Décroissance : pour l’économiste Mireille Bruyère, « on ne peut pas échapper à la société »

- Mireille Bruyère est également membre des économistes atterrés.
Éclairage Mireille Bruyère est économiste à l’université de Toulouse, elle est également membre des économistes attérés et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Nous avons parlé de « décroissance » avec elle.
Qu’est-ce que la décroissance, sur le plan économique ?
La décroissance, au sens strict, c’est produire moins de richesse monétaire. C’est une définition restrictive, dont on peut discuter les bénéfices à partir du moment où dans le capitalisme, la croissance correspond au progrès. Cela nous renvoie aux notions de pénurie et d’abondance. En face, une définition plus politique : un mouvement qui vient justement critiquer la croissance proposée comme progrès.
Est-ce réaliste, alors que nos systèmes reposent entièrement sur la croissance ?
Tout est réaliste si on considère que notre situation est irréaliste. La trajectoire économique actuelle va toujours dans le sens de la croissance, même si elle est moins forte ces derniers temps. On ne pourra pas rester dans cette situation. Mais comme on ne l’a jamais fait, on n’a pas de feuille de route. Des individus expérimentent, mais la réalité, c’est que beaucoup n’ont pas d’intérêt dans la décroissance.
Grâce à ces initiatives, notre modèle peut-il changer ?
Je ne sais pas si la transition en douceur est possible. Je crois que la logique du capitalisme est radicalement opposée. Aujourd’hui, on ne peut pas échapper à la société. On peut s’en échapper un peu, c’est le cas de votre couple. Mais on ne peut pas en échapper complètement, parce qu’il faut passer par des formes monétaires, qui font appel à des marchés, etc. L’histoire s’écrit dans les deux sens. Depuis 2018 et la crise, les initiatives de ce style se sont énormément multipliées. Ils ne sont pas seuls à penser ça. Ils ont articulé le global et le local. On ne peut pas dire que ce qu’ils font n’a aucun impact.
La crise sanitaire pourrait-elle réinventer notre fonctionnement global ?
Le confinement, c’est un peu de la décroissance forcée, mais uniquement comptable, donc aveugle. Elle laisse les inégalités en l’état, voire les approfondit. Cependant, elle nous a prouvé qu’il y avait une réelle corrélation entre croissance économique et réchauffement climatique, puisque les émissions de gaz à effet de serre ont baissé pendant le confinement. On s’est aussi rendu compte à quel point nous étions dépendants de gens qui sont très loin de nous géographiquement. Et si le système mondial est très puissant, plus puissant que des systèmes nationaux, la crise sanitaire a aussi pointé du doigt leur fragilité.
Travailler moins pour vivre mieux : cette famille héraultaise a fait le choix de la décroissance
Dans l’Hérault, Corentin, Clara et leurs enfants ont changé de vie pour devenir « décroissants ». Rencontre.
La maison de plus de 100 m², le jardin de 500, les deux voitures, la moto, le garage… « On avait coché toutes les cases », résume Clara. Et pourtant, « on n’était pas heureux ». Elle architecte, lui ingénieur en informatique, bref, une bonne situation. « Avec 6 000 euros par mois, on pouvait se payer une nounou, une femme de ménage. » Qu’est-ce qui a pris à ce couple vivant dans l’Hérault de tout plaquer du jour au lendemain, et de partir avec leurs deux enfants pour s’installer en « tiny house » et de diviser par trois leurs revenus ?
« On manquait de temps », résume simplement Corentin. Un jour qu’ils vont au cinéma pour voir le film En quête de sens avec leurs amis, ils prennent une claque. « Tout à coup, on s’est rendu compte qu’on faisait nous-même du greenwashing avec notre vie : on mange bio, on trie nos déchets, on plante des arbres », énumère le couple.
Le confinement, un virage des mentalités
Alors, en 2016, Clara et Corentin décident de mettre à exécution leur envie de décroissance.
Comme ils se lancent dans une entreprise qui fabrique des mini-maisons, ils font les leurs. Deux, pour caser les adultes et les enfants, de 7 et 12 ans.
Un choix qui a d’abord questionné leur entourage : « Certains avaient peur pour nous, d’autres ne nous comprenaient pas, on a même ressenti un certain mépris, comme si nous allions revenir bien vite à la vie « normale » une fois qu’on aurait eu marre de l’expérience. » Mais pendant le confinement, « le regard a changé, on nous a dit que nous avions de la chance ».
Une chance que le couple reconnaît, mais qui se fait au prix d’un retrait face à certaines normes. Les toilettes sont à l’extérieur, le réseau n’est pas très bon. Les affaires aussi ont été triées progressivement pour tenir dans les moins de 30 m² de surface au total dont dispose aujourd’hui la famille.
« Ce qui change surtout, c’est qu’on a le temps. On se permet donc d’être sur des systèmes de consommation très différents », explique Clara. Elle, qui devait s’habiller « d’une certaine manière » dans son ancien travail, ne fréquente désormais plus les grandes enseignes de la mode. Pour la nourriture, le couple fait le tour des marchés et des producteurs locaux, prête et se fait prêter lorsqu’un objet vient à manquer.
« On n’a pas de frustration », se réjouissent Corentin et Clara, qui pour autant assurent être restés des gens « normaux » : « On n’est pas sortis de la société, on roule en voiture quand on doit se déplacer et parfois, ce qu’on achète est made in China. »


