Sélectionner une page

« Demandons-en moins à la morale, et plus à la politique »

Le temps est à la peur ? Raison de plus pour réhabiliter le libéralisme, estime le philosophe André Comte-Sponville.

André Comte-Sponville publie "Contre la peur", un recueil de chroniques qui font pièce au pessimisme du temps.

André Comte-Sponville publie « Contre la peur », un recueil de chroniques qui font pièce au pessimisme du temps.

Il n’aime rien tant que se tenir loin du tintamarre médiatique et du barnum des réseaux sociaux. En philosophe de son temps, André Comte-Sponville scrute néanmoins, depuis de longues années, notre vie publique et économique, dont il est l’un des meilleurs observateurs. Son dernier livre, « Contre la peur, et cent autres propos » (Albin Michel) en fait, une nouvelle fois, la démonstration. L’ouvrage reprend une série d’articles qu’il a rédigés pour diverses publications. Aux réflexions éthiques de ce spécialiste de philosophie morale s’ajoutent des analyses politiques sur la montée des périls. Rencontre avec un social-libéral à la parole vigoureuse.

Contre la peur, l’action, propose en substance votre livre. Sur quel front lancer la bataille?

André Comte-Sponville Sur celui de l’écologie, sans hésitation ! Nous étions 1 milliard d’humains au début du XXe siècle, nous serons quelque 10 milliards en 2050 : la catastrophe est annoncée. Face au problème environnemental que pose désormais la croissance, deux solutions s’offrent à nous : soit produire de moins en moins – c’est la décroissance -, soit continuer à croître, mais autrement – c’est le développement durable. Tant que la population continuera à augmenter, donc au moins pendant les quatre prochaines décennies, soutenir la première option me paraît économiquement destructeur, parce que l’on créera moins de richesses ; socialement délétère, parce que les populations vont connaître davantage la misère ; et politiquement suicidaire, parce qu’aucun parti politique ne gagnera les élections en annonçant une baisse continue du niveau de vie. Reste la seconde option : croître autrement, en préservant davantage nos ressources et en combattant le réchauffement climatique. Il y a urgence !

Vous, le philosophe de la lucidité, diriez-vous qu’Emmanuel Macron fait preuve d’une forme de déni face aux difficultés sociales d’une partie du pays ?

A. C.-S. : Plutôt qu’un déni, il y a, je pense, un déficit de pédagogie. Le gouvernement aurait pu davantage expliquer pourquoi il a supprimé une partie de l’ISF, au lieu de laisser s’installer l’idée d’un Emmanuel Macron « président des riches ». Imaginons que nos 10 000 compatriotes les plus fortunés quittent l’Hexagone. Sont-ils pour cela moins nantis ? Non. En revanche, le pays, lui, s’appauvrit : les recettes fiscales diminuent, l’activité économique, dopée par la consommation et les emplois induits par cette catégorie de population, s’en ressent. Et ce sont les plus démunis, in fine, qui sont les premières victimes. Par souci pour les pauvres, il faut faire en sorte que les riches restent en France.

Le président n’a-t-il pas, néanmoins, sous-estimé la détresse d’une partie de la population ?

A. C.-S. Sans doute. Mais pas plus que François Hollande, Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac avant lui. Il est toujours difficile d’imaginer la vie de gens qui vivent dans un milieu très éloigné du vôtre. Mais considérer cette erreur comme une faute, affirmer qu’Emmanuel Macron aurait délibérément choisi le camp des riches contre celui des pauvres, comme on l’entend aujourd’hui, me paraît d’une bêtise crasse.

Pourquoi ?

A. C.-S. Réfléchissons un instant. On a reproché à Sarkozy d’avoir sacrifié les intérêts de la France à ses amis les riches. C’était lui prêter un grand sens de l’amitié, mais admettons. En revanche, qu’il ait sacrifié ses propres intérêts à ses relations amicales me semble totalement exclu, au regard de ce qu’est la nature humaine. Or quel était l’intérêt de Sarkozy ? Laisser une image positive dans l’histoire, être aimé, se faire réélire. Pour y parvenir, il devait faire reculer le chômage. Qu’il ait échoué, c’est entendu. Mais penser qu’il l’a fait exprès pour faire plaisir à quelques milliers de riches qui, de toute façon, auraient voté pour lui, c’est évidemment idiot. François Hollande, lui aussi, s’est vu accusé d’oeuvrer en faveur des plus riches. Par quelle aberration mentale aurait-il sacrifié ses propres intérêts (à commencer par sa réélection) pour satisfaire des riches qui ne sont même pas ses amis ?

Le coup de génie de la démocratie, c’est de faire en sorte qu’un homme d’Etat, fût-il un pur égoïste, a tout intérêt à servir son pays le mieux possible. C’est vrai aussi pour Emmanuel Macron : son intérêt égoïste, c’est bien plus d’améliorer le sort de la population que de faire plaisir à quelques milliers de milliardaires ! Le traiter de « président des riches », c’est se tromper non seulement sur la politique mais sur la nature humaine !

« Si les peuples ne veulent pas se sentir exclus des décisions, ils doivent voter aux élections, pour se donner les moyens de leur souveraineté », estime André Comte-Sponville.

Les gilets jaunes incarnent-ils, à vos yeux, un retour du peuple ?

A. C.-S. Certainement pas ! En quoi tel leader des gilets jaunes ferait-il plus partie du peuple que vous ou moi ? Le peuple français, ce sont plus de 65 ou 66 millions de personnes. Les Français, dit-on, ne seraient pas assez consultés. Mais les sondages n’ont jamais été aussi nombreux ! Tout le monde sait que la population est dans l’ensemble opposée à la limitation à 80 kilomètres heure. C’est aussi mon cas. Mais qui ne voit qu’Édouard Philippe, prenant une mesure qu’il savait très impopulaire, a fait preuve d’un courage et d’un désintéressement qui l’honorent ?

« Un vent mauvais souffle sur l’Europe », déplore Nathalie Loiseau, la ministre chargée des Affaires européennes. Qu’en pense l’europhile que vous êtes ?

A. C.-S. Elle a malheureusement raison ! Je suis un « souverainiste européen » : je souhaite la souveraineté du peuple européen, donc davantage de démocratie européenne, ce qui va à l’encontre des démocratures telles que la Hongrie ou la Pologne. Je ne nie pas qu’il faille réformer les institutions. Mais si les peuples ne veulent pas se sentir exclus des décisions, ils doivent voter aux élections, pour se donner les moyens de leur souveraineté.

Les dirigeants des démocratures que vous citez ont été élus. Le suffrage universel suffit-il à faire une démocratie ?

A. C.-S. Il y avait aussi des élections en URSS ou dans l’Allemagne nazie… Non, une démocratie qui ne respecte plus les libertés individuelles ne me paraît plus tout à fait une démocratie. Et lorsqu’un gouvernement commence à contrôler les médias, rien ne prouve qu’il va se soumettre encore longtemps à des élections. Hélas, le terme « libéral » est devenu une injure en France et dans le reste de l’Europe !

Comment l’expliquez-vous?

A. C.-S. Plus personne n’a d’alternative sérieuse à opposer au capitalisme. Il faut donc trouver un autre adversaire sur lequel taper à bras raccourcis : le libéralisme. Comme si le capitalisme était plus libéral qu’il y a cinquante ans ! Dans les années 1960, les dépenses publiques représentaient 36 % du PIB français. Aujourd’hui, elles atteignent 56,4 %. Face aux démocraties illibérales, il faut réhabiliter le libéralisme économique et politique. Par contre, il est vrai qu’à force de privilégier les libertés des minorités, on finit par ne plus s’adresser à la majorité. Je suis très heureux que l’homophobie passe pour une faute morale, mais quand on entend remplacer père et mère par « parent 1 » et « parent 2 », comme le prévoyait le projet de loi du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, on sait que cette mesure va heurter des millions de gens. Ce qui est en jeu, ici, c’est un libéralisme perverti dans une forme de communautarisme : on ne s’adresse plus qu’à des minorités, qui auraient toujours raison, face à la majorité silencieuse réputée composée de « beaufs » identitaires et réactionnaires. C’est le plus beau cadeau que l’on puisse faire à l’extrême droite.

Confond-on trop souvent en France la morale et la politique ?

A. C.-S. Oui ! Demandons en un peu moins à la morale, et un peu plus à la politique ! La générosité et les vertus morales sont à la charge des individus. L’Etat, lui, n’a pas à être généreux. Il est là pour défendre les intérêts de la France et des Français.

Claire Chartier ( envoyé par André Comte-Sponville )

*Contre la peur, et cent autres propos, Albin Michel, 420 pages, 22 euros. 

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *