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Grippe aviaire : et si la prochaine pandémie venait des élevages intensifs ?

Alerte ! Différentes souches du virus circulent en Russie, en Chine et en France. Avec de premières transmissions à l’homme.

Un éleveur du Sud-Ouest s'apprête à abattre des canards en prévention de la grippe aviaire, à Belloc-Saint-Clamens, le 6 janvier 2017.

Un éleveur du Sud-Ouest s’apprête à abattre des canards en prévention de la grippe aviaire, à Belloc-Saint-Clamens, le 6 janvier 2017.

Le Covid-19 fait oublier qu’une autre pandémie flambe partout dans le monde. L’Influenza aviaire – communément appelée grippe aviaire – circule massivement dans l’ombre des élevages de volailles. Fin novembre, un premier foyer a été détecté en France dans une exploitation de poules pondeuses à Warhem (Nord) après un « constat de mortalités anormales », selon le ministère de l’Agriculture. Le gouvernement avait pourtant anticipé en ordonnant, quelques semaines plus tôt, le confinement des volatiles sur l’ensemble du territoire en raison de la multiplication des cas hors de nos frontières parmi les oiseaux migrateurs. Le traumatisme de l’épizootie de l’hiver 2020 ne s’est pas effacé. La maladie s’était alors répandue comme une traînée de poudre dans les élevages du Sud-Ouest et n’avait été enrayée qu’au prix de l’abattage de plus de 3,5 millions d’animaux. Le scénario tant redouté pourrait se reproduire.

Depuis mai, des foyers ont été détectés dans plus de 40 pays. Et près de 16 000 cas chez les oiseaux domestiques et sauvages ont déjà été signalés rien qu’en octobre, « ce qui laisse entrevoir un risque accru de circulation du virus », s’inquiète l’Organisation mondiale de la santé animale. Outre le coût économique pour les professionnels du secteur, la prévalence du virus inquiète les scientifiques, qui craignent un débordement dans la population humaine. C’est ce qui s’est passé l’an dernier. En décembre, dans un gigantesque élevage près de la ville d’Astrakhan, dans le sud de la Russie, 101 000 poulets s’étaient évanouis avant de mourir. En cause, une souche relativement nouvelle, la H5N8, qui a forcé les autorités à abattre à la hâte 900 000 autres volatiles à titre préventif. Et l’affaire ne s’était pas arrêtée là : sur les 150 travailleurs de l’exploitation, sept se sont révélés porteurs de la maladie. Il s’agit là des premiers cas connus de transmission de H5N8 à l’homme.

Selon les scientifiques, il existe au total huit variants de la grippe aviaire, tous capables de contaminer, voire de tuer, des êtres humains. Considérés comme présentant des risques de gravité supérieure au Covid-19, ils circulent régulièrement dans les élevages industriels du monde entier, en passant quasiment inaperçus. Cette année, un vent d’inquiétude souffle depuis mi-octobre en provenance de Chine, où la souche H5N6, identifiée pour la première fois il y a sept ans, a infecté 50 personnes – pour la plupart, des travailleurs dans les élevages de volailles. Cela suggère que le H5N6 gagne du terrain, mute et pourrait devenir extrêmement dangereux. Au point que le Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies le qualifie de « menace sérieuse ».

Adaptation ou recombinaison : les deux scénarios redoutés

« A court terme, il n’y a pas de risque zoonotique, tente de rassurer Jean-Luc Guérin, professeur à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse, spécialiste en aviculture et pathologie aviaire. Cette forme de grippe est parfaitement adaptée aux oiseaux, particulièrement aux canards. Cependant, si on laisse ce virus prospérer pendant des années au sein des élevages, on prend le risque de le voir devenir dangereux pour l’homme ». Un point de vue partagé par Hervé Fleury, virologue émérite au CNRS : « En cas d’infection chez l’homme, on observe un taux de mortalité de l’ordre de 40 à 50 %. Pour le moment, la grippe aviaire n’a pas de capacité pandémique, et la transmission interhumaine demeure très faible, sans que nous en connaissions exactement la raison. »

Le chercheur redoute deux scénarios : une adaptation de la souche H5N8 à l’homme à force de circuler au sein des élevages ; ou une recombinaison du virus avec H3N2, la grippe humaine. Le cas de la grippe A (H1N1) de 2009 reste à ce titre emblématique, puisqu’il s’est révélé être une recombinaison de trois types : aviaire, humaine et porcine ! « Il s’agit d’une chimère mosaïque qui s’est adaptée à l’écosystème dans lequel elle évoluait », détaille François Renaud, directeur de recherches au CNRS et biologiste de l’évolution des maladies infectieuses.

Des capacités d’évolution et de mutation qui, selon les scientifiques, doivent nous faire repenser le concept d’élevage intensif : son principe favorise la circulation et la mutation des virus. « On doit intégrer le fait que le virus H5N8 va sans doute s’installer pour de nombreuses années encore. Ce danger est un vrai challenge pour nos systèmes de productions de volailles en plein air », juge encore Jean-Luc Guérin. Dès lors, comment peut-on espérer contenir cette épizootie ? Et les prochaines ? La question vaut réponse. Dans ses hypothèses sur les origines du Covid, l’OMS soupçonne encore le coronavirus de provenir des fermes géantes d’Asie du Sud-Est. C’était déjà là, dans ces bâtiments bondés de volailles, qu’était apparu, au milieu des années 2000, un certain… H5N1.

Yohan Blavignat

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