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Paranoïa, idéologie, sadisme… Vladimir Poutine se prend-il pour un nouveau Staline…

Mercredi 16 mars, le président russe a appelé à une « purification » de la société russe, rappelant les purges staliniennes. Depuis plusieurs années, Poutine n’a de cesse de réhabiliter le culte du « petit père des peuples »

Une illustration de Poutine aux côtés de Hitler et Staline photographiée dans un parc de Kiev. (Photo by Sergei SUPINSKY / AFP)

Une illustration de Poutine aux côtés de Hitler et Staline photographiée dans un parc de Kiev.

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En septembre 2017, la Société russe d’histoire militaire, organisation fondée par Vladimir Poutine, inaugurait à Moscou un buste de… Staline. L’objectif était affiché : permettre à la jeunesse russe de connaître une version « impartiale » de l’Histoire, selon l’expression de Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. Un récit glorieux, celui de la grande victoire patriotique contre l’Allemagne nazie, où l’on omet les crimes commis entre 1922 et 1953 par le « petit père des peuples ». Un choix historique initié par Vladimir Poutine lui-même, nostalgique de l’URSS de Staline – plutôt que de celle de Lénine -, une époque où son pays régnait sur la moitié de l’Europe.

L’idée toujours ravivée d’un ennemi pour la grande Russie

Alors le président russe se comporterait-il en fils spirituel du tyran rouge ? « On est tout à fait dans la matrice stalinienne, avec cette idée d’encerclement. Ce n’est pas nouveau dans l’esprit de Poutine mais les Occidentaux viennent tout juste de s’en rendre compte », explique à L’Express Françoise Thom, historienne spécialiste de la Russie. Étendre son influence toujours plus loin, pour se protéger des ennemis, des fascistes, des nazis, des Occidentaux, les noms changent selon les périodes, mais l’idée reste la même ; il s’agit de raviver un adversaire éternel afin de justifier un pouvoir autoritaire. « La paranoïa est induite par l’idéologie chez Staline, mais avec Poutine c’est une sorte de caractéristique professionnelle due à sa formation au KGB », nous précise l’auteure de l’ouvrage Comprendre le Poutinisme (Ed. Desclée de Brouwer). Elle est l’instrument du principal dessein du président russe, idéologiquement audacieux, de reconquérir les territoires de l’Empire tsariste de l’Oural aux rivages d’Odessa en employant les méthodes du stalinisme. Une volonté d’extension qui pose une équation insoluble : plus la Russie s’étend, plus elle se sentira encerclée.

En politique intérieure, Poutine s’inspire aussi des vieilles méthodes de Staline. Et s’il ne décide pas de quotas de citoyens à arrêter au hasard, il muselle sa population en lui interdisant l’accès aux réseaux non étatiques et exige de sa police qu’elle arrête tout opposant à ses projets. Il est ainsi interdit depuis le début de l’offensive en Ukraine le 24 février de s’opposer publiquement à cette guerre, ou plutôt à « l’opération militaire spéciale » russe, pour reprendre le vocabulaire du Kremlin. Car les mots comptent, et le dirigeant russe est un adepte de la « langue orwellienne », selon l’expression de Françoise Thom, qui constate en miroir qu’aujourd’hui « les gens n’osent plus ouvrir la bouche » en Russie, comme au temps du dictateur Staline. Lors d’une allocution devant ses ministres, retransmise à la télévision d’Etat mercredi 16 mars, Vladimir Poutine muscle son discours. Quitte à renvoyer aux heures les plus sombres du XXe siècle. Appelant à une « purification » de la société russe, et dénonçant les « nationaux-traîtres » vus comme la 5e colonne de l’Occident, le maître du Kremlin en appelle ainsi au souvenir des purges staliniennes ».

La filiation se ressent jusque dans le domaine économique, avec la volonté de ne dépendre que de soi, défendue par l’idéologue Alexandre Douguine, un proche des cercles du pouvoir. Vivre en totale autarcie, se refuser au monde, quitte à déplacer des populations dans différentes régions comme la Sibérie, telle est l’idée présentée en fin d’année dernière par le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou. Étendre l’espace de peuplement par la conquête militaire, refuser l’ordre libéral, c’était aussi le projet global d’un autre dictateur, l’ennemi juré de Staline, Adolf Hitler.

Deux personnalités profondément sadiques

Au-delà de leurs manières de gouverner, Staline et Poutine se rejoignent sur certains traits de caractère. Lors de pourparlers russo-allemands en 2007 au Kremlin, le président russe laisse entrer dans son bureau son labrador, sachant très bien que la chancelière allemande d’alors, Angela Merkel, a une phobie des chiens depuis qu’elle a été mordue dans son enfance. Le petit sourire de Poutine ne laisse guère de place au doute, il aime jouer avec ses interlocuteurs. Dernier exemple en date, les bafouillages du chef du renseignement extérieur russe, Sergueï Narychkine, lorsque Poutine lui demande en direct à la télévision s’il soutient la reconnaissance de l’indépendance des républiques de Donetsk et de Lougansk. Humilié pour avoir voulu donner « une dernière chance » à la diplomatie, le chef du SVR (services secrets extérieurs) est contraint par d’affirmer en bredouillant qu’il est sur la même ligne que son chef.

« Il y a chez Poutine comme chez Staline une volonté d’humilier. Côté sadisme, les deux peuvent se regarder dans les yeux », abonde Françoise Thom. Leur attitude perverse ne vise pas seulement leurs adversaires mais également leurs proches collaborateurs, réduits au rang de laquais. Sur l’échelle de la terreur, Staline allait néanmoins plus loin, ayant par exemple pris pour habitude de faire signer à ses conseillers les actes de déportation de leurs propres femmes.

Une chose est sûre pour Françoise Thom, Poutine met la doctrine de son aîné en pratique. On peut la retrouver dans une phrase prononcée en 2001 par le président de la Commission des Affaires étrangères de la Douma : « Ce n’est pas à l’Otan de s’étendre vers l’Est, c’est à la Russie de s’étendre vers l’Ouest. » Et ainsi renaîtra l’URSS de Staline.

Jean-Clément Martin Borella

Guerre en Ukraine : « Poutine prend désormais ses décisions seul »

Le président russe s’est, depuis le début de la pandémie, coupé de son cercle proche, décrit le chercheur Ben Judah. Il vit dans une bulle, faite d’informations biaisées et de rêves de retour à la Grande Russie.

"Vladimir Poutine a perdu tout intérêt pour le présent, s'est peu à peu désintéressé de la gestion de l'Etat et de l'économie. Il ne lit presque que des livres d'Histoire", explique le chercheur Ben Judah.

« Vladimir Poutine a perdu tout intérêt pour le présent, s’est peu à peu désintéressé de la gestion de l’Etat et de l’économie. Il ne lit presque que des livres d’Histoire », explique le chercheur Ben Judah.

Ben Judah est chercheur à l’Atlantic Council, un centre de réflexion américain. Journaliste et écrivain, il est l’auteur de Fragile Empire (Yale University Press, non traduit), sur la Russie de Vladimir Poutine. Il décrypte le durcissement préoccupant du pouvoir du président russe.

 L’invasion de l’Ukraine a-t-elle été décidée par Vladimir Poutine seul ?

Ben Judah : Oui, ou presque. Poutine a planifié cette attaque de manière secrète avec un très petit groupe de personnes, comme s’il s’agissait d’une conspiration au sein du gouvernement russe. Il n’y a pas eu de consultation avec les différents niveaux de l’appareil d’Etat. Pourtant, au début de son règne, il y a vingt-trois ans, il consultait les hauts fonctionnaires et les hommes d’affaires et négociait avec eux. On pouvait alors dire qu’il était à la tête d’un régime. Avant d’annexer la Crimée en 2014, Poutine en avait débattu avec l’élite du pays. Mais depuis, la Russie a évolué dans une direction de plus en plus autoritaire. Avec l’épidémie de Covid-19, le phénomène s’est considérablement accéléré : le pays est devenu ce que les politologues appellent une « dictature personnaliste », où tout le pouvoir est aux mains d’un seul individu.

Comment expliquer cette évolution ?

Poutine s’est isolé pendant la majeure partie de 2020, dans sa résidence de Valdaï, à mi-chemin entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Les plus hauts responsables du régime, y compris ses proches, des anciens du KGB ou de l’équipe du maire de Saint-Pétersbourg rencontrés dans les années 1990, devaient se soumettre à de longues quarantaines pour pouvoir accéder à lui. Même Igor Setchine, à la tête de la holding d’Etat Rosneft, censé être très proche de lui, avait du mal à le voir. Il s’est coupé des relations au jour le jour avec la plupart des membres de l’élite russe. Contrairement à Staline, qui aimait passer des soirées à boire et regarder des films avec les membres du Politburo dans sa datcha [résidence], Poutine s’est isolé du monde. Donc, en un certain sens, cette situation est encore plus effrayante que sous Staline.

Comment a-t-il évolué sur le plan idéologique ?

Il a perdu tout intérêt pour le présent, s’est peu à peu désintéressé de la gestion de l’Etat et de l’économie. Il ne lit presque que des livres d’Histoire, principalement sur les grands tsars de la Russie impériale. Poutine s’est, parallèlement, entouré de personnes représentatives d’une tendance néoimpérialiste et prônant une religion orthodoxe nationaliste. Au cours de la dernière décennie, il s’est mis à parler comme eux. Pourtant, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il s’était présenté comme un homme fort qui défendrait les intérêts de la classe moyenne et de l’élite économique, et entretiendrait de bonnes relations avec l’Occident…

Qui sont les personnes qui l’ont l’influencé ?

Il y a sans doute eu le milliardaire Iouri Kovaltchouk, surnommé le « banquier personnel » de Poutine et qui appartient au collectif de datchas fondé par celui-ci sur le lac Komsomolskoye, près de Saint-Pétersbourg. Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du conseil de sécurité, a aussi accompagné cette transformation collective. Mais la personne qui a le plus influencé ce voyage idéologique est certainement Poutine lui-même. S’il avait exprimé un désintérêt pour ces thèses, tous ses obligés auraient immédiatement changé de discours. Poutine a des croyances très profondes.

A-t-il pour autant perdu le sens des réalités ?

Ce que fait Poutine est irrationnel si l’on juge en tant qu’Occidental vivant en démocratie, mais pas si l’on raisonne comme un dictateur. Durant l’été 2020, le soulèvement populaire en Biélorussie l’a convaincu qu’à cause de sa proximité et de sa fraternisation avec l’Occident, le monde russophone risquait de s’effondrer. Le Kremlin a alors commencé une lente annexion de la Biélorussie – aujourd’hui parachevée. Et tandis que les frontières se fermaient à cause de la pandémie, Poutine s’est pris à croire que le peuple russe accepterait de rompre avec l’Occident. Pour un dictateur personnaliste, il peut être logique d’entrer dans une période de confrontation, susceptible de remobiliser la société.

Il n’en a pas moins commis des erreurs…

Comme son pouvoir augmente, la peur qu’il suscite augmente et les gens ne lui disent que ce qu’il veut entendre, ce qui altère sa capacité à prendre des décisions. Mal informé, Poutine pensait que les dirigeants occidentaux seraient incapables d’organiser une réponse collective : une erreur d’appréciation majeur. Il s’est aussi lourdement trompé sur l’ampleur des sanctions que ces derniers seraient prêts à prendre – notamment à l’encontre de la Banque centrale russe. Mais quand on connaît le professionnalisme des hauts responsables du ministère des Finances russe, on comprend vite qu’ils n’ont pas été écoutés ou qu’ils ont eu peur d’exposer leurs réticences.

Dans le domaine militaire, l’analyse a été tout aussi catastrophique. Poutine semblait croire que Sergueï Choïgou, ministre de la Défense, avait modernisé l’armée, avant de découvrir ses piètres performances sur le terrain, à cause de la corruption et de problèmes de gouvernance. Si le système fonctionnait normalement, et non comme une dictature, jamais une personne comme Choïgou, qui a été ministre pendant toute la période post-soviétique, et agit comme un laquais, n’aurait été nommé à un tel poste ! Mais la Russie est devenue une gérontocratie, dirigée par des gens influents et puissants, qui pensent tous comme Poutine.

Enfin, les Russes ont été aveuglés par leurs préjugés sur l’Ukraine et ont complètement sous-estimé sa résistance. Croyant connaître ce pays parce qu’il a appartenu à l’Union soviétique, ils n’y ont jamais développé d’expertise pointue, comme ils l’ont fait pour le Moyen-Orient ou la Chine.

Poutine est-il, en Russie, en position de force ?

Lorsqu’un dictateur dispose d’hydrocarbures à grande échelle, il n’a pas besoin de négocier avec la population, car il peut faire tourner l’économie sans elle. En outre, Poutine a les moyens d’opprimer la société et peut, grâce à ses ressources financières, s’appuyer sur ses services de sécurité [siloviki], plus précisément sur la Garde nationale, une unité militaire chargée de la défense du Kremlin, et le service de protection présidentiel.

Ces dix dernières années, Poutine a passé beaucoup de temps à offrir des « cadeaux » et des postes politiques à cette garde prétorienne. Aujourd’hui, les siloviki ont une forte mainmise sur le système politique. Ils se sont radicalisés idéologiquement. Coupés de l’Occident par les sanctions, ils ressemblent de plus en plus aux Gardiens de la révolution en Iran. Contrairement à ce que se passe dans des régimes autoritaires, les dictateurs personnalistes sont plus enclins à déclencher des guerres, ce qui les rend dangereux. Mais ils sont également plus susceptibles de les perdre, parce qu’ils prennent de très mauvaises décisions militaires…

Charles Haquet et Cyrille Pluyette sur l’express

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