Sélectionner une page

Daniel Cohn-Bendit : « La France est sur une pente de dérive trumpiste »

L’ancien eurodéputé écologiste livre sans détour son analyse d’EELV, du climat politique, et du quinquennat.

Daniel Cohn-Bendit

 

Même de l’autre côté du Rhin, Daniel Cohn-Bendit garde un œil acéré sur la vie politique française, qu’il suit de près. De la démocratie interne des Verts, qui ne sert qu’à se « suicider collectivement », au climat trumpiste qui s’installe en France, en passant évidemment par les réussites et les échecs d’Emmanuel Macron depuis quatre ans, l’ancien député européen livre une analyse à la fois nuancée et radicale. Plus le temps passe, plus l’ancien leader étudiant de Mai-68 semble déterminé à vouloir faire évoluer la Ve République pour y incorporer davantage de compromis, comme en Allemagne. Son souhait : un score élevé de la gauche rassemblée aux élections législatives de 2022 pour qu’elle puisse former une coalition avec Emmanuel Macron. La politique, c’est aussi une part de rêve.

Vous êtes un grand amateur de football, on ne pouvait pas commencer cette interview sans vous demander votre sentiment sur la sélection de Karim Benzema pour l’Euro… C’est une bonne nouvelle ?

Daniel Cohn-Bendit : Oui ! C’est une décision conséquente de la part de Deschamps. Il avait toujours un problème de buteur et, là, il a une chance d’augmenter ses capacités offensives. D’autant plus que Karim Benzema peut donner de l’espace à Kylian Mbappé. C’est une bonne nouvelle pour l’Équipe de France, sans aucun doute.

Parlons politique : quel regard portez-vous sur votre ancienne formation, Europe Écologie-Les Verts? Dans son organisation, ses positionnements…

Europe Écologie-Les Verts sont tombés dans le piège du climat politique en France : en se définissant comme un parti de gauche, ils diminuent leurs possibilités politiques. Deuxièmement, c’est une petite organisation qui a la capacité incroyable de s’autodétruire. Par exemple, il est assez incroyable qu’ils n’aient pas encore accepté, à l’heure qu’il est, que Yannick Jadot soit leur candidat pour la prochaine élection présidentielle. Au lieu de ça, ils organisent des primaires qui n’ont aucun sens. Ils ont actuellement un candidat qui fait entre 7 et 10% et deux autres – Éric Piolle et Sandrine Rousseau – qui font 1,5 % voire 0,5 %. Je ne vois pas l’utilité de cette primaire si ce n’est qu’elle leur permet de reprocher à Yannick Jadot de ne pas être assez à gauche. Quand il dit « évidemment que nous sommes pour l’économie de marché, sociale », toute une partie des Verts est au bord de la crise cardiaque.

Vous le savez mieux que personne, le respect de la démocratie interne est quelque chose de très fort dans l’ADN des Verts, on ne peut pas y couper…

Le problème est qu’ils ont un candidat qui a fait un très bon score aux européennes et qui est reconnu comme l’une des personnalités représentant le mieux l’écologie. La démocratie interne des Verts n’a aucun sens ! Elle a donné le fait que les Verts ont choisi Eva Joly plutôt que Nicolas Hulot. Ils ont choisi 1% contre 10% ! On peut vraiment se demander quel est le sens de ce système de désignation interne, si ce n’est qu’il est là pour se suicider collectivement. Bon, on en a le droit…

Toujours est-il que la primaire aura lieu, et que Yannick Jadot n’est pas sûr de l’emporter compte tenu du positionnement moyen des militants d’EELV…

Tout à fait. Je discute avec Yannick, je lui ai dit qu’il devrait se déclarer candidat à la présidentielle. Que feront les autres ? Ils mettront Éric Piolle contre lui ? Il y a un an, quand Olivier Faure lui a proposé d’être le candidat écolo-socialo, s’il avait dit « Oui ! » au lieu de dire « Pourquoi pas, mais il faut attendre le processus des Verts… », les Verts auraient vraiment mis un candidat pour lui barrer la route ?

Vous proposez donc un vrai tour de force ?

Et alors ? Quand on a créé Europe-Écologie-Les Verts, vous croyez qu’on n’a pas fait de tour de force ? Vous croyez qu’on a attendu un vote des Verts ? Il faut arrêter avec ça. Je persiste, persiste encore et signe : cette primaire n’a aucun sens politique, à part dégager Jadot et repartir dans l’insignifiance totale.

« Yannick Jadot est le meilleur candidat pour la gauche écologique, sociale et réformiste »

Yannick Jadot est selon vous le meilleur candidat pour représenter l’union de la gauche ?

Je crois qu’aujourd’hui il est le meilleur candidat pour la gauche écologique, sociale et réformiste. Je ne crois pas qu’il puisse arriver au second tour, mais c’est le meilleur candidat pour commencer une refondation de la gauche qui est nécessaire.

Comment analysez-vous le travail des maires écologistes élus il y a un an, et qui ont fait une entrée fracassante dans le club des édiles de grandes villes ?

D’abord, c’est dans la dynamique des européennes que les écologistes ont su mobiliser leur électorat, ce qui leur a permis de remporter Bordeaux, Lyon, Strasbourg, Poitiers… Il ne faut toutefois pas s’y tromper, les grands vainqueurs des municipales ont été Les Républicains. Mais symboliquement c’est vrai que c’est important, même si la participation a été très faible.

Depuis, à La République en Marche ou chez Les Républicains, on les qualifie souvent d’amateurs, de jusqu’au-boutistes, de « Khmers Verts »…

(Il coupe) Il ne faut pas exagérer comme cela. Si on donne dans la caricature, on n’avance pas non plus. Les maires Verts font leur expérience ! Ce que je trouve dommage, par exemple avec la maire de Poitiers Léonore Moncond’huy, c’est qu’ils ont pris beaucoup de bonnes décisions mais, dans le lot, une décision ridicule. Ils ont fait des tas de choses, notamment pour les vacances des enfants défavorisés, les premiers pas de gouvernance ont été très intéressants, et puis il y a eu ce dérapage idéologique avec cette histoire de subvention enlevée à un aéroclub, et une explication qui ne tenait pas la route. Autre exemple : la subvention, à Strasbourg, d’une organisation fasciste, nationaliste, homophobe (Milli Görüs, ndlr). Oui, il y a des dérapages plus ou moins importants, mais parler d’amateurisme est exagéré, et ce n’est pas regarder exactement ce qu’ils font.

Entre les Verts français et les Grünen allemands, que vous connaissez bien, qui sont prêts à gouverner, le contraste vous paraît-il saisissant ?

On ne peut comprendre la différence entre les Verts français et les Verts allemands que si on comprend les systèmes électoraux allemands. Tout fonctionne à la proportionnelle ! Depuis leur création dans les années 70, les Grünen ont expérimenté plusieurs formes de participation au système politique et aujourd’hui ils disent : « Nous avons un programme, nous participons aux élections, et en fonction des résultats nous regardons avec qui nous pouvons former une majorité pour gouverner ». Et ça, au niveau la ville, du land, ou du pays. Et ils n’excluent pas de s’allier avec la droite. Voilà la grande différence ! Les Verts français vont avoir un gros problème : après les législatives de septembre en Allemagne, il est vraisemblable qu’il y ait une coalition entre les Verts et la droite chrétienne-démocrate, avec une possibilité que les Verts soient le parti le plus fort. Que diront les Verts français ? « Ils gouvernent avec la droite, ce sont des traîtres » ? Ça obligera les milieux écolos français à se poser des tas de questions.

Ce ne seront peut-être pas les seuls…

Oui, au-delà il y a un problème en France pour toutes les forces politiques. La France est aujourd’hui paralysée par cette incapacité de se projeter dans une forme de coalition, donc de négociations, qui nécessite du compromis programmatique pour élargir une majorité. Je crois que face au défi de la transition écologique, de la crise liée à la pandémie, ce manque est mortel. Le système politique français est suicidaire ! Le prochain ou la prochaine présidente sera élu avec 25% des voix au premier tour, un quart de l’électorat, et par la magie du scrutin majoritaire à deux tours il se retrouvera avec la majorité absolue à l’Assemblée… La France ne peut pas continuer comme ça. Ma grande déception est qu’Emmanuel Macron n’ait pas instauré la proportionnelle aux élections législatives.

« Emanuel Macron a perdu son « en même temps » et sa capacité à négocier avec la société »

Quatre ans plus tard, quel est votre plus grand regret au sujet d’Emmanuel Macron, que vous avez soutenu fortement en 2017 ?

Emmanuel Macron est l’une des personnalités les plus brillantes que j’ai rencontrées. Mon regret, c’est qu’il a perdu son « en même temps ». Ce qui était fascinant dans sa campagne, c’était justement cette capacité de dépasser cette grille gauche/droite paralysante. Depuis, il a perdu cela et il a, en plus, perdu cette capacité à négocier avec la société. Regardez la réforme des retraites : je suis complètement pour la retraite à points, je trouve que cette réforme est absolument nécessaire, mais quand vous voulez entreprendre une telle réforme, il faut des alliés dans la société. L’incapacité de Macron et de Philippe de trouver un accord avec la CFDT démontre leur faiblesse politique.

L’une des bases du macronisme était justement de passer outre les corps intermédiaires, dans une gouvernance très verticale…

Oui, c’était peut-être leur conception, mais ils ont vu sa faiblesse. L’intelligence politique, à certains moments, c’est de savoir corriger le tir quand on va dans le mur.

Quand vous dites qu’Emmanuel Macron a perdu son « en même temps », est-ce une manière déguisée de dire qu’il est désormais trop à droite et que la balance n’est plus équilibrée ?

Je ne sais pas. Quand il donne une interview au Figaro sur la sécurité, il dit deux choses : il reconnaît qu’il y a un vrai problème sur le contrôle au faciès, ce qu’aucun homme de droite ne dirait, et deuxièmement il martèle qu’il y a de vraies et profondes inégalités entre ceux qui s’appellent Mohamed et ceux qui s’appellent Emmanuel. Là, il a une compréhension très « en même temps ». Il faut une certaine rigueur sur la sécurité, mais il fait l’erreur, comme ses prédécesseurs, de ne pas aller assez loin dans la compréhension des causes de cette insécurité. Sur le cannabis par exemple, la position du gouvernement qui est « on fait la guerre à la drogue » n’a jamais marché. Jamais ! Parmi les pays, ou les États américains, qui ont légalisé, il n’y a pas que des baba cool idiots de 68 comme Cohn-Bendit ! On peut quand même essayer de comprendre pourquoi de plus en plus de pays ont une autre approche. Oui, il y a des problèmes avec les dealers, mais il ne faut pas exagérer, ce n’est pas le cartel de Medellín qui tient en main la Seine-Saint-Denis ! Le duo Macron-Darmanin va se planter là-dessus !

« La France est en ce moment sur une pente de dérive trumpiste »

Restons sur la sécurité : entre la tribune des militaires, le score haut du Rassemblement national, comment ressentez-vous le climat actuel en France ? Il vous inquiète ?

J’avoue être inquiet de ce qui se passe en France. Toute la stratégie de Valeurs Actuelles et du Rassemblement national de surenchère sécuritaire est extrêmement dangereuse. Quand je lis la tribune des militaires, je me dis que, oui, il y a une tradition militaire en France qui s’appelle Pétain et l’OAS. On faisait comme si les militaires avaient toujours été en France les fers de lance de la défense de la démocratie… Mais excusez camarade ! Ce n’est pas tout à fait ça ! Quand on sait qu’au moins 50% des militaires votent pour le RN, c’est inquiétant. Même chose pour la police : il y a une tradition de la police en France qui appelle ce qui s’est passé pendant la guerre d’Algérie… De l’autre côté, qu’il y ait une agressivité contre la police, c’est vrai. La gauche bien pensante prétendait toujours que la violence venait de la provocation de la police, ce n’était pas vrai !

La France en ce moment est sur une pente de dérive trumpiste. On discute de la normalisation de Marine Le Pen, mais rappelez-vous quand même qu’elle a, jusqu’au dernier moment, refusé d’accréditer la victoire de Joe Biden. Quand on me parle des valeurs démocratiques du Rassemblement national, je dis qu’il faut regarder de près. Ce climat ne va pas s’arrêter avec ces revendications de policiers ou de militaires…

Emmanuel Macron l’avait reconnu dans une interview de mi-mandat, il n’a pas réussi à apaiser le pays alors que c’était l’une des missions qu’il s’était données…

On peut lui reprocher, mais c’est un problème de la société française. Le gouvernement ne peut pas le faire seul. S’il n’y a pas une prise de conscience de la société sur le danger de ce qui se passe en ce moment, ça ne changera pas.

Il y a un peu plus d’un an, lors du premier déconfinement, Emmanuel Macron parlait de se réinventer, d’une entrée dans une nouvelle ère dans laquelle rien ne serait plus pareil… Depuis, estimez-vous qu’il y a un changement de cap dans sa gouvernance, sa ligne politique ?

Le défi de la pandémie, et de la crise qui en découle, amène la France et tout le monde à revoir les bases de l’évolution libérale de l’économie. Prenez ce que dit Macron sur la mise en commun des vaccins pour l’ensemble de la planète, je crois qu’il a bien compris que laisser au marché le soin de construire l’avenir ne pourra pas fonctionner. Le meilleur exemple est Biden ! Le Biden vice-président de Barack Obama était beaucoup moins dirigiste qu’aujourd’hui. L’administration Biden a tiré les leçons de ce que nous a imposé la crise du Covid. Nous allons devoir redéfinir la responsabilité de l’État pour réguler les marchés. Mais, dites-moi, parmi les forces politiques du pays, qui dit des choses intéressantes sur l’après ? Dites-moi ! C’est très difficile, c’est normal, et tout le monde a encore la tête dans le guidon. On est devant des choix très difficiles qui devront être l’enjeu de la présidentielle.

En macronie, un certain nombre de responsables disent que l’enjeu de la présidentielle portera surtout sur le régalien, la sécurité…

Je crois que c’est un piège. Évidemment, il ne faut pas écarter le régalien, mais l’enjeu doit être l’évolution de la France et de l’Europe pour sortir de cette crise !

De ce point de vue, la présidence française de l’Union européenne, qui débutera en janvier 2022, vous rend optimiste ?

Pendant la crise, l’Europe a réussi quelque chose d’impensable jusque-là : le plan de relance avec un emprunt commun ! C’était inimaginable ! Et la présidence française devra définir un deuxième plan de relance, comme le font les Américains. C’est fondamental. La sortie de crise de la France ne passera que par un mix de mesures nationales et européennes. La présidence française de l’Union sera une possibilité pour Macron de faire le lien et cela me rend plutôt optimiste.

On comprend que vous souhaitez la victoire d’Emmanuel Macron en 2022…

(Il coupe) Non, je dis que pour l’instant je ne vois personne d’autre capable de battre Marine Le Pen. Xavier Bertrand n’arrivera pas au second tour. En même temps, je souhaite que le pôle écolo-socialo-réformiste se renforce, qu’elle entraîne une baisse de la France Insoumise et qu’il arrivera à Mélenchon ce qui arrive à Pablo Iglesias en Espagne. S’il y a une candidature commune, il sera battu par lui ou elle, et ce sera la fin de l’aveuglement « révolutionnaire » de la France Insoumise et de Mélenchon, comme c’est la fin de Podemos.

Erwan Bruckert

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *