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Franz Karl Achard, le Wagner de la betterave sucrière

Ça barde du côté des betteraves. D’une part, des agriculteurs qui demandent à utiliser les néonicotinoïdes interdits depuis 2018. De l’autre, des associations qui demandent à l’État de revenir sur la dérogation accordée à ce poison tueur d’abeilles. En acceptant la demande des gros producteurs de betterave, la ministre de l’Écologie, Barbara Pompili, ouvre la boîte de Pandore. Pourquoi et comment les betteraviers ont un tel pouvoir ? Retour sur l’histoire d’un lobby.

Et au bout du compte, c’est toujours l’Allemagne qui décroche le pompon, au football d’accord mais aussi en chimie. Avant d’innover dans le secteur des gaz de combat au début du siècle dernier, la chimie allemande plus précisément prussienne a inventé le sucre de betterave. Franz Karl Achard est né à Berlin en 1753. À l’âge de 20 ans, le petit génie est admis au Cercle des amis des sciences naturelles. C’est un polyvalent de la science. En 1776, il accède à l’Académie royale des sciences de Berlin. Il est ensuite apprécié par le Roi Frédéric-Guillaume II à qui il rend compte deux fois par semaine de l’évolution de ses intuitions et de ses recherches notamment sur de douteuses aptitudes de l’électricité à influencer les capacités mentales des faibles d’esprit.

En 1776, il accède à l’Académie royale des sciences de Berlin. En 1789, après avoir potassé des traités de botanique, il sème dans ses terres plusieurs variétés de betteraves dans l’espoir d’en extraire un saccharose comestible.

Le lobby de la betterave sucrière a une histoire

Dix ans plus tard, après avoir sélectionné la betterave blanche de Silésie, mère des variétés actuelles, il remet au Roi Frédéric-Guillaume III un mémoire sur le moyen de se passer des importations du « sucre des Indes » et de garantir ainsi à la Prusse sa sécurité alimentaire, du moins dans le secteur stratégique de la pâtisserie. En 1801, il fournit selon ses termes « des preuves indubitables de la praticabilité de la fabrication du sucre de betterave, du prix modique auquel ce sucre peut être produit et de sa raffinabilité au plus haut degré de finesse ». Il reçoit alors de l’Empereur une subvention et ouvre en Silésie la première sucrerie betteravière du monde. Elle a été suivie de quelques autres usines pionnières exploitées par des adeptes.

Vers 1850, des membres de la famille Achard ont introduit la production du sucre de betterave aux États-Unis d’Amérique, dans le Michigan. Ils y ont fait école puisque les USA sont aujourd’hui, avec l’Allemagne, la France et la Russie en tête des producteurs, sans oublier que c’est à partir de la variété Michigan Hybryd-18 issue d’une sélection génétique que les cultivateurs de betterave dans le monde entier ont pu s’affranchir du démariage, autrement dit de l’élimination des plants excédentaires quelques semaines après les semis.

Betterave en danger ? Les pucerons ont bon dos

La dynastie Achard est maintenant éteinte et la filière européenne du sucre de betterave est dans la mélasse, notamment depuis la libéralisation du marché communautaire en septembre 2017. L’Inde prend sa revanche. Elle sature le marché avec ses excédents de sucre de canne. Elle est suivie par le Brésil et d’autres pays d’Amérique du Sud. En Europe et en France, les usines à sucre fondent. Agitant le chiffon rouge de la jaunisse, une maladie virale transmise par les pucerons verts des pêchers, la filière réclame le retour dérogatoire des néonicotinoïdes interdits d’usage depuis 2018.

Grâce aux néoniks et à leur efficacité diabolique, la guerre contre les pucerons va être gagnée, la rentabilité à l’hectare va se rétablir et la France betteravière sera sauvée. Barbara Pompili, ministre de l’Écologie et fossoyeuse des abeilles, reprenant les éléments de langage du ministre de l’Agriculture, son ministre de tutelle, entérine. Profitant d’une ballade à Biarritz pour entonner le refrain des plages sans plastique, elle a sauté du plastique – qui ne doit pas être sur le sable – au chimique – qui doit être dans les betteraves.

La priorité, dit-elle, est de préserver la sécurité alimentaire de la France, oubliant au passage que dans l’état actuel de « l’Empire », l’État français, grâce à la l’île de la Réunion et aux îles Caraïbes, est aussi un producteur de sucre de canne.

Bayer et BASF, producteurs des néonicotinoïdes et dignes héritiers d’Achard, se frottent les mains.

Jacky Bonnemains

Ces impensables néonicotinoïdes

Le journaliste d’investigation du Monde, Stéphane Foucart a récemment sorti un livre où il revient sur le rôle de l’agrochimie dans la disparition des insectes.

Fuyez, critique de livre. Pour comprendre un chouia, se replacer en 1992. Fin juillet, dans le Cher, l’apicultrice Christiane Massicot fait le tour de ses ruches. Pas un gramme de miel. Or on vient d’épandre sur les tournesols voisins un nouvel insecticide, le Gaucho de Bayer. Elle s’inquiète, les autorités rassurent. En 1994, l’apiculteur de l’Indre Maurice Mary constate un effondrement de ses colonies d’abeilles et se convainc que le tueur est le Gaucho. Comme il le clame, il est traîné devant les tribunaux par Bayer. L’affaire des néonicotinoïdes commence, et durera vingt-cinq ans, jusqu’à leur interdiction en septembre 2018.

Le livre extraordinaire de Stéphane Foucart Et le monde devint silencieux (Seuil) détricote une histoire presque incroyable, même pour moi. Certes, pour réellement apprécier, il faut disposer de quelques connaissances de base, mais à cette condition, c’est de la magnifique ouvrage. Je ne savais pas l’ampleur du drame, car je n’avais que peu lu sur les ravages en Amérique ou dans le reste du monde. Foucart : « Nous avons transformé des millions d’hectares en bombes à retardement biologiques. » Une toute récente analyse des sols en Suisse montre que 100 % des terres de l’agriculture industrielle, mais aussi 93 % de celles cultivées en bio contiennent un ou plusieurs néonics. Or tout meurt à leur contact. Tous les insectes – pas seulement les abeilles – et plus tard beaucoup d’oiseaux.

Foucart est allé au bout de ce fol embrouillamini, et démontre point par point l’extrême vilenie de l’agrochimie. Ces gens appliquent des méthodes mises au point par l’industrie du tabac au cours d’une réunion qui s’est tenue à New York le 14 décembre 1953. On peut les résumer par les mots « désinformation », « diversion », « storytelling ». Ou en employant l’expression consacrée « stratégie du doute ». Qui consiste à noyer le poisson par de subtiles manœuvres.

Le lobby des pesticides règne en maître

Prenons un exemple, qui n’est pas le plus spectaculaire chez Foucart, mais qui concerne la France. En 2009, cela fait quinze ans que les néonics de Bayer – mais aussi de ­Syngenta et de BASF – tuent massivement. L’entreprise de retardement, aidée par des services centraux du ministère de l’Agriculture, aura empêché toute mesure. Des scientifiques valeureux – Bonmatin, du CNRS, Belzunces et Colin, de l’Inra – prouvent leur incroyable toxicité à des doses infimes, mais rien n’y fait.

Nous sommes donc en 2009, et l’Agence française de ­sécurité sanitaire des aliments (Afssa) règne sur la ­protection publique, comme est censée le faire l’Anses aujourd’hui. Téléguidée par le lobby des pesticides, l’agence publie un rapport indigne sur la mortalité sans précédent des abeilles. Les néonics ne sont plus qu’une parmi quarante causes, et le principal responsable serait… le varroa, acarien parasite des abeilles.

Inutile d’aller plus loin, car ce livre contient beaucoup d’autres informations capitales. J’en retiens encore une. Par chance et un peu par miracle, une « confrérie des insectes » a vu le jour au cours de l’été 2009, à l’initiative du chercheur néerlandais Maarten Bijleveld van Lexmond. Certains des scientifiques qui en font partie sont des clandestins, car aussi dingue que cela paraisse, ils courent de vrais risques pour la suite de leur carrière. Plusieurs Français en font partie, dont Jean-Marc Bonmatin, déjà cité, et le grand François Ramade. En 2014, six gros manuscrits sont publiés séparément dans Environmental Science and Pollution Research, appuyés sur un millier d’études. Tout est dit, tout est décrit, mais l’industrie est décidément la plus forte.

C’est un voyage aussi insupportable qu’essentiel. Lire Foucart, c’est se brûler. Ne pas le lire, c’est demeurer aveugle. En janvier 2019, comme si de rien n’était, l’Anses, agence publique de protection sanitaire, donc, publiait un rapport niant le danger des nouveaux pesticides SDHI. Juste au moment où des scientifiques prouvaient leur grande toxicité. Combien de temps encore ? Combien de morts ? Il n’est pas trop tard pour rejoindre le mouvement des Coquelicots.

Fabrice Nicolino

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