Qui était Anne Dufourmantelle, philosophe de la liberté ?

Anne Dufourmantelle (capture d’écran d’une vidéo)
La philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, auteure de « La Puissance de la douceur » et de « Eloge du risque », est décédée accidentellement le 21 juillet.
Sa mort tragique, ce 21 juillet, à l’âge de 53 ans, a suscité une vague d’émotion en France. La philosophe Anne Dufourmantelle s’est noyée accidentellement alors qu’elle tentait de porter secours au fils d’une de ses amies âgé de dix ans, sur la plage de Pampelonne, près de Ramatuelle (Var), par un temps très tourmenté. Elle a succombé à un arrêt cardiaque.
Auteure d’une vingtaine de livres, dont L’Eloge du risque (Payot 2011), L’Intelligence du rêve (Payot, 2012) ou encore Puissance de la douceur (Payot, 2013), elle s’était fait une place à part dans le paysage intellectuel français, à mi-chemin entre la philosophie et la psychanalyse. « Grande philosophe, psychanalyste, elle nous aidait à vivre, à penser le monde d’aujourd’hui », a salué la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, sur Twitter.
« La douceur peut être une force majeure de résistance à l’oppression »
Née en 1964, Anne Dufourmantelle avait soutenu sa thèse de philosophie en 1994, sous la direction de Jean-François Marquet, sur le thème : « La vocation prophétique de la philosophie« . Elle a signé son premier livre, De l’hospitalité, avec son ami Jacques Derrida, en 1997. Chroniqueuse à Libération, elle a notamment enseigné à l’Ecole normale supérieure et à la New York University. Elle était également amie avec la philosophe américaine Avital Ronell, avec qui elle a écrit American Philo en 2006 et Fighting Theory en 2010.
Philosophe d’inspiration spinoziste, son oeuvre tout entière s’interroge sur le rapport entre la fatalité et la liberté, le passage de l’une à l’autre, en dépit de la fidélité et de l’obéissance. Dans Puissance de la douceur, elle consacre ainsi son analyse à des figures littéraires comme Bartleby le scribe, personnage d’Herman Melville qui incarne la « résistance passive », ou le prince Mychkine dans L’Idiot de Dostoïevski.
« La douceur peut être une force majeure de résistance à l’oppression, politique ou psychique », défendait-elle.
« Être doux avec les choses et les Êtres, c’est les comprendre dans leur insuffisance, leur précarité, leur immanence, leur bêtise. C’est ne pas vouloir rajouter à la souffrance, à l’exclusion, à la cruauté, et inventer l’espace d’une humanité sensible, d’un rapport à l’autre qui accepte sa faiblesse, et ce qui pourra décevoir en soi. Et cette compréhension profonde engage une vérité », écrivait-elle.
« L’idéologie sécuritaire ramène le vivant au seul sujet et à sa survie individuelle »
Anne Dufourmantelle était également jurée du prix des rencontres philosophiques de Monaco. Sa présidente, amie de la philosophe, Charlotte Casiraghi, garde d’elle un souvenir précieux : « La sérénité lumineuse, et la douceur qui se dégageait d’elle n’étaient jamais mièvres mais semblaient toujours une grâce conquise au contact de la fragilité et d’une extrême sensibilité à la souffrance. Secrète et poétique, elle créait un espace où les mots avaient la puissance et la texture incantatoire du rêve, pour saisir les variations les plus infimes de la vie sensible ».
Critique envers la dictature de la transparence, elle s’est érigée contre les atteintes à l’intimité dans la société post-moderne dans Défense du secret (Payot, 2015). Enfin, dans L’Eloge du risque (2011), comme le rappelle Le Monde, elle commentait cette phrase de Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Et faisait de la prise de risque le contraire de la névrose, un moment de détachement de toute dépendance. En 2014, elle avait été invitée à débattre avec l’historienne Annette Wieviorka sur France Culture, sur le thème – troublant par son caractère prémonitoire : « Pour qui, pour quoi risquer ou donner sa vie aujourd’hui ?« . Elle y déclarait notamment : « Tout dépend de la manière dont le sujet se détermine dans une situation : c’est-à-dire par quoi il est porté et comment sa lutte, son but, ses valeurs, ne se limitent pas à sa seule survie. Or aujourd’hui, on est quand même dans une idéologie sécuritaire qui, je trouve, a une toxicité phénoménale car elle ramène la vie et le vivant au seul sujet et à sa survie individuelle, au fond. […] Un des lieux qui est le plus attaqué c’est effectivement le lien, c’est le rapport à l’autre… »
En exergue de son Eloge du risque, Anne Dufourmantelle avait inscrit une citation de Platon – « Le risque est beau ». Jusqu’au bout, sa vie aura été placée sous ce signe.
Mathieu Dejean
Anne Dufourmantelle : « le lâcher-prise est fondamental »
Il y a un peu moins de quatre ans, Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, nous quittait dans des circonstances tragiques. Nous publions ici un court mais puissant extrait d’Eloge du risque en guise d’hommage.
« Absolument ! L’incertitude est ce dont la névrose a le plus horreur. Toute notre organisation névrotique (et nous sommes tous névrosés) consiste à faire barrage à l’inattendu. L’inconscient est un GPS qui intègre toutes les données de votre généalogie, de votre enfance et de ce que vous avez vécu. Il vous indique des chemins et des routes qu’il trouve plus sûrs ou moins encombrés. Si vous lui donnez un itinéraire ou un lieu inconnu, il va tout faire pour que vous n’y alliez pas parce qu’il y a trop de risques. Par contre, ce qui est sympathique avec l’inconscient c’est que, de la même manière qu’un GPS, il va intégrer la nouvelle route la deuxième fois, il va y aller. L’inconscient fonctionne dans la répétition.
Le lâcher prise n’empêche pas la vigilance. Au contraire, il l’appelle.
Cette capacité à l’inattendu c’est quelque chose qu’il faut trouver dans l’aptitude à être au présent. Et le lâcher prise est fondamental. Le problème, c’est que cela ne se décide pas. Ce n’est pas une question de volonté. Le lâcher prise n’empêche pas la vigilance. Au contraire, il l’appelle. Le risque met sur le qui-vive, puisqu’il y a du danger. Cela met en éveil . Il faudrait lutter contre les deux piliers de la névrose qui, pour éviter l’inattendu, se repose à 90% sur deux grosses ficelles – à savoir « la vie commence demain » ou dans deux heures ou dans une heure. C’est-à-dire qu’elle vous dit : « Oui, bien sûr, on va changer ci et ça ». Elle est très accommodante, la névrose. Elle veut bien changer, mais pas tout de suite. L’autre ficelle, c’est le tout ou rien. « C’est noir ou blanc ». D’où l’idée qu’il n’y a pas de petit choix, comme s’il n’y avait pas de gris entre les deux. Or, dès que vous commencez du gris, vous amorcez quelque chose. »
Anne Dufourmantelle, Eloge du risque, Payot, 2011.
Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française.
Ouvrages
- De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, Paris, Calmann-Lévy, 1997
- La Vocation prophétique de la philosophie, Éditions du Cerf, 1998
- La Sauvagerie maternelle, Paris, Calmann-Lévy, 2001, édition poche 2016
- Le Livre de Jonas, en collaboration avec Marc-Alain Ouaknin dans la nouvelle traduction de la Bible des éditions Bayard, 2001
- Parcours : entretiens avec Anne Dufourmantelle, avec Miguel Benasayag, Paris, Amazon Media, 2001
- Une question d’enfant, Paris, Bayard, 2002
- Blind Date : sexe et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, 2003
- Du retour : abécédaire biopolitique, A.Pandolfi, 2003
- Negri on Negri : in conversation, avec Anne Dufourmantelle, Taylor & Francis, 2004
- Procès Dutroux : penser l’émotion, Paris, ministère de la Communauté française, 2004
- American Philo, avec Avital Ronell, Paris, éditions Stock, 2006
- La Femme et le Sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007
- Fighting theory, avec Avital Ronell, Université de l’Illinois Press, 2010
- Éloge du risque, Paris, Payot, 2011
- Dieu, l’amour et la psychanalyse, avec Jean-Pierre Winter, Paris, Bayard Jeunesse, 2011
- Intelligence du rêve, Paris, Payot, 2012
- En cas d’amour : psychopathologie de la vie amoureuse, Paris, Rivages, 2012
- Puissance de la douceur, Paris, Payot, 2013
- Se trouver, avec Laure Leter, Paris, Jean-Claude Lattès, 2014
- L’Envers du feu, Paris, éditions Albin Michel, 2015
- Défense du secret, Éditions Payot, 2015
- Souviens-toi de ton avenir, Albin Michel, 2018

Chroniques
« En réunissant ici les chroniques qu’elle a données à Libération, on donne à tous les lecteurs la possibilité de voir comment la psychanalyste et la philosophe a su, dès leur apparition symptômale, déceler les pathologies, les travers, les difficultés que connaît une société, et qui pour se révéler empruntent parfois les voies les plus inattendues. » (Robert Maggiori) Toutes les chroniques qu’Anne Dufourmantelle a écrit pour Libération (2015-2017) présentées par Robert Maggiori. Du Taser, à la valeur du travail, des Pokemon ou l’art de l’enfance, on retrouve toute l’acuité et la subtilité qui ont fait son succès.