Sorj Chalandon, Mao les cœurs !
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Lettre affectueuse à l’ancien grand reporter de «Libé» devenu écrivain reconnu, qui se raconte ado SDF et jeune maoïste après Mai 68.

Mon cher Sorj,
Tu es l’un de ceux qui ont fait ce journal. Tu y es entré parce que tu militais chez les maos et que tu savais dessiner. Tu y es resté, car tu aimais le journalisme et que tu savais y faire. Tu as été grand reporter, et l’un des meilleurs. «Un surdoué», me dira Philippe Lançon. Tu étais à Sabra et à Chatila, tu as suivi le procès Barbie et tu as souvent rallié cette Irlande républicaine qui te tenait tellement à cœur. Tu es resté trente-quatre ans dans la maison Libé. On s’y est côtoyés et on s’appréciait sans être forcément toujours en phase. Il y a eu des conflits, mais c’est le pain et le sel de cette rédaction. De toute façon, il est difficile de t’en vouloir longtemps, tu es trop charmeur, trop séducteur, trop malin. Tu avais l’art de retourner les assemblées générales et de faire triompher les thèses de la direction. Tu t’en amuses aujourd’hui quand tu détailles ta dépendance «à Serge». Serge July est celui qui t’a permis d’échapper à la violence qui guettait les fantassins de l’après-Mai 68, ceux qui auraient pu verser dans le sanglant des Brigades rouges ou d’Action directe. Serge est aussi pour toi, et tant pis si ça fait un peu cliché psy, tout ce que ton salaud de père n’était pas, un référent de substitution et une tutelle réparatrice. Tu es parti quand «Serge» s’est fait débarquer. Longtemps, tu as refusé de descendre à la station République qui desservait nos locaux de la rue Béranger, tant ta fidélité était meurtrie, ton ressentiment à vif et la perte irréparable. Tu es resté au chômage «trente mois» que tu recomptes encore, car c’est long quand on a 55 ans. Tu as rejoint le Canard enchaîné et tu leur en es redevable, même si parfois en fin de soirée, quand il s’agit de parler du journal où tu sévis, tu dis «à Libé» quand tu voudrais dire «au Canard».
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Surtout, tu es devenu un écrivain reconnu qui a signé une douzaine de romans. Ce qui te laisse hésitant quand tu me montres ta carte de presse où il est inscrit «membre honoraire». Tes droits d’auteur sont importants, tu as vendu 200 000 exemplaires du dernier sorti, l’Enragé. Mais il y a toujours cette envie de retourner sur le terrain, où tu es allé longtemps sans permis de conduire.
Je ne t’avais pas lu depuis un moment. A parcourir ton dernier manuscrit, le Livre de Kells, j’ai retrouvé ta vieille magie, tes belles manigances faites de minimalisme lexical et de maquignonnage émotif, d’empathie trop humaine et de lucidité lyrique. Et je me suis surpris à m’exclamer : «Ah ! quand même, il sait toujours y faire, l’enfoiré!»
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Dans ce dernier roman, passablement vrai, tu racontes ton émancipation à 17 ans. Tu dis cette nécessité de fuir une famille dégradante. Ex-collabo, ton père est d’extrême droite. Mythomane, il se prétend agent secret pour la CIA. Sans emploi précis, il fait régner la terreur à domicile. Il te bat parce que tu bégayes, à moins que ce ne soit l’inverse. Apeurée, ta mère laisse faire. Sténo dactylo, elle est devenue fonctionnaire. Elle tamponne des permis de construire, est la seule à bénéficier d’un salaire. Tout cela, j’en savais des bribes sans vouloir m’y appesantir. Quand on bosse dans un quotidien, le flot d’infos désaxe. L’influx nerveux et le souci de l’autre s’y dissipent tant on est là pour regarder le monde et se perdre de vue.
Ce que j’ignorais, c’est que tu avais passé un an dans la rue. L’époque est baba et ta tunique est mauve. Tu rêves d’Ibiza et de Katmandou. Tu écoutes Jimi Hendrix et John Mayall. Tu as toujours eu la fibre musicienne et tu as conservé cette flamme chantante. Lors de notre rencontre, toi qui es lié à la famille de Pierre et de Jean-Jacques Goldman, tu entonneras en guise de clin d’œil de bienvenue un traditionnel breton, l’hymne des maos créé par Dominique Grange et si on était passés au pub, les balades en gaélique auraient résonné jusqu’à tard dans la nuit. En cette année 1970, tu portes un sac à dos, tu tends le pouce et tu joues Jethro Tull à la flûte. Tu prends la route, et puis bientôt, tu fais aussi la manche. Tu fumes quelques pétards, tu tentes le LSD et reviens du voyage initié et pas trop démonté. L’automne arrive et te voilà qui découvre la dureté et la misère de coucher dehors, la crasse et les vols, l’obligation de planquer ses chaussures dans son sac de couchage et aussi ces instants de solidarité, aussi brefs que mémorables.
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Je ne te savais pas bagarreur. D’abord, tu n’en as jamais eu la carrure. Tu es resté un gringalet même si tu portes une barbe blanche et si tu exploses ton tee-shirt qui dit, en version originale, «Je suis toujours un salaud de pro-Sinn Féin non repenti.» Et puis tu as un tel bagout et une telle tchatche, un tel art de conteur, une telle capacité à nouer le contact et à surmonter les embrouilles, que jamais je n’aurais pensé que tu avais cogné, dur et sans pitié, dans la rue d’abord, en manif ensuite. Tu expliques : «C’est sur mon père que je cognais.»
Tu découvres les maos au hasard du Quartier latin. Tu sais déjà flairer l’époque, tu sens les possibles convergences. Tu te rapproches doucement. Eux vont te donner un toit, te prendre sous leur aile, te faire passer ton bac en candidat libre. Tu vends la Cause du peuple et tu assistes une famille immigrée à Nanterre. Et puis, tu fais le coup de poing contre Ordre nouveau et autres crânes rasés. Je t’imaginais mal une barre de fer à la main. Tu insistes : «C’est sur mon père que je cognais.» Et je te crois, même si l’ambivalence rôde encore.
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Un demi-siècle plus tard, tu as posé sur la table du salon un nunchaku comme celui dont tu usais alors. On est dans ton beau duplex du XVIe arrondissement et tu te contrefous qu’on te suspecte d’embourgeoisement, tant tu sais d’où tu viens et ce que tu as traversé. Tu dis : «Je me suis frotté à la rue, à la survivance, à la peur.» Tu ajoutes : «J’ai 73 ans et j’ai encore peur de me retrouver sans rien.» Vous avez racheté l’appartement de la famille de ta femme, documentariste et thérapeute, pour y élever vos deux filles, étudiante et lycéenne. Pour devenir propriétaires, vous avez emprunté lourd sans avouer aux banques que vous débutiez tous deux un cancer, soigné depuis. J’aime bien ce côté s’en fout la mort et je salue ce bras d’honneur fait aux précautions et aux financiers.
En politique, passion qui nous a peu quittés, tu n’as pas beaucoup bougé. Tu as beau dire que tu te sens «orphelin d’idéologie», tu n’as pas abjuré. Le peuple dont on cause moins continue à t’importer. Au premier tour, tu as souvent voté PCF ou «Poutou», trotskiste qui aurait dû faire fuir l’ancien mao. Tu plaides pour une union de la gauche «la plus large possible». Mais tu ne rallieras pas Mélenchon. Tu précises : «Il y a bien longtemps que je suis revenu du culte de la personnalité.» Face au RN, tu continueras à faire barrage, «même avec Retailleau, s’il le faut». Pour avoir connu les camps de réfugiés du Moyen-Orient, tu ne peux que compatir avec les bombardés de Gaza, tant il y a chez toi un catholicisme social qui continue à te hanter. Tu sors ton portefeuille et tu me montres la photo du curé d’Ars et les enluminures celtes du livre de Kells. Talismans qui ne t’ont pas quitté depuis tes 17 ans.
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Sorj Chalandon,
16 mai 1952 Naissance à Tunis.
1969 Émancipation.
1973-2007 Journaliste à Libération.
13 août 2O25 Le Livre de Kells (Grasset).
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Œuvre
- Le Petit Bonzi, éditions Grasset, 2005 ; rééd. Le Livre de poche. Prix du premier roman de l’université d’Artois. Prix littéraire ENS Paris-Saclay
- Une promesse, Grasset, 2006; rééd. Le Livre de poche. Prix Médicis.
- Mon traître, Grasset, 2008; rééd. Le Livre de poche.Prix Jean-Freustié, prix Joseph-Kessel, prix Marguerite Puhl-Demange, prix Simenon, prix Gabrielle-d’Estrées, prix Lettres Frontière 2008.
- La Légende de nos pères, Grasset, 2009 ; rééd. Le Livre de poche. Prix Ouest du Printemps du Livre, 2010. Prix Biennale du Livre d’Histoire 2010.
- Retour à Killybegs, Grasset, 2011. Liste Goncourt : Choix de la Pologne 2011 et Choix de la Serbie 2012. Grand prix du roman de l’Académie française.
- Le Quatrième Mur, Grasset, 2013. Liste Goncourt : Le Choix de l’Orient 2013 et le Choix roumain 2013. Prix Goncourt des lycéens 2013. Prix des lecteurs Escale du livre 2014 (Bordeaux). Prix des Écrivains croyants 2014. Prix des libraires du Québec 2014.
- Profession du père, Grasset, 2015. Prix du Style 2015. Adapté en bande dessinée sous le même titre (scénario et dessin de Sébastien Gnaedig, éditions Futuropolis, 2018). Adapté au cinéma par Jean-Pierre Améris (2020).
- Le Jour d’avant, Grasset, 2017. Prix Libraires en Seine 2018. Adapté en bande dessinée sous le même titre (Éditions Steinkis, 2024)
- Une joie féroce, Grasset, 2019, 316 p.
- Enfant de salaud, Grasset, 2021, 336 p.
- Notre revanche sera le rire de nos enfants : reportages Irlande, Libération (1977-2006), Black-star (s)éditions, 696 p.
- L’Enragé, Grasset, 2023 , 416 p. Prix des auditeurs de Justice 2024 ; Prix Eugène-Dabit du roman populiste 2024