Emma Thompson, le féminisme « comme un devoir »

Alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses à s’engager dans ce combat à travers la planète, « Le Monde » est allé à la rencontre de six d’entre elles. En commençant par l’actrice britannique, qui appelle à une « révolution » dans les relations entre les sexes.
Le mot a longtemps senti le soufre, mais voilà qu’il s’impose, s’affiche, se revendique. Voilà que des femmes au sommet s’en réclament, comme des lycéennes, des écrivaines, des écolos, des artistes… Voilà que surgissent des grèves dites « féministes » en Espagne et en Suisse, des « marches féministes » au Pakistan et en Afrique du Sud, des rassemblements « éco-féministes » en Inde ou au Pérou, des cortèges « féministes-LGBT » lors des Marches des fiertés. Voilà que le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, se présente à la « une » du Monde comme « féministe et fier de l’être », que la ministre suédoise des affaires étrangères, Margot Wallström, développe le concept de « diplomatie féministe », en expliquant qu’il s’agit de « s’opposer à la subordination systémique et mondiale des femmes », et que le président Macron promet un « G7 féministe », du 24 au 26 août à Biarritz, car l’égalité femmes-hommes doit devenir « grande cause mondiale ».
Le mot s’impose et une vague déferle, amplifiée par les réseaux sociaux qui orchestrent de nouvelles solidarités. Des femmes relèvent la tête, dénoncent, exigent, désormais impatientes, conscientes que l’instant est historique et qu’il faut le saisir. Nous sommes dans l’après-Weinstein, l’après-#metoo. Et la dynamique engendrée, malgré des résistances, ne semble pas près de faiblir.
« Oui, j’ai bien dit “révolution” ! »
Alors, avant d’aller rencontrer sur d’autres continents cinq combattantes de cette cause, nous avons eu envie d’interroger l’une des plus grandes actrices de l’époque – et de l’ère Weinstein –, la Britannique Emma Thompson, la seule à avoir été récompensée à la fois par l’Oscar de la meilleure actrice (Retour à Howards End, de James Ivory, en 1993) et par celui du meilleur scénario adapté (Raison et sentiments, d’Ang Lee, en 1996), et dont les personnages de femmes incarnées au cinéma (y compris celui de Late Night, de Mindy Kaling, qui sort en France le 21 août) sont d’une force étonnante.
Le moins que l’on puisse dire est que le sujet lui plaisait : « Le féminisme ? C’est l’engagement fondamental de ma vie. Je suis une féministe militante, m’exprimer là-dessus est un devoir. Car ça bouge en ce moment, ça vibre, même si nous ne sommes qu’aux prémices de ce qui devrait être une révolution. Oui, j’ai bien dit “révolution” ! »
Elles ne sont pas si nombreuses, les actrices à clamer aussi nettement leur engagement. Mais Emma Thompson embrasse le sujet avec fougue. Elle est là, dans un hôtel londonien, la soixantaine splendide dans une longue robe à pois, fendue sur le côté, les sandales plates argentées (« Fini, la torture des talons ! »), et elle entend prendre tout son temps pour évoquer cette cause qui lui importe depuis tant d’années.
« J’ai découvert le féminisme à 19 ans. J’étais à Cambridge pour étudier la littérature anglaise avec laquelle j’avais grandi. Et un livre proposant une lecture féministe des grands romans écrits par des femmes m’a soudain ouvert les yeux. » C’était The Madwoman in the Attic, écrit en 1979 par Sandra Gilbert et Susan Gubar.
« Je découvrais comment Jane Austen, Mary Shelley, Emily Dickinson ou les sœurs Brontë avaient été contraintes dans leur écriture par la culture – et l’oppression – patriarcales ; comment elles reprenaient la dichotomie classique des auteurs masculins pour décrire les femmes comme des “anges” ou des “monstres”, et surtout combien le “monstre” ou la “folle” était la métaphore de leur moi rebelle, étouffé ou incarcéré. »
Ce fut une révélation : on ne pouvait lire le monde sans avoir à l’esprit l’injustice systémique subie par les femmes et le lavage de cerveau pratiqué depuis des lustres pour leur faire accepter leur condition.
« On avale le patriarcat depuis notre petite enfance. Et la suprématie du père, du frère, du mari. C’est en nous, depuis des millénaires. C’est en moi ! Comme c’est ancré chez toutes ces femmes d’Afrique ou d’ailleurs que j’ai vu nourrir systématiquement leurs fils avant leurs filles, faisant passer à ces dernières l’idée qu’elles sont moins importantes. C’est insupportable. »
Il faut changer tout le système de pouvoir, dit-elle, passer au crible les valeurs enseignées dans l’enfance, les modèles, les réflexes, les hiérarchies. « Bien sûr que les hommes blancs vivent un moment difficile. Ils croyaient avoir tout le gâteau, et on leur demande de le partager. On leur dit : “Vous n’êtes plus les plus importants ! Hommes et femmes sont absolument égaux.” Et même : “vous n’êtes pas plus importants qu’une femme noire…” Pour la plupart d’entre eux, la pilule ne passe pas. »
Elle engendre même de la rage et de la violence, une peur panique et des châtiments préventifs dans certains pays pour les femmes que cette révolution tenterait. « J’étais récemment en Egypte et j’ai été soufflée : l’impression d’une guerre déclarée contre les femmes. » Cette maltraitance, ces violences et souffrances qu’elle observe à travers ses nombreux voyages humanitaires, notamment avec l’ONG Action Aid, l’obsèdent. Comme la révoltent les commentaires satisfaits de celles et ceux qui pensent qu’en Occident l’égalité est acquise et que les revendications sont désormais inutiles. « Quelle inconscience ! »

La relation sexuelle comme une tasse de thé
Elle vient d’avoir 60 ans. Et la période est tumultueuse. « On cumule toute notre vie des rôles qui exigent une énergie folle : fille, sœur, épouse, mère. Et puis soudain on se demande : mais qui suis-je au fond ? Quel est mon apport au monde ? »
Ces questions vertigineuses fortifient son féminisme.
« Je distingue désormais avec clarté ma situation de femme dans ce système irréductiblement patriarcal : je ne serai jamais aussi importante qu’un homme dans la même position, j’ai fini par l’intégrer. Mais je sais aussi que j’ai la mission de soutenir, d’amplifier les nouvelles voix des femmes. Elles émergent de toutes parts. Au théâtre, en littérature, sur les réseaux sociaux. Elles disent : c’est ça, être une femme. Je ressens ça. Sans se censurer. En se fichant éperdument de ce que vont penser les hommes. C’est inédit et c’est puissant ! »
Mais s’est-elle jamais censurée ? Au moment de l’affaire Weinstein, elle avait accordé à la BBC une interview où elle torpillait l’horrible « prédateur », évoquant un système de harcèlement endémique, une crise de l’extrême masculinité et une terrible conspiration du silence.
« J’étais surtout stupéfaite de l’apparente surprise générale. Mais enfin, réveillez-vous ! C’est ça notre quotidien de femmes ! Empêcher de vieux libidineux de fourrer leur langue dans notre bouche et échapper aux assauts de sales types protégés par des complices silencieux et lâches. Il n’est que temps de réagir et de hurler ! #metoo a été salutaire. »
Qu’on n’évoque pas devant elle le malaise de certains hommes qui disent ne plus savoir comment se comporter désormais face aux femmes ! « Là, j’éclate de rire. Mais quels idiots ! Comportez-vous normalement : courtois et respectueux. Et si vous avez des doutes sur le consentement, pensez à la métaphore de la tasse de thé. »
Pardon ?
C’est très simple, explique-t-elle. Imaginez que la relation sexuelle est comme une tasse de thé. Si vous demandez à quelqu’un : « Voulez-vous une tasse de thé ? » et que la personne s’exclame : « J’adorerais ! », courez faire chauffer la bouilloire. Si vous revenez avec la tasse et que la personne vous dit : « Hum, finalement, je n’en ai pas très envie », vous n’allez quand même pas lui pincer le nez et lui verser de force le thé dans la bouche ! Ce serait un comportement de fou. Elle a le droit d’avoir changé d’avis. Respect. Autre hypothèse : vous revenez avec la tasse et le lait, et voilà que la personne s’est endormie. Vous êtes déçu, mais vous n’allez pas la réveiller pour la forcer à boire. Une personne inconsciente ne peut pas vouloir de thé ! « Vous voyez, c’est simple comme une tasse de thé. »
Importance des rôles modèles
Quant à l’égalité de salaire… « Là encore ils nous disent que c’est compliqué. Mais ce sont eux qui la rendent compliquée. Parce qu’au fond d’eux-mêmes ils n’en veulent pas. »
Pour autant la route n’est pas simple pour les femmes. L’histoire, écrite par les hommes, n’a rien retenu de leurs apports, de leurs talents, de leur inventivité. Tout a été inventé par eux.
« Alors, évidemment, l’avenir des garçons se présente comme une autoroute à quatre voies, lisse, bien balisée. Et celui des filles est comme un chemin de montagne, escarpé, semé d’obstacles, sans aucun panneau de signalisation. Parfois, une femme juchée sur un rocher, agite le bras : “Non, évitez ce sentier, il débouche sur un ravin !” Mais la plupart du temps il n’y a rien. L’itinéraire est inconnu, aucune pionnière n’est encore passée par là. »
D’où l’importance de rôles modèles, de mentors, de phares. « Bien sûr que c’est mon immense responsabilité ! Vivre son féminisme impose un engagement politique au quotidien. » Elle y a tant réfléchi qu’elle énumère sans peine ce qu’elle pense être des obligations. D’abord être en alerte, noter les injustices et les signes manifestes de sexisme, saisir toutes les tribunes pour dénoncer, ne pas se dérober, ne rien laisser passer.
Ensuite, refuser les rôles inconsistants ou caricaturaux de femmes faire-valoir, soumises, geignardes ou bien frivoles destinés à célébrer, en contraste, l’héroïsme des hommes. Mais aussi ceux de « dures à cuire » dépourvus de nuances, transpositions dans un corps de femme de mentalités et attitudes grossièrement masculines. « Cette vision binaire me révulse. Je joue et j’écris des rôles qui explorent la complexité d’une identité de femme. »
Rejeter aussi toute indulgence pour les prédateurs du métier. En janvier, elle s’est brusquement retirée du film d’animation Luck sur lequel elle travaillait au motif que le studio Skydance qui le produisait venait d’engager l’ancien patron des studios Disney et Pixar, plusieurs fois accusé de harcèlement sexuel. « En pleine période #metoo, il faut être cohérente. Si des gens comme moi courbent l’échine, les choses ne changeront jamais assez vite pour protéger la génération de ma fille. »
A la fin de son dernier tournage (Last Christmas, de Paul Feig, 2019), Emma Thompson a réuni toutes les femmes ayant travaillé sur le film, scripts, techniciennes, régisseuses, maquilleuses, afin qu’elles puissent parler entre elles de leur expérience, raconter les désagréments ou éventuels malaises. « Désormais, je ferai systématiquement ce type de réunion en début de tournage. Elles sauront toutes qu’une autre femme est à l’écoute et veille au grain. »
L’actrice britannique va même plus loin puisqu’elle s’attache, tout au long de l’année, à repérer, encourager et financer sur ses deniers personnels des jeunes femmes artistes – ou politiques – pour leur donner le temps d’écrire ou d’affûter des idées. « Les femmes doivent s’épauler pour changer cette culture sexiste. Y compris les actrices. »
Aïe ! Et la tribune signée par Catherine Deneuve invoquant le droit à être importunée ? Soupir. « Il faut savoir que les femmes peuvent parfois être leurs pires ennemies. Certaines ont à ce point intégré le patriarcat qu’elles collaborent. Pis : qu’elles l’incarnent. »