
L’écrivain Marek Halter.
Marek Halter : « Nous avons besoin d’un mouvement pour la paix en Ukraine ! »
L’écrivain Marek Halter nous raconte son projet de flottille pour la paix en Ukraine, composée de trois bateaux de pêche.
Tout paraît clair. Limpide. Quand deux peuples se combattent, le premier devoir des hommes est de les séparer. « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière. » C’est dans le Talmud. Et c’est dans le Coran. Aussi loin que je me souvienne, cette devise a toujours été mienne.
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Un mouvement pour la paix n’arrête pas un envahisseur, mais il fait douter sa population. Ainsi que son armée. Les contestations contre la guerre du Vietnam le prouvent. Le slogan « Peace Now! La Paix maintenant ! » s’est également avéré ô combien efficace pendant la guerre israélo-arabe ! Rien de tel ne nous anime aujourd’hui, alors qu’à nos portes se déroule la guerre russo-ukrainienne qui dure depuis cinq cents jours, et qui compte déjà, selon l’ONU, plus de cinq cent mille morts.
Une flottille pour la paix
La paix, obtenue ou imposée, ne protège pas seulement l’agressé. Elle désarme l’assaillant et permet à la victime de le juger. Partant de ce principe simple, nous avons, avec quelques amis, conçu un projet : une Caravane pour la Paix. Un car avec à son bord une trentaine de représentants des cultes, hommes et femmes que l’on ne peut soupçonner d’avoir un quelconque intérêt dans ce conflit, devait traverser les frontières : de la Pologne jusqu’à Kiev, puis de Minsk à Moscou. Les problèmes de visas et de sécurité, le coût de cette opération, nous ont finalement empêchés de nous mettre en route. Le véhicule, floqué du titre « Caravane interreligieuse pour la Paix Moscou-Kiev » en français, anglais, russe et ukrainien, était pourtant déjà loué.
Désireux de réaliser ce projet, un autre moyen de locomotion nous est apparu : le bateau. Au départ d’Istanbul, une flottille, composée de trois bateaux de pêche, doit donc s’aventurer dans le Bosphore jusqu’à la mer Noire, en direction d’Odessa puis de Sébastopol. Suivie par les médias, cette démarche peut trouver un écho et un soutien international. Y compris chez les Ukrainiens et les Russes.
Notre Flottille pour la Paix peut, comme on nous l’a justement fait remarquer, être saisie ou coulée en pleine mer. Cependant, cette initiative de quelques « hommes de bonne volonté », ainsi que Jésus les appelait, pourrait rompre, j’en suis convaincu, le discours de haine nourri par les deux belligérants, fermant quant à lui toute porte à une solution à ce conflit, le plus sanglant en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette action n’entrave en rien le point de vue de ses participants à l’égard de cette guerre. Mais elle résulte d’une volonté commune : sauver des vies humaines. « Le monde repose, disent les Écritures, sur trente-six justes. » Nous sommes donc trente-six.
Un monde qui change
Dès le départ, l’intérêt était manifeste. Nous avions à nos côtés certains évêques de France et d’Italie, des prêtres orthodoxes, parmi lesquels le patriarche de Constantinople, des imams de France et de Belgique, plusieurs rabbins soutenus par les grands rabbins de France et de Turquie, enfin des représentants des cultes bouddhistes, protestants, baptistes… Or, cet enthousiasme a tendance à s’effriter sous la pression des opinions publiques et des autorités, françaises notamment, qui non seulement ne proposent aucun appui, mais n’ont même pas souhaité nous écouter, comme si elles craignaient de confronter leurs certitudes politiques à notre démarche humanitaire.
De même, certains amis intellectuels, compagnons de batailles passées, ont préféré, cette fois-ci, tels leurs lointains prédécesseurs, suivre en spectateurs le combat des gladiateurs dans les arènes de Rome, et jouir du pouvoir qui leur est donné de lever ou de baisser le pouce. Seul l’écrivain Emmanuel Carrère, qui s’est proposé d’accompagner la Flottille et d’en tenir en quelque sorte le journal de bord, me relance encore.
Entre-temps, le monde change. Une scission s’installe. D’un côté, l’Occident, blanc, qui se serre les coudes, non pas autour des valeurs culturelles et éthiques chères à Hugo, mais d’une alliance militaire dirigée par les États-Unis d’Amérique. De l’autre, le reste du monde, les trois quarts de l’humanité, qui regardent du côté de Poutine, non par amour à l’égard du chef du Kremlin, mais par détestation envers l’Occident. Cet Occident qui, après les avoir colonisés, continue à leur donner des leçons.
Éviter la catastrophe
Or, dans les deux camps, personne ne souhaite déclencher une guerre mondiale, totale. D’où le refus des membres de l’OTAN de déclarer, comme la logique le voudrait, la guerre à la Russie. D’où, également, le refus de la Chine d’envoyer ses soldats à la frontière de l’Ukraine. Les grandes catastrophes arrivent cependant toujours de manière inattendue. Ainsi, selon Nietzsche, un homme primitif provoqua, par hasard, le premier incendie qui ravagea l’univers, en frottant deux pierres pour en extraire une étincelle.
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Une Flottille interreligieuse pour la Paix peut-elle, à elle seule, prévenir la catastrophe ? Non, bien sûr. Mais les images de ces trois bateaux de pêche – ornés d’inscriptions exhortant, en ukrainien, en russe, en français et en anglais, d’arrêter le combat –, arraisonnés par des navires de guerre en pleine mer Noire, qui « exploseraient » les écrans de télévision, donneront l’alerte.
Quand M. Halter écrit : « De l’autre, le reste du monde, les trois quarts de l’humanité, qui regardent du côté de Poutine, non par amour à l’égard du chef du Kremlin, mais par détestation envers l’Occident », il faut en conclure qu’il est mal informé.
Quel reste du monde ? Le reste du monde serait proto-fasciste ? Qu’y voir sinon du mépris envers les peuples d’Afrique, d’Océanie, d’Asie, d’Amérique rêvant d’autonomie et de démocratie ? M. Halter est mal informé sans l’excuse. Il paraît ignorer que les pays du Sud de la Chine, seulement séparé de l’Empire du milieu par une mer que veut s’approprier en intégralité Xi et sa clique, s’effraient des ambitions hégémoniques des vieillards du PCC. Les Philippines, qui ont récemment commandé auprès de la Corée un bâtiment de guerre navale, sont journellement confrontés aux provocations de la marine chinoise qui cherche l’incident. Le Japon a décidé de se remilitariser ; le Vietnam se rapproche des USA ; les Etats de Micronésie – à l’exception des ïles Salomon – serrent les rangs et sollicitent la protection des flottes US, Française et Australienne. La Malaisie a refusé l’implantation d’une ville nouvelle face à Singapour en raison de la main mise chinoise sur le projet. Les marines occidentales et pacifiques procèdent depuis plusieurs mois à des manœuvres conjointes en « mer de Chine » ou du Japon, ce dont ne soufflent mots nos médias de masse.
Et si Lulla (Brésil) se rapproche de Poutine et de Xi Jinping, c’est beaucoup plus pour éviter de subir un seul hegemon, de diviser au contraire les parrainages comme le permet désormais un multicentrisme planétaire de plus en plus affirmé. Stratégie qu’on retrouve en Algérie comme en Tunisie, etc… Le coup d’Etat au Niger a mis en exergue deux groupes de pays en Afrique, qui recoupe probablement deux sections au sein des peuples africains : extrémistes autoritaires d’un côté tenté par le putsch ou le djihad, démocrate de l’autre, qui ont compris que s’extirper de la gueule du caïman pour se jet dans celle de l’ours n’a aucun intérêt.
Certes M. Halter souligne que l’alignement sur les despotismes alternatifs n’était qu’un pis aller. Cela n’en reste pas moins une forme d’onction envers les sino et russo-nazismes, qui semble bien le camp choisi par M. Halter qui croit qu’on arrête les guerres avec les belles paroles du Talmud (pourquoi alors la guerre hébraïco-palestinienne n’est-elle pas finie depuis longtemps ?), avec des roses ou des soupirs pacifiques. Paroles mielleuse – l’enfer est pavé de bonnes intentions – qui s’inscrivent en fait dans la stratégie des despotismes et constituent une forme d’approbation silencieuse de l’agression des tyrans envers les peuples..