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« Crimes contre la nature », de Karl Jacoby : sacrifiés sur l’autel de l’environnement

L’historien américain retrace les violences qui ont accompagné la création des parcs nationaux aux Etats-Unis, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Souvenir du parc national de Yellowstone, 1927. Souvenir du parc national de Yellowstone, 1927.

« Crimes contre la nature. Voleurs, squatteurs et braconniers : l’histoire cachée de la conservation de la nature aux Etats-Unis » (Crimes against Nature. Squatters, Poachers, Thieves, and the Hidden History of American Conservation), de Karl Jacoby, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Cotton, Anacharsis, « Essais », 442 p., 23 €.

Wilderness serait, selon certains, un terme intraduisible en français. « Monde sauvage », « Grande Nature », proposent les autres… Autant d’approximations lexicales pour qualifier un préjugé commun. L’Européen peine en effet à concevoir l’espace américain en tant que territoire humanisé de longue date. Exemple type : le Grand Canyon, star des parcs nationaux, jalousement réglementé au nom du devoir sacré de préservation d’espaces « vierges », et dont les occupants premiers furent chassés, voire criminalisés.

Crimes contre la nature est un livre fondateur du courant désormais bien établi de la « borderlands history », l’histoire des marges, des frontières. Publiée en 2001 par le jeune et déjà brillant historien Karl Jacoby (né en 1965), traduite aujourd’hui en français, cette enquête repose sur de nombreuses archives – rapports de terrain, décisions de justice, presse locale… – concernant des territoires que les autorités jugèrent, la guerre de Sécession terminée (1865) et le pouvoir fédéral renforcé, « menacés » par une surexploitation anarchique. Au banc des accusés voisinaient Amérindiens, petits Blancs, fermiers, trappeurs vivant en grande partie de chasse, de cueillette, de pêche, et usant des forêts selon des codes coutumiers.

L’ouvrage ne se déclare pas d’emblée partisan. Il le devient au fil de la lecture des documents d’époque, longtemps occultés, qui rendent manifestes les dommages collatéraux et les angles morts du mouvement « préservationniste », dont les principales figures, toujours célébrées, demeurent John Muir (1838-1914), le président Theodore Roosevelt (1858-1919) et autres membres fondateurs du Sierra Club ou du Boone and Crockett Club.

Lourdes pertes

Défendre les équilibres naturels en expulsant, au mépris de leurs droits acquis et de leurs pratiques d’autosubsistance, des occupants de longue date jugés irresponsables, procède d’une vision surplombante, aujourd’hui remise en question. Les critiques qu’adressent à l’ONG environnementaliste WWF ou à l’Unesco les défenseurs des droits autochtones se sont multipliées récemment. Les Amériques sont loin d’avoir le monopole de ce problème, ainsi que le démontre l’africaniste Guillaume Blanc dans son essai L’Invention du colonialisme vert (Flammarion, 2020).

Karl Jacoby a choisi d’étudier trois sites états-uniens où la politique de conservation s’est révélée ultra-autoritaire, provoquant de lourdes pertes pour les locaux, autochtones comme pionniers, et générant des litiges, voire des violences, durables. Le plus inattendu des trois, situé non pas dans l’Ouest mais au nord de l’Etat de New York, est le parc national des Adirondacks. Là comme ailleurs, la chasse, la pêche, la cueillette, la collecte de bois à usage familial étaient considérées depuis le début de la colonisation comme légales sur les terres non cultivées et dans les bois, lorsque fut créée, en 1885, une vaste « réserve forestière des Adirondacks » destinée à être « maintenue pour toujours en tant que terre sauvage ». Elle fut suivie en 1892 par l’établissement du parc. Les quelque 16 000 personnes présentes dans le secteur virent leur liberté d’aller et venir drastiquement réduite par des réglementations censées « améliorer leurs conditions de vie ».

Abolition des droits d’usage

Les expulsions se multiplièrent, souvent au profit de sociétés de chasse et de bûcheronnage prétendument plus « policées ». Le salariat se substitua aux régimes d’autosubsistance. Une fraction importante de la population considéra ces décisions étatiques et ce favoritisme comme « non américains » et entra en dissidence : braconnage, incendies volontaires et même assassinats…

La création du parc national de Yellowstone (1872) puis de celui du Grand Canyon (1919), au terme d’une sanctuarisation progressive, fonctionna sur le même principe d’abolition des droits d’usage au profit d’une gestion scientifique. Interdits de pâturage, de chasse et de pêche, nombre d’occupants traditionnels (Havasupai, Crow, « Indiens blancs »…) n’eurent d’autre issue que de continuer dans l’illégalité ou de se mettre, du moins officiellement, au service d’une « nature sauvage » désormais vouée au loisir.

Karl Jacoby, par son minutieux travail d’investigation et de synthèse, donne à entendre la voix de ces sacrifiés de la « préservation » orchestrée d’en haut. Leurs accents libertaires et potentiellement violents résonnent toujours sous des formes diverses dans l’Amérique rurale ainsi que dans les marges du Parti républicain.

Lire un extrait sur le site des éditions Anacharsis.

Marie-Hélène Fraïssé(Collaboratrice du « Monde des livres »)

 

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