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Les forêts urbaines, bon moyen d’atténuer la canicule dans les villes ?

Le paysagiste Michel Desvigne, dont le travail a inspiré les projets en cours à Paris, explique qu’elles peuvent aider à réduire « les îlots de chaleur »

La « forêt urbaine » du quartier d’affaires d’Otemachi, à Tokyo, conçue en 2009 par Michel Desvigne.

Quatre « forêts urbaines » à Paris : c’est peu de dire que l’annonce d’Anne Hidalgo, au mois de juin, a suscité un certain scepticisme. Comment la maire (PS) de la capitale espère-t-elle créer de véritables bois devant l’Hôtel de ville et la gare de Lyon, derrière l’Opéra Garnier et sur les voies sur berge ?

Cette idée, c’est le paysagiste Michel Desvigne qui l’a – involontairement – inspirée à l’équipe municipale en proposant, avec l’architecte Richard Rogers, de transformer en petite forêt les abords de la tour Montparnasse, un projet officiellement désigné, le 11 juillet, lauréat de la consultation lancée par la municipalité pour transformer ce quartier.

Grand nom du paysage, actif dans le monde entier, Michel Desvigne, 61 ans, a planté une forêt dès son premier projet parisien : en 1989, à l’intérieur de l’étroite cour de l’ensemble de logements sociaux conçus par Renzo Piano rue de Meaux, dans le 19e arrondissement, il crée un simple petit bois de 110 bouleaux, à une époque où la profession rivalise de jardins savamment dessinés.

Trente ans plus tard, alors que l’adjoint d’Anne Hidalgo chargé de l’urbanisme, Jean-Louis Missika, évoque la création d’un réseau de « vingt à trente forêts urbaines » au cours de la prochaine mandature et que la nature en ville est considérée comme l’un des meilleurs moyens de lutter contre les fortes chaleurs, le paysagiste détaille la faisabilité de ces plantations ainsi que les limites du concept.

Qu’est-ce qui caractérise une « forêt urbaine » comme celles que Paris projette ?

C’est une typologie de paysage miniature relativement neuve dans notre culture, qui fait sens dans les villes denses. Par la densité et la continuité des plantations, par la palette végétale, il s’agit d’évoquer un espace naturel composé, non comme une architecture, mais comme un milieu vivant, avec la couche arbustive, les fougères, les lianes, les arbrisseaux, les grands arbres…

On a longtemps considéré ce type de végétation comme de la broussaille. Mais je suis un partisan de la grande densité de plantation et de sa gestion dans le temps, avec des éclaircissements comme on le fait en forêt. Par foisonnement, cela peut atteindre un certain effet environnemental, atténuer ponctuellement le phénomène d’îlot de chaleur, même s’il faut être très prudent. Tout le monde raconte des salades très prometteuses, mais l’évaluation est très compliquée.

Le concept s’inspire de votre travail dans le quartier d’Otemachi, à Tokyo…

Dans ce grand quartier d’affaires comparable à la Défense, j’ai été chargé en 2009 de concevoir une petite forêt de 3 600 mètres carrés, sur un site d’un hectare au pied d’une tour qui allait être reconstruite, sur un sol entièrement artificiel : on est sur une dalle, sur le toit d’une gare et d’un ensemble de bâtiments enterrés. Ce sol a été conçu pour donner place à une forêt de plus de 200 arbres. On n’est pas en pleine terre, c’est un artifice, mais il y a largement le volume de terre pour donner une réelle pérennité à cet hectare.

Les arbres ont été précultivés pendant cinq ans dans les montagnes autour de Tokyo, plantés à l’identique, pour qu’ils grandissent et se forment ensemble, avant d’être apportés sur place. Cinq ans après la transplantation, j’observe que ça marche très bien. Dans cette ville où il fait autrement plus chaud qu’à Paris, la constellation de jardins de poche et de petites forêts de ce quartier très dense donne un confort de fraîcheur très important. Cela va au-delà du décor.

Le résultat sera-t-il comparable sur la dalle de Montparnasse ?

Nous allons avoir des densités et des continuités importantes : plus d’un hectare de surfaces végétales au sol et près de 2 000 arbres. Ce n’est pas négligeable. On y trouvera toute la palette des essences forestières d’Ile-de-France, des chênes, des trembles, des charmes, des bouleaux, des frênes… et un sous-bois très présent, qui correspond aux conditions de lumière d’un quartier dense. Un certain nombre d’arbres seront plantés sur des surfaces minérales : comme à Otemachi, l’étage des frondaisons sera continu, mais l’étage du sous-bois ne le sera pas, pour que les piétons puissent circuler.

Le jardin que j’ai créé pour un immeuble du ministère de la culture en 2011 peut être considéré comme une maquette de ce que nous allons faire à Montparnasse : sur 170 mètres carrés, nous avons reconstitué une petite forêt d’Ile-de-France avec mille plantes de cent essences différentes rigoureusement organisées par strates, dont 86 arbres. Dans une forêt, une dizaine d’étages de plantes coexistent. On a dessiné un plan des plantations étage par étage, tenant compte de ce qu’il y a au-dessous et au-dessus.

Le sous-sol des villes est encombré de tuyaux, de métros, de parkings… Comment atteindre une épaisseur de terre suffisante ?

Sur Montparnasse, on a beaucoup travaillé avec les ingénieurs pour connaître les réseaux et les infrastructures souterrains. Ce n’est pas une implantation au hasard.

En réalité, ce n’est pas tant une question de profondeur que de volume et de continuité des sols, qui permettent d’atteindre une masse critique de végétaux. Sur une dalle ou un toit, on ne peut pas mettre 2,50 mètres de terre, sinon on effondre la construction. Mais on peut planter des charmes, des bouleaux, des érables dans 70 centimètres de terre. C’est un jeu de composition qui part des contraintes physiques des constructions, que l’on doit croiser avec notre souhait de recomposer un milieu vivant, avec des végétaux qui nécessitent des sols plus ou moins profonds et que l’on place aux bons endroits.

Pour la future extension en mer de Monaco, sur un bâtiment de Renzo Piano, nous composons une colline plantée de six hectares sur un milieu totalement artificiel : on utilise chaque creux, chaque alvéole, chaque accident de la construction pour pouvoir installer un sol, planter des arbres. On utilise parfois des matériaux allégés, comme du polystyrène, couvert d’une couche de terre et de lierre, de fougères, de graminées, pour compléter le relief et donner l’illusion de la continuité.

C’est comme une sculpture qui vise à donner le maximum de volume de terre possible tout en tenant compte des contraintes de charge et d’évacuation de l’eau.

Ces dispositifs sont-ils coûteux ?

Non, ce n’est pas spécialement cher ! Par rapport à un savant pavage dessiné par un architecte, ce n’est pas grand-chose. Ce qui coûte cher, ce sont les surfaces minérales, les constructions, les objets…

Ce modèle de forêt urbaine peut-il être généralisé ?

Si nous le faisons à Montparnasse, c’est que ce quartier est tout à fait singulier, hors d’échelle, avec des bâtiments tout en démesure par rapport au milieu parisien. Mais c’est un périmètre limité : à un moment, on retrouve des vraies avenues, avec des alignements d’arbres. Ce modèle des forêts urbaines n’a pas forcément vocation à proliférer. Cela ferait sens dans des endroits comme la Défense et bien des quartiers du XXe siècle où l’espace public a été traité d’une manière un peu pauvre.

Mais il y a à Paris des typologies d’espaces publics inventées par le baron Haussmann et l’ingénieur Adolphe Alphand qui sont d’une grande beauté et qui sont l’identité de cette ville. Il ne s’agit pas de substituer à cela quelque chose qui pourrait relever d’un effet de mode.

Grégoire Allix

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