Les coulisses chaotiques de la publication du « manifeste des 343 salopes »
Le 5 avril 1971, « Le Nouvel Observateur » fait paraître un manifeste réclamant le droit à l’avortement libre. 343 femmes, célébrités ou anonymes, l’ont signé, revendiquant toutes avoir eu recours à une interruption volontaire de grossesse clandestine. Ce texte, écrit par Simone de Beauvoir, et porté par Catherine Deneuve, Agnès Varda ou encore Gisèle Halimi, est entré dans l’Histoire.

L’idée de ce manifeste est donc née de la rencontre de toutes ces femmes, mais surtout de la persévérance de la journaliste Nicole Muchnik, qui ne supportait plus de lire chaque jour les récits d’avortements toujours plus glauques. À l’époque, entre 800 000 et un million de femmes, chaque année, avaient recours à une interruption de grossesse clandestine. Sur une toile cirée, dans une cuisine, avec une aiguille à tricoter le plus souvent, ou un fémur de poulet. « Tout ce qui pique, perce, embroche, perfore a été utilisé », explique l’auteure Xavière Gauthier dans le numéro spécial de L’Obs.
Nicole Muchnik fréquente un groupe d’engagées qui se réunit tous les dimanches autour de Simone de Beauvoir. S’y retrouvent Delphine Seyrig, Anne Zelensky, Christiane Rochefort ou encore Gisèle Halimi.
Toutes vont alors passer de nombreux coups de téléphone pour convaincre d’autres camarades d’apposer leur signature. Ariane Mnouckine, Marie-France Pisier ou encore Agnès Varda répondront présentes. Le texte final sera rédigé par Simone de Beauvoir elle-même : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elle le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. » La couverture du Nouvel Observateur, datée du 5 avril 1971, est tout aussi sobre. Un fond complètement noir, avec juste ces mots en couleurs : « La listes des 343 françaises qui ont le courage de signer le manifeste “je me suis fait avorter”. » Petite précision : elles ne sont en fait que 342, puisque le nom de l’écrivaine Liliane Siegel apparaît à deux reprises.
La semaine suivant la parution, l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo en fait son dessin de une. Sous la plume de Cabu, on peut lire « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? », à côté d’une caricature de Michel Debré, ministre de la Défense nationale de Georges Pompidou, qui répond : « C’était pour la France ! » Après cela, l’expression restera : le manifeste deviendra celui des « 343 salopes » dans tous les esprits. Pour autant, aucune d’entre elles ne jugera avoir perdu ce combat, bien au contraire. Oubliées durant Mai-68, les femmes vivent enfin, en 1971, leur révolution.