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« Urgence climatique », une BD pour affronter le chaos

Convoquant experts de tout bord, le tandem Etienne Lécroart (dessinateur) et Ivar Ekeland (mathématicien) sensibilise, sérieusement mais avec humour, à la catastrophe qui nous guette si nous n’agissons pas.

Sous la tonnelle de sa petite maison montreuilloise, à l’ombre de la vigne – du raisin noah, cépage interdit car suspecté de « rendre fou et aveugle » –, Etienne Lécroart, le dessinateur, pense à Marielle, sa fille de 21 ans à laquelle il a dédié ce livre, ainsi qu’« à toute cette nouvelle génération ». Il sait le présent impossible fait à ces jeunes, avec la pandémie et ses restrictions, mais il craint encore plus le futur qui leur est promis. D’où l’évidence pour cet artiste, écolo dans l’âme, d’écrire ce livre avec Ivar Ekeland, un mathématicien renommé dont un théorème porte le nom – le principe variationnel d’Ekeland, complexe à résumer –, qui a beaucoup travaillé sur la théorie du chaos.

Le chaos, à tout le moins la catastrophe, c’est bien ce qui attend la planète si rien n’est fait. D’où la nécessité d’alerter toujours, d’expliquer encore. « L’urgence climatique » du tandem matheux-dessineux a tout d’un énième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, mais en beaucoup plus rigolo. Les constats y sont rudes, mais l’humour d’Etienne Lécroart – qui a déjà fait rire avec les sociologues Pinçon-Charlot, notamment sur l’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale – fait passer l’amère pilule de la prise de conscience.

Pédagogique

Les différents experts scientifiques – biologiste, historien, économiste, climatologue – sont convoqués pour expliquer, de façon très pédagogique, le scénario qui se déroule sous nos yeux. La pandémie actuelle, avec des changements de priorités que la circulation du virus SARS-CoV-2 dans le monde entier a entraînés, s’est aussi invitée.

Le discours est engagé et on sourit souvent. La critique du néolibéralisme est confrontée aux politiques mises en œuvre ici ou là. A deux économistes néolibéraux qui avancent « mais enfin, l’économie est une science. Nous parlons la langue des mathématiques », Ivar Ekeland répond : « Mouais… Je parle la même langue que Baudelaire, ça ne fait pas de moi un poète. » Ou encore, inquiets de la remise en cause des principes de la mondialisation : « Vous voulez faire quoi alors ? Brûler l’OMC ? Pensez au CO2 que ça va émettre. »

« Nous sommes les virus »

La mondialisation, facteur d’aggravation de la santé de la planète, y est décortiquée. Sur la mondialisation justement – bienfait ou préjudice ? –, il faut lire aussi l’album illustré très complet et pertinent, La Folle Histoire de la mondialisation, d’Enzo, Isabelle Bensidoun et Sébastien Jean (Les Arènes BD, 148 pages, 24,90 euros).

Mais le constat et la critique ne suffisent pas. Etienne Lécroart et Ivar Ekeland convoquent aussi des acteurs du changement, en Ouganda, au Cambodge, en Inde, racontent leurs expériences concrètes. Beaucoup d’informations donc dans cet album, trop peut-être pour un néophyte qui devra passer allègrement d’explications scientifiques pointues sur le réchauffement à des théories économiques complexes, puis des développements agrologiques sur les calories alimentaires.

Cela étant, la démonstration, concentrée au maximum, reste efficace. « J’ai parfois l’impression que nous sommes les virus de notre biosphère. Nous, humains, ne représentons qu’une infime part de la biomasse ; 0,01 %, nous ne savons et ne pouvons pas vivre sans elle, alors qu’elle le peut, et les dégâts que nous y faisons sont considérables et irréversibles. – Mais comme le virus, nous pouvons muter », échangent, en fin d’ouvrage, les deux auteurs. Comme un espoir.

« Urgence climatique, il est encore temps ! », d’Etienne Lécroart, Ivar Ekeland, Casterman, 120 pages, 19 €.

Rémi Barroux

  • Scénario : Ivar Ekeland
  • Dessin : Étienne Lécroart

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