, quand, après des millénaires de civilisation, on viole allégrement les droits humains, quand ce ne sont pas les êtres eux-mêmes, sur tous les continents, y compris au cœur de l’Europe ? Comment peut-il en être autrement quand on essaie de remédier aux conséquences des impacts, très tardivement et imparfaitement, sans jamais s’attaquer aux causes ? Comment peut-il en être autrement, quand le principe du pollueur-payeur se concrétise en pollué-payeur ?
En résumé : comment peut-il en être autrement quand on privatise les profits mais qu’on socialise les impacts ?
Comment, dès lors, ne pas évoquer les propos prémonitoires de Robert Hainard en 1946 sur l’emprise de l’Homme sur la planète : « L’Homme est devenu si grand qu’il ne peut rien détruire sans tailler dans sa propre substance »[37] ?
Il nous faut une morale, une culture à la mesure de notre puissance.
On en est loin.
Très loin.

[1] On se reportera notamment avec intérêt au livre de C. Berger et J.L. Roques, Le paradoxe environnemental : dans un contexte de changement incessant, pourquoi rien ne change ?, L’Harmattan, 2015, auquel le titre a été en partie emprunté par le présent article.
[2] J.B. de Lamarck, Système analytique des connaissances positives, PUF, 1988, p. 154-155. Lamarck avait notamment ébauché l’idée de l’évolution par la sélection naturelle, sans la nommer telle quelle, bien avant Darwin.
[3] G.P. Marsh, Man and Nature : Or, Physical geography as modified by human action, Charles Scribner ed., New York, 1864.
[4] E. Friedrich, Wesen und geographische Verbreitung der ‘Raubwirtschaft’ in Petermanns Mitteilungen, 50 (1904), p. 68-69; cité par R. Delort et F. Walter, Histoire de l’environnement européen, PUF, 2001, p. 114.
[5] J. Brunhes, La géographie humaine. Essai de classification positive. Principe et exemples, Paris, 1810, in R. Delort et F. Walter, « Histoire de l’environnement européen », PUF, 2001, p. 114.
[6] C. Flahault, Le devoir des botanistes en matière de géographie humaine (le titre de la publication donne déjà toute la dimension et l’esprit de l’intervention), Compte rendu des travaux du IXe Congrès international de géographie, Genève, 1909-1911, p. 287 ; cité par : P. Acot, Histoire de l’écologie, PUF, 1988 ; J.P. Deléage, Histoire de l’écologie, La Découverte, 1991, p. 222-223.
[7] Citations reprises par J.P. Le Duc, Le rôle des chercheurs et des scientifiques in Les 40 ans du ministère de l’environnement, Revue du comité d’Histoire Pour mémoire, Medde, n° hors-série, 2013, pp. 19-20.
[8] S. Frioux et J.F. Malange, L’eau pure pour tous ! Mobilisations sociales contre la pollution des eaux douces françaises (1908-années 1960), Histoire & Société, n° 27, décembre 2008, p. 10-23.
[9] C. Millet, Rapport sur les mesures relatives à la conservation et à la police de la pêche, Bull. Soc. Imp. Zool. Accl., 1865, in : R. Luglia, La société d’acclimatation, l’Etat et le dépeuplement des cours d’eau à la fin du XIXe siècle, Revue du comité d’Histoire Pour mémoire, Medde et Mletr, n° 14, 2014, p. 89.
[10] Bulletin des lois 11ème S.B. 1285, n° 13122. La loi resta longtemps au fondement de notre droit ; elle ne fut d’ailleurs totalement abrogée qu’en décembre 2007.
[11] Th.R. Anderson, Ed. Hawkins, Ph.D. Jones, CO2, the greenhouse effect global warming : from the pioneering work of Arrhenius and Callendar to today’s Earth System Models,
https://doi.org/10.1016/j.endeavour.2016.07.002.
[12] R. Luglia, Des savants pour protéger la nature, La société d’acclimatation (1854-1960), Presses Universitaires de Rennes, 2015.
[13] Le dépeuplement ichtyen (relatif aux poissons) des cours d’eau, au cours du XIXe siècle, favorisa très vite son évolution naturaliste. La société d’acclimatation, dont faisait partie Charles Millet, a joué un grand rôle dans la prise de conscience en matière de dégradation générale des milieux aquatiques.
[14] Voir à ce sujet : R. Luglia, L’émergence de la protection de la nature en France, thèse, Sciences-Po Paris, 2012, dont les bonnes feuilles sont parues dans Le courrier de la nature, Revue de la SNPN, Paris, en dix articles, de 2012 à 2014.
[15] V. Maris, De la nature aux services écosystémiques. Une co-modification de la biodiversité, Ecorev n° 38, In : Quelle(s) valeur(s) pour la biodiversité ?, déc. 2011, Revue critique d’écologie politique, ecorev.org ; V. Maris, Philosophie de la biodiversité – Petite éthique pour une nature en péril, Buchet-Chastel, 2010.
[16] H. Fairfield Osborn, Our Plundered Planet, Boston, Little, Brown and Co., 1948. Traduction française : La planète au pillage, Payot, Paris, 1949.
[17] R. Hainard, Nature et mécanisme, Neuchâtel, Editions du Griffon, 1946, qui a suivi son premier ouvrage sur la nature : Et la nature ? Réflexions d’un peintre, Éd. Gérard de Buren, 1943 ; J. Ellul, La Technique ou l’Enjeu du siècle, Armand Colin, 1954 ; B. Charbonneau, Le jardin de Babylone, Gallimard, 1969.
[18] R. Barjavel, Ravage, Denoël, 1943.
[19] R. Heim, Destruction et protection de la nature, Armand Colin, 1952.
[20] J.R. McNeill, Une histoire environnementale du monde à l’ère des énergies fossiles (1800-2012), in A. Corvol (dir.), Les sources de l’histoire de l’environnement, L’Harmattan, 1999, p. 41.
[21] P.J. Crutzen, W. Steffen, J.R. McNeill, The Anthropocene : Are Humans Now Overwhelming the Great Forces of Nature?, Ambio, no 36, déc. 2007, p. 614.
[22] Y. Mahrane, Les influences extérieures, in Les 40 ans du ministère de l’environnement, Revue du comité d’Histoire Pour mémoire, Medde, n° hors-série, 2013, p. 91.
[23] On se reportera notamment avec intérêt au livre de C. Berger et JL. Roques « Le paradoxe environnemental : dans un contexte de changement incessant, pourquoi rien ne change ? », L’harmattan, 2015, auquel le titre a été en partie emprunté.
[24] R. Carson, « Silent Spring », Houghton Mifflin Ed., 1962, morte d’un cancer le 14 avril 1964. Elle avait publié auparavant des ouvrages sur les mers et océans, dont The Sea Around Us, 1951, qui connut déjà un très gros succès et parut en français dès 1952, « Cette mer qui nous entoure », Stock; J. Dorst, « Avant que nature ne meure », Delachaux et Niestlé, Neuchatel, 1965 ; M-H. Julien, « L’Homme et la nature », Hachette, 1965.
[25] Voir R. Poujade, « Le ministère de l’impossible », Calman-Levy, 1975.
[26] B. Couturier, « 1969, Année fatidique », L’observatoire, 2019.6
[27] J. Fourastié, « Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975 », Fayard, 1979.
[28] « Halte à la croissance ? Les Limites à la croissance (dans un monde fini) (The Limits to Growth) », Fayard, 1972.
[29] Respectivement, B. Ward et R. Dubos, « Nous n’avons qu’une terre », Denoël,1972 ; B. Commoner « L’encerclement », Le seuil, 1972 ; P. et A. Ehrlich, « Population, ressources et environnement », Fayard, 1972 ; K. Lorenz, «Les huit péchés capitaux de notre civilisation », Flammarion, 1973.
[30] Ph. Saint-Marc, « Socialisation de la nature », Stock, 1971. Parmi ses autres ouvrages, citons-en un au titre explicite « L’économie barbare », éd. Frison-Roche, 1994.
[31] J. de Malafosse, « Le droit de la nature, aménagement et protection », éd Montchrestien, 1973.
[32] J. Untermaier, « La conservation de la nature et le droit », thèse, Droit, Lyon 3, 1972.
[33] J. Vernier « La bataille de l’environnement », Robert Lafont, 1971, p. 9.
[34] « Ils étaient quatre mousquetaires », Télérama, n° 3711, février 2021, pp.16-21.
[35] De façon absolue, mais pas en proportion de l’accroissement mondial de la population et de la consommation.
[36] Art. L. 163-1 du code de l’environnement.
[37] R. Hainard, « Nature et Mécanisme », Editions du Griffon, Neuchatel, 1946, p. 134.