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Rachel Khan: «Pour les racialistes, embrasser la France est une trahison»

 L’actrice et essayiste, qui refuse le discours victimaire, vient d’être comparée à l’affiche «Banania» par la militante associative Rokhaya Diallo. Une insulte qui, selon Rachel Khan, dévoile le véritable visage du nouvel «antiracisme».

«La lutte dite «antiraciste» des identitaires racialistes est un danger profond.»

Rachel Khan est juriste, scénariste, actrice et écrivain. Dans son dernier essai, Racée (L’Observatoire), elle se moque des nouvelles idéologies «décoloniales» et «intersectionnelles» qui, sous prétexte d’antiracisme, ne font, selon elle, qu’alimenter les ressentiments

Répondant à l’une de mes interventions télévisuelles, Rokhaya Diallo m’a adressé une illustration de Banania avec cette mention : «Tant qu’on les caresse dans le sens du poil et qu’on chante les louanges de la France, ils nous adorent». Par ce message insultant, elle dévoile le véritable visage de la lutte antiraciste.

Le racisme n’a pas de couleur.

Il est peut-être même la chose la plus partagée au monde.

Dès lors, si les insultes varient, la violence, elle, reste la même. Ainsi, selon la couleur de peau du haineux, on passe de nègre à nègre de maison, de la valorisation de la traite à la dévalorisation du traître, du singe trop gourmand au Bounty dont la noix de Coco intérieure est raffinée, du lancé de Banane au Banania, personnage devenu le symbole de la soumission des colonisés.

Quoi de surprenant, dans cette atteinte?

La lutte dite «antiraciste» des identitaires racialistes est un danger profond. C’est précisément ce que je tente de démontrer dans mon livre «Racée». Or, depuis sa sortie la mise en abyme entre le texte et le réel est fascinante.

Parce que ma pensée est indépendante des décoloniaux, mes paroles libres leur sont insupportables.

Rachel Khan : « Reproduire des haines et des ressentiments ne me convient pas »

Dans un essai mordant, « Racée », cette juriste et militante décortique le prêt-à-penser des « identitaires » à qui elle oppose des mots pour se réconcilier avec soi-même et les autres.

Le 16 mai 2018, Rachel Khan faisait une apparition remarquée au Festival de Cannes. L’ancienne championne de France de 4×100 mètres s’offrait une pose, athlétique silhouette en combinaison noire sur les marches rouges du festival. Mais elle était alors entourée de quinze autres femmes, actrices, comme elle, avec lesquelles elle avait cosigné l’essai Noire n’est pas mon métier (éd. du Seuil), dénonçant les stéréotypes dont les femmes noires et métisses sont victimes dans le cinéma français. Le collectif rassemblant Aïssa Maïga, Nadège Beausson-Diagne ou encore Sonia Rolland est alors soudé. Les comédiennes s’offrent une danse, hilares et rayonnantes, tandis que résonne le tube Diamonds de Rihanna, avant de lever le poing en l’air.

Le 10 mars 2021, c’est seule que Rachel Khan apparaît sur la couverture de son livre Racée (éd. de l’Observatoire). Ancienne athlète et danseuse hip-hop, mais aussi actrice, donc (notamment dans Jeune et Jolie, de François Ozon), juriste, auteure, nouvelle présidente de la commission Jeunesse et Sport de la Licra, cette stakhanoviste s’est toujours sentie à l’étroit dans les cases qu’on a voulu lui assigner. La case « noire », comme les autres.

Universaliste, laïque, binationale, celle qui se définit sourire en coin comme une « Afro-Yiddish tourangelle », née à Tours d’un père gambien et d’une mère française d’origine juive polonaise, fait entendre dans Racée une voix singulière. Contre les réunions non mixtes, jugeant l’intersectionnalité non pertinente, refusant la mise en scène de la « douleur de peau », elle prend ses distances avec la radicalisation des afroféministes occidentales.

Jeune Afrique : Quand et comment est né ce livre ?

Rachel Khan : Dès septembre 2018, quelques mois seulement après la montée des marches, les réunions avec les autres auteures de Noire n’est pas mon métier me saoulaient déjà… Le fait d’y être désignée comme « afro-descendante », qu’on passe plus de temps à se plaindre qu’à travailler, ne me convenait pas. J’avais besoin de faire le point et de détricoter des concepts qu’on emploie constamment, prêts à consommer, et qui me semblaient très étriqués.

On m’a traitée de « bounty », de « négresse de maison »

Il y a des mots qui divisent, comme « racisé », des mots qui mentent, comme « diversité », et, derrière, un militantisme plein de colère, d’une nécessité de vengeance, qui finalement nous réduit. Je me bats depuis 20 ans contre les discriminations, je suis bien placée pour savoir que les enfants d’immigrés s’intègrent difficilement à la société française, mais reproduire des haines et des ressentiments ne me convient pas.

Était-ce compliqué d’écrire Racée ? Vous n’avez pas eu peur d’être perçue comme une traître à la cause ?

Bien sûr, c’était compliqué. On ne veut pas heurter, et les réseaux sociaux sont extrêmement violents quand on exprime sa singularité. On m’a par exemple traitée de « bounty », de « négresse de maison ». Mais j’ai voulu dépasser ma peur et être honnête avec moi-même. C’est sans doute moins confortable aujourd’hui d’écrire un livre comme le mien que de dénoncer une nouvelle fois la stigmatisation… Et personnellement, je pense que ça embête plus l’extrême-droite de dire son amour de la France plutôt que de prendre une posture victimaire.

L’auteur Romain Gary est le fil rouge de votre ouvrage. Pourquoi ?

Son œuvre littéraire est colossale… C’est le seul à avoir reçu le prix Goncourt deux fois, en utilisant le pseudonyme d’Émile Ajar. Non seulement il jouait avec ses identités, mais c’était un visionnaire, un humaniste, qui en plus posait un regard cynique, bienveillant, amusé, sur tous les continents… Comme dans Les Racines du ciel (le combat d’un homme en faveur des éléphants sur fond de lutte pour l’indépendance en Afrique-Équatoriale française, ndlr).

Vous citez l’une de ses expressions : « On est tous des additionnés. » Pour vous, l’humain est un mille-feuilles ?

Oui, dont certains militants ne voudraient conserver aujourd’hui qu’une seule feuille. On cherche à vous rétrécir à ce qui est utile à la cause.

L’identité, c’est une utopie, c’est un possible, un mouvement, une liberté !

Vous convoquez aussi Édouard Glissant.

C’est l’un des grands penseurs du siècle. Je parle de lui dans la dernière partie de mon ouvrage qui évoque « les mots qui réparent ». Sa réflexion sur la créolisation permet de comprendre que l’on est libre de faire ce que l’on veut de son identité. L’identité, c’est une utopie, c’est un possible, un mouvement, une liberté ! Dans la relation à l’autre, on devient à chaque fois soi-même un autre, et l’on se redécouvre, c’est ça qui est intéressant.

Vous prenez en revanche vos distances avec les co-auteures de Noire n’est pas mon métier, notamment Aïssa Maïga.

Je n’ai pas compris ce qui s’est passé à la cérémonie des Césars (le 28 février 2020, Aïssa Maïga a taclé le cinéma français, trop blanc, dans un discours souvent jugé « gênant », ndlr). On avait écrit un ouvrage collectif ensemble, et ce qui était beau, c’est que nous avions toutes une voix, une vision propre. Là, c’est tout l’inverse qui s’est produit.

En résumant les acteurs à leur couleur de peau, Noir devenait notre métier ! D’autant que c’était nier des avancées : on avait été interviewées, il y avait des discussions avec des télés, des distributeurs, le CNC. Et à cette cérémonie, Ladj Ly recevait le César du meilleur film pour Les Misérables  ! Je pensais que le bouquin serait le point de départ d’un boulot sur des scénarios, des projets artistiques… Il y avait 16 comédiennes au top, on aurait pu s’éclater ! Dès qu’on nous a défini comme « racisées », ça n’allait plus.

Une personne « racialisée » a vécu une discrimination. Un individu peut en revanche être « racisé » quel que soit son passé

« Racisé » est l’un des nombreux termes que vous décortiquez.

Une personne « racialisée » a vécu une discrimination. Un individu peut en revanche être « racisé » quel que soit son passé. C’est donc un concept commode qui permet de s’indigner des injustices que l’on pourrait subir, et qui divise en deux camps : les racisés, intouchables, et les autres, responsables. Je ne peux pas accepter, par exemple, que l’association féministe Lallab s’oppose à la pénalisation du harcèlement de rue, sous-prétexte qu’elle viserait des hommes « racisés ». Pour moi, un agresseur, quelle que soit sa couleur de peau, reste un agresseur.

Vous vous opposez également aux réunions en non-mixité, interdites aux Blancs. Ne pensez-vous pas qu’ils permettent de libérer la parole ?

Vous savez, dans ma famille, dans mon « safe space », personne ne se ressemble. Quand tout le monde se ressemble, ou cherche à se ressembler, c’est là que je ne me sens pas bien. Quand bien même je voudrais participer à une réunion en non-mixité, il faudrait que je ne rassemble que des métisses afro-yiddish ? Une réunion en non-mixité n’existe pas, l’autre sera toujours différent.

Et puis je crois qu’une seule expérience de la ségrégation était suffisante, aujourd’hui j’espère que nous sommes assez évolués pour nous entraider. Enfin, quand une personne ne va pas bien, qu’elle est victime d’une agression, je pense qu’elle doit plutôt se confier à un professionnel, psychologue, médecin, que sais-je. L’UNEF par exemple (dont la présidente a reconnu l’existence de réunions interdites aux Blancs, ndlr), est un syndicat étudiant, pas une association à vocation thérapeutique (rires).

L’universalisme, que vous défendez, n’est pas forcément un outil fiable pour lutter contre les discriminations…

Parce que personne ne le prend en main, personne ne le fait vivre. Il faut créer un hashtag #universalisme2021 ! (nouveaux rires)

Il y a des grands principes qui résonnent sur tous les continents, qui sont contenus dans des grands textes juridiques comme l’Habeas Corpus, ou religieux, et qui visent au respect des libertés et de la personne humaine. C’est cela que nous devons nous réapproprier !

Les mots violents annoncent de nouvelles violences

Quand j’accompagne des jeunes dans mon travail associatif (par exemple chez 1 000 visages, qui vise à l’insertion de jeunes de quartiers populaires dans le milieu du cinéma, ndlr), je les reconnais en tant que personnes, et j’essaie de leur montrer qu’ils ont des perspectives, qu’un monde de possibles leur est ouvert. Je trouve irresponsable de répéter à ces jeunes qu’ils sont les cibles de l’État… car c’est très compliqué par la suite de les sortir de ce statut d’éternelles victimes.

Le terme d’ « afro-descendant » vous met aussi mal à l’aise. Pourquoi ?

Parce qu’en France, il désigne aujourd’hui toute personne qui a un lien de sang avec l’Afrique. Mais on ne peut pas confondre dans un même terme les enfants de déportés des communautés noires américaines, antillaises, guyanaises… avec les enfants d’immigrés, en ravivant les plaies de l’esclavage et en rajoutant de la culpabilité dans le regard de l’autre.

Ce travail sur le langage, c’est parce que vous avez le sentiment qu’il permet de résoudre le problème en partie ?

Les mots violents annoncent de nouvelles violences. Grâce au français, à la nuance, à la complexité de notre langue commune, on peut aussi essayer de se rapprocher le plus possible. Il y a des mots qui sont « artistes » de nous-même : quand on les emploie, c’est une première énergie pour s’émanciper, pour se créer soi-même.

Des mots qui réparent contre ceux qui séparent

En 2016, Rachel Khan écrivait un roman d’inspiration autobiographique, Les grandes et les petites choses (éd. Anne Carrière), qui suivait la construction identitaire d’une jeune athlète, Nina Gary. L’auteure s’y livrait, convaincante (des adaptations au cinéma et en bande dessinée sont programmées) et abordait déjà la question des origines.

L’expérience de Noire n’est pas mon métier, et ses suites, a radicalisé la position de cette universaliste. Dans Racée, elle entreprend un travail salvateur en décortiquant les mots des « identitaires », moins pour en découdre (même si elle règle quelques comptes) que pour comprendre ce que dissimulent les termes qui enferment dans une vision binaire du monde. À cette pensée qui n’en est pas une, elle oppose, parfois avec humour, quelques maîtres inspirants (Gary, Glissant), la complexité de l’humain, quelle que soit sa couleur, et des « mots qui réparent » : intimité, création, créolisation… On sort de l’ouvrage grandi et plein d’espoir. Ce qui n’est déjà pas si mal.

 

Rachel Khan : « J’essaye chaque jour d’être véritablement dans le partage et la transmission »

A l’occasion de la parution de son essai Racée aux Editions de l’Observatoire et de sa participation au festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo du 22 au 24 mai, la comédienne et écrivaine Rachel Kahn revient au micro d’Arnaud Laporte sur sa trajectoire, son parcours artistique et ses engagements.

Rachel Khan

Rachel Khan

Rachel Khan, artiste multiple et ancienne sportive de haut niveau, participera au festival de littérature Etonnants Voyageurs du 22 au 24 mai à Saint Malo. De plus, son essai Racée a paru en mars dernier aux Editions de l’Observatoire. A cette occasion, elle revient au micro d’Arnaud Laporte sur son riche parcours artistique, de la danse à l’écriture en passant par le théâtre et le cinéma.

Une recherche d’émancipation permanente

Rachel Khan est née d’un père gambien, professeur d’anglais à l’université et d’une mère française, d’origine juive polonaise qui tenait une librairie. Ce riche métissage dont elle est issue et cet héritage afro-yiddish qu’elle porte en elle l’ont poussée à ne pas rester dans une seule case et à toujours chercher des voies d’émancipation.

Ainsi, si elle grandit dans un univers où les livres tiennent une place importante, c’est tout d’abord dans le sport qu’elle s’épanouit jusqu’à remporter en 1995 le championnat de France du 4×100 mètres. En parallèle, elle suit depuis ses 4 ans des cours de danse classique, sa première passion. Plus tard elle pratique le hip hop avec un crew élu révélation du Printemps de Bourges.

En ayant une maman libraire, j’étais jalouse de ses livres : elle passait plus de temps avec ses livres qu’avec nous mon frère et moi. (…) Donc j’ai voulu me trouver dans le corps, dans la danse, puis dans le sport. 

Rachel Khan étudie également le droit et est diplômée d’une licence et d’un master de droits humains à Assas, une expérience au cours de laquelle elle subit de nombreuses discriminations et qui participe de ce fait à sa politisation.

Vous savez, le droit c’est de la création artistique : lorsqu’on veut construire un argumentaire et interpréter quelque chose, on va chercher comme des couleurs certaines conventions, certains articles et ensuite on crée son plaidoyer : ça se rapproche de la création. (…) A chaque fois, j’essayais de trouver de la culture et de la création dans ce que je faisais, même si ça n’avait aucun rapport. 

Une artiste multiple

Après avoir travaillé pendant une dizaine d’années pour la région Île de France, Rachel Khan décide de se consacrer à son désir longtemps enfoui de jouer la comédie. Confrontée au racisme de l’industrie du cinéma, les premières années sont difficiles. Puis, elle fait ses premiers pas dans Jeune et Jolie (François Ozon) ou encore Paulette (Jerôme Enrico) tous deux sortis en 2013 et s’impose dans Ouvrir la voix (Amandine Gay, 2017) ou encore dans la série télévisée Les Grands (Vianney Lebasque, 2016).

Le plaisir de jouer, de vivre et de transmettre des émotions, de se surprendre aussi à être quelqu’un d’autre, être dans ce lâcher-prise, dans cette prise de liberté-là, mais dans un personnage, ça me plaît infiniment.

Rachel Khan a également joué au théâtre en 2017 dans Les Monologues du vagin d’après Eve Ensler dans une mise en scène de Carolie Miller à Avignon ou encore dans la pièce en non-mixité Sur la route d’Anne Voutey qui dénonce les violences policières dont sont victimes les personnes noires. Par ailleurs, elle co-dirige La Place, centre culturel hip-hop de la Ville de Paris.

Le hip hop pour moi est un des moteurs fondamental pour ouvrir des sociétés. Ce qui est chouette avec ce lieu c’est qu’on entre en dialogue avec d’autres lieux partout en France et en Europe. On parle de mouvement hip hop et il ne faut pas l’oublier : si on a des lieux, on reste dans un mouvement, dans cette créolisation des esthétiques et des pratiques, avec ces piliers fondamentaux vers l’émancipation de soi.

Enfin en 2016, elle publie son premier roman, d’inspiration autobiographique : Les grandes et les petites choses paru aux Editions Babelio.

Ses engagements

En 2018, Rachel Khan participe à l’ouvrage collectif Noire n’est pas mon métier conduit par l’actrice Aïssa Maiga sur les discriminations subies par les femmes noires dans l’industrie du cinéma. Avec Racée publié en mars 2021 aux Editions de l’Observatoire, elle revient sur ces prises de positions antiracistes.

Lorsque je parle de la créolisation dans Racée c’est cette pensée archipelique de la relation à l’autre, où l’on ne perd rien de soi et où c’est dans cette relation que notre identité est en mouvement. (…) Il faut qu’on renoue le dialogue avec cette complexité-là qui peut nous sauver.

Arnaud Laporte

Son actualité : son essai Racée a paru en mars 2021 aux Editions de l’Observatoire. Elle participera également au festival de littérature Etonnants Voyageurs à Saint Malo du 22 au 24 mai 2021.

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