Espagne 1936-1939 : un ouvrage éclaire les racines d’une guerre qui résonne encore aujourd’hui
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« La guerre d’Espagne est la première véritable guerre contre le fascisme », décrypte un historien

François Godicheau, co-auteur d’un livre sur la Guerre d’Espagne et contre le fascisme
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L’historien toulousain François Godicheau livre dans La guerre d’Espagne 1936-1939. La démocratie assassinée un nouveau récit de la guerre civile espagnole qui éclaire aussi le présent. Cet ouvrage, coécrit avec Pierre Salmon et Mercedes Yusta Rodrigo, sort le 12 mars en librairie.
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À l’occasion des 90 ans de la victoire du Front populaire espagnol en février 1936, un ouvrage revient sur l’un des drames majeurs du 20e siècle : la guerre d’Espagne. Intitulé La guerre d’Espagne 1936-1939 – La démocratie assassinée, ce livre coécrit par François Godicheau, Mercedes Yusta et Pierre Salmon propose une lecture renouvelée de ce conflit, en le replaçant dans une histoire longue et profondément politique.
« Ouvriers ! Paysans ! Antifascistes ! Espagnols ! Patriotes ! Face au soulèvement militaire fasciste, tous debout pour défendre la République, pour défendre les libertés populaires et les conquêtes démocratiques… Les fascistes ne passeront pas. ¡No Pasarán! »
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Ces mots sont ceux de Dolores Ibárruri Gómez, figure emblématique de la guerre d’Espagne. Militante communiste et grande voix de la résistance républicaine, « La Pasionaria » incarne l’élan populaire qui s’oppose dès 1936 au coup d’État et à la montée du fascisme.
90 ans plus tard, cet appel résonne encore, comme le témoignage d’un moment où l’histoire a basculé. Derrière ces mots, toute la complexité d’un conflit qui ne se résume pas à une simple guerre, mais s’inscrit dans une dynamique politique et sociale plus profonde.
Un livre revient sur la guerre d’Espagne en la replaçant dans une histoire longue, faite de tensions sociales et de manipulations politiques. Les historiens François Godicheau, Mercedes Yusta et Pierre Salmon montrent comment la République a été progressivement renversée.
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“La Guerre d’Espagne 1936-1939. La démocratie assassinée”, un essai historique indispensable
À l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire du Frente popular, ce livre en retrace le destin de la victoire électorale à la défaite militaire. Et dresse le terrible bilan de la guerre civile qui suivit…
Des républicaines en armes, lors de l’été 1936.
La guerre d’Espagne, avec son cortège de photographies, d’écrivains qui se sont engagés — de Malraux à Bernanos —, et une longue historiographie depuis Hugh Thomas, Pierre Broué ou Paul Preston, est l’un des moments historiques et politiques les plus importants du XXᵉ siècle. Il est compris comme une répétition générale mettant face à face les démocraties et les dictatures. Y revenir, pour le quatre-vingt-dixième anniversaire du Frente popular, est l’occasion pour deux historiens et une historienne de dresser un bilan de cette terrible guerre civile et, surtout, de l’envisager dans la longue durée, depuis la République de 1931 jusqu’aux plaies qui ne cessent
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Une guerre qui ne commence pas en 1936
Contrairement à l’idée reçue, les trois auteurs ne limitent pas la guerre d’Espagne aux années 1936-1939. Pour eux, tout commence bien avant, dès la proclamation de la Deuxième République espagnole le 14 avril 1931.
Au 20e siècle, l’Espagne est en décalage avec l’Europe, elle entre dans le siècle affaiblie, marquée par la perte de son empire colonial et traversée par de fortes tensions sociales. D’un côté, des élites inquiètes du déclin du pays. De l’autre, des classes populaires qui aspirent à la démocratie.
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Une fracture profonde qui va structurer les années 1930. Le sous-titre de l’ouvrage n’est pas anodin. Pour les auteurs, la Deuxième République espagnole n’a pas échoué, elle a été renversée. Le coup d’État militaire de juillet 1936, mené notamment par Francisco Franco, marque un tournant.
Mais il s’inscrit dans un processus plus large, celui d’une fascisation progressive de la société. Dès 1931, un récit du « chaos » est construit et diffusé, nourri par des réseaux médiatiques conservateurs et des violences orchestrées.
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Dans les campagnes andalouses, des mobilisations sociales liées à la misère sont présentées comme des menaces révolutionnaires, tandis que la répression miliaire alimente à son tour la tension. L’État républicain, pris entre volonté de réforme et impératif d’ordre, peine à s’imposer.
Dans ce climat, le rôle de l’Église catholique apparaît central. Longtemps pilier du pouvoir monarchique, elle voit dans la République une menace directe, notamment après la séparation de l’Église et de l’État en 1931.
Très vite, elle s’inscrit dans une opposition frontale, participant à la diffusion d’un discours présentant le régime comme ennemi de la religion et de l’ordre social. Lorsque le coût d’État militaire éclate en juillet 1936, il s’inscrit ainsi dans une dynamique déjà à l’œuvre.
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Une guerre « globale » contre le fascisme
Le livre insiste sur un point clé : la guerre d’Espagne est la première guerre globale contre le fascisme. L’Allemagne nazie de Adolf Hitler et l’Italie de Benito Mussolini soutiennent activement les franquistes, tandis que la République se retrouve isolée par la politique de non-intervention de la France et la Grande-Bretagne.
La guerre qui s’ouvre alors est une guerre d’extermination autant que de conquête, visant une partie de la population assimilée à une « anti-Espagne ». Bombardements de civils, répression systématique, terreur organisée… La violence dépasse largement le cadre d’un conflit classique. Le bombardement de Guernica en avril 1937 en est un symbole.
Pour les historiens, le conflit ne s’arrête pas en 1939. La victoire franquiste ouvre une longue période de répression. Le régime de Franco prolonge la guerre par d’autres moyens : exécutions, camps, travail forcé. Pendant des années, une lutte inégale se poursuit, jusqu’aux dernières condamnations à mort en 1975, peu avant la mort de Franco.
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Toulouse, terre d’exil et de mémoire
Dans le Sud-Ouest, cette histoire résonne particulièrement. Après la défaite républicaine, des centaines de milliers d’Espagnols fuient vers la France lors de la Retirada. Toulouse devient l’un des principaux foyers d’accueil. Il faut dire que près de 500.000 Espagnols franchissent les Pyrénées au début de l’année 1939.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi sur la mémoire démocratique, il y a trois ans, le consulat d’Espagne à Toulouse a reçu près de 2.000 demandes d’obtention de la nationalité espagnole « par devoir de mémoire », mais aussi « pour des raisons politiques ». Une précédente loi avait déjà permis aux descendants de républicains exilés d’acquérir la nationalité espagnole.
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Ces réfugiés participent à la vie économique et culturelle locale, fondant associations, écoles et traditions encore visibles aujourd’hui. Malgré cette présence durable, leur reconnaissance a longtemps tardé. Il faut attendre le 20 mars 2009 pour que la Ville inaugure le quai de l’Exil républicain espagnol, à l’initiative de Pierre Cohen.
Mais d’autres initiatives avaient déjà marqué les esprits. En 2004, la Région Midi-Pyrénées, alors présidée par Martin Malvy, publiait un ouvrage consacré aux Républicains espagnols en région, intitulé Républicains espagnols en Midi-Pyrénées : exil, histoire et mémoire, diffusé ensuite en castillan et catalan.
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Deux ans plus tard, une célébration d’ampleur était organisée place du Capitole pour les 75 ans de la République espagnole, sous l’impulsion conjointe de la municipalité dirigée par Jean-Luc Moudenc et de l’Amicale des Anciens Guérilleros Espagnols en France – Forces Françaises Intérieures (AAGEF-FFI).
En filigrane, l’ouvrage interroge notre époque. Montée de l’extrême-droite, discours sur l' »ennemi intérieur », manipulation médiatique… Les parallèles avec les années 1930 sont assumés. Pour les auteurs, comprendre la guerre d’Espagne, c’est aussi comprendre les mécanismes qui fragilisent les démocraties.
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François Godicheau est professeur d’histoire à l’Université Toulouse Jean-Jaurès. Il a publié une quinzaine d’ouvrages dont plusieurs livres sur la guerre d’Espagne.
Mercedes Yusta Rodrigo est professeure d’histoire contemporaine de l’Espagne à l’Université Paris 8. Elle est spécialiste de la dictature franquiste et de l’antifascisme.
Pierre Salmon est maître de conférences en histoire contemporaine à l’École normale supérieure (PSL), spécialiste de la guerre d’Espagne, de la mémoire de ce conflit et, plus généralement, du trafic
d’armes.
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Journaliste web et radio, Margot est notamment passée par La Dépêche du Midi et CFM Radio avant de rejoindre l’équipe de L’Opinion Indépendante.