« Autobiographie d’un poulpe », les fables symbiotiques de Vinciane Despret
Dans ce livre de fiction, la philosophe se fonde sur des connaissances établies pour détourner les codes de la discussion scientifique et créer des récits où les hommes et les animaux formeraient un monde vivable.

Un psychologue passionné par la personnalité des araignées entend de mystérieux acouphènes, au sujet desquels se questionnent les membres de l’association des sciences cosmophoniques et paralinguistiques. Comme d’autres arachnologues, présentant les mêmes symptômes, il serait « la chambre d’échos d’araignées » qui « vibrhurlaient » (crier en vibrant), en réaction à la saturation de leur environnement en ondes et en vibrations.
Dans le monde post-cartésien où se déroulent les récits d’Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation, de la philosophe Vinciane Despret (Actes Sud, avril 2021, 160 pages, 19 euros), les animaux ne seraient plus considérés comme des machines mais comme des êtres capables de jeux, de rites et de fictions et pouvant entrer en symbiose avec des enfants humains, les « symenfants ». Et la biologie ne serait plus qu’une discipline parmi d’autres pour explorer ce monde, notamment la thérolinguistique, discipline imaginaire inventée en 1974 par l’écrivaine Ursula K. Le Guin pour désigner la branche de la linguistique spécialisée dans l’étude des langages animaux.
Un monde nouveau
Empruntant à la fois au « rhinograde » de Gerolf Steiner pour le détournement des codes de la discussion scientifique et au neurologue Oliver Sacks pour l’exploration par la fiction d’une question scientifique, ces nouvelles esquissent les contours d’un monde nouveau, né de la rupture épistémologique sur notre rapport au vivant. Et tout l’art de Vinciane Despret est d’extrapoler à partir de connaissances existantes, pour décrire le monde animal tel qu’il pourrait être perçu, au-delà de cette rupture.
Les chercheurs pourraient ainsi avoir découvert que les crottes cubiques des wombats servaient à construire des murs fécaux dont le sens serait sacré et que les Ulysse, les symenfants symbiotiques avec les poulpes adeptes de la métempsychose, auraient transmis aux humains des appels de détresse car ils ne peuvent plus se réincarner. Les corps, où transitent leurs âmes, ont été décimé par la pêche intensive.
Car ces récits ont aussi parfois l’intonation de chants funèbres sans pour autant exclure la possibilité d’une renaissance, si l’humain devenait enfin capable de prendre soin des « autres qu’humains » et refonder avec eux un monde vivable. « Sarah, plus personne dans ce monde n’a l’éternité devant soi. Fais connaissance avec la mer, apprends à la goûter avec ta peau, avec tes muscles, avec tes yeux, avec ta bouche, (…) apprends le goût des corps qui y vivent et ceux qui s’y décomposent et qui nourrissent d’autres êtres, apprends aussi les poissons qui les font mourir, goûte tout cela et remercie dans la colère et dans la joie. Tu nous aideras », supplie ainsi un Ulysse.
Catherine Mary dans Le Monde