Derrière de pseudo-sites politiques français, un vaste réseau venu d’Ukraine
Ces sites basés en Russie et en Ukraine ciblent à la fois les soutiens de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon et des « gilets jaunes ».
A première vue, le site Linfonational.net est un site d’extrême droite parmi d’autres. Le contenu du site, qui imite celui d’un média d’information, est un condensé de gros titres de la mouvance nationaliste en ligne. Les cadres du Rassemblement national, dont Marine Le Pen, en sont les principaux protagonistes, sans que rien ne permette de lier directement ces pages au parti d’extrême droite.
Mais loin d’être isolé, ce site s’inscrit dans un vaste réseau. Notre enquête, menée en collaboration avec l’ONG belge EU Disinfo Lab, nous a permis d’identifier plus d’une vingtaine de sites et pages Facebook administrés par une même personne ou organisation depuis l’Ukraine et la Russie (sans lien apparent avec le Kremlin).
Ce réseau se distingue par une propension à la désinformation en ligne, semble-t-il motivée par l’appât du gain. Parmi les contenus mensongers repris et massivement relayés par ces sites, Le Monde a ainsi retrouvé des théories complotistes sur le sauvetage d’un enfant par Mamoudou Gassama en 2018, un gros titre affirmant qu’Emmanuel Macron et Edouard Philippe « se marraient en allant à Notre-Dame » après l’incendie de la cathédrale, ou encore une polémique sur la prétendue « disparition » du porc dans les galettes saucisses à Rennes.
Extrême droite, gauche radicale et « gilets jaunes »
Au point de départ de cette enquête, on trouve une page Facebook intitulée « Marine Le Pen 2022 », illustrée de photos de la présidente du Rassemblement national. Chaque jour, elle partage des informations sur la vie politique française et les thématiques d’extrême droite avec ses 30 000 abonnés. Mais celles-ci proviennent exclusivement de trois sites Internet : Linfonational.net, Linfopopular.net et Republique5.fr.
Ces trois sites se positionnent sur des créneaux politiques différents. Si Linfonational.net est clairement d’extrême droite, le deuxième, Linfopopular.net, semble plutôt s’adresser aux sympathisants de La France insoumise, tandis que Republique5.fr cherche à toucher les « gilets jaunes ». Aucun n’a a priori de lien de quelque nature que ce soit avec un parti politique français.
Dans la rubrique « transparence » de la page Facebook, qui donne quelques informations succinctes sur le compte et ses auteurs, on apprend qu’elle a d’abord été créée en 2016 sous le nom « Marine Le Pen 2017 », puis a changé de nom le 7 mai 2017, le jour même du second tour de la présidentielle française. Autre curiosité : les administrateurs de la page « Marine Le Pen 2022 » déclarent habiter en Ukraine. On découvre aussi qu’une page « Jean-Luc Mélenchon 2022 » présente des caractéristiques similaires (même présentation, administrateur ukrainien) et partage des liens vers les mêmes sites. C’est aussi le cas de la page Linfonational.
D’autres éléments concordants sont apparus au fil de notre enquête, reliant progressivement plus d’une vingtaine de sites ainsi que des pages et groupes Facebook. Au-delà de ces relais communs, nous avons relevé tout ou partie des éléments suivants pour chacun des « médias » du réseau :
- un même administrateur apparaît dans les informations publiques du « whois », une sorte de registre des noms de domaines, accessible à tout un chacun. Cette personne y est identifiable par son numéro de téléphone, son adresse e-mail et/ou son nom ou pseudonyme ;
- des publications concordantes sur les réseaux sociaux. Le même contenu est publié sur différentes pages le même jour à la même minute à de nombreuses reprises et/ou différents contenus d’un même site sont relayés de manière régulière sur un même profil ;
- l’utilisation du même identifiant Google AdSense. Des publicités s’affichent sur plusieurs sites du réseau par le même service de Google. Ce dernier est associé à un profil, qui sert à récolter l’argent de ces publicités, dont l’identifiant est visible dans le code source de la page. Deux sites qui partagent ce même profil sont donc au moins administrés par les mêmes personnes.
Au-delà des sites politiques francophones, ce réseau éclectique englobe des équivalents anglophones, comme svobtv.net (qui relaie des contenus plutôt favorables à Donald Trump), ou russophones, comme daily-russia.com et rusnews.net. Deux autres sites – semble-t-il très actifs par le passé, mais désormais inaccessibles – s’inscrivent dans le même réseau :
- francenational.com, très actif pendant la campagne présidentielle française de 2017 ;
- twelvepage.com, très actif pendant la présidentielle américaine de 2016.
Ces éléments laissent penser que le responsable de ce réseau crée et abandonne régulièrement des sites Internet. Si bien que des exemples supplémentaires de cette stratégie, passés comme actuels, ont pu nous échapper.
Un même administrateur derrière ces sites
Difficile de cerner précisément les contours de cet improbable attelage de sites de divers bords politiques au contenu souvent douteux. Une chose est sûre : un même internaute s’est fortement investi dans leur création et leur développement. Il s’agit d’Ilya Shvachko, « content manager » et directeur du bureau de Moscou de Gofro Expert, une entreprise ukrainienne qui se présente comme spécialiste du carton ondulé et de l’édition de magazines.
C’est lui qui apparaît – avec ses coordonnées personnelles et son activisme en ligne – derrière l’ensemble des entités du réseau. En effet, Ilya Shvachko dispose de plusieurs profils Facebook, l’un à son nom, l’autre sous le pseudo Ilya Makrin. Ces deux profils diffusent largement les contenus des sites politiques francophones du réseau dans des groupes Facebook français d’extrême droite ou dans la mouvance des « gilets jaunes ».
Cette tactique simple permet d’augmenter mécaniquement la diffusion de ses articles. Preuve de succès, « Ilya Makrin » est même devenu, au fil du temps, connu des militants d’extrême droite français sur Facebook et il compte de nombreux sympathisants du Rassemblement national dans ses contacts. Le faux profil est d’ailleurs coadministrateur de Marine Le Pen Soutien, un groupe Facebook de supporteurs de la présidente du RN, qui compte plus de cinq mille membres.
Contacté par Le Monde, Ilya Shvachko a contesté être l’administrateur ou l’un des animateurs de ce réseau de sites : « Je vends des noms de domaines et des sites Internet », a-t-il éludé, refusant de répondre à nos questions. Confronté à plusieurs preuves de son implication dans ce réseau, M. Shvachko a maintenu sa version des faits.
Lorsque nous lui avons signalé que ses coordonnées apparaissent dans le « whois » de Republique5.fr, l’intéressé a nié : « J’apprécie votre persévérance, mais vous n’avez pas de preuves. L’e-mail que l’on voit dans cette image n’est pas le mien. » Mais si l’adresse e-mail en question correspond à son pseudonyme Ilya Makrin, le numéro de téléphone associé à Republique5.fr est identique à celui utilisé par M. Shvachko dans le cadre de ses activités professionnelles, qui apparaît sur le site de Gofro Expert :
Des mercenaires du clic plus que des politiques
Difficile de savoir si Ilya Shvachko agit seul ou s’il s’appuie sur une structure plus large. Certains éléments montrent toutefois qu’il n’a pas clairement séparé son activité pour Gofro Expert et l’administration de Linfonational.net et autres sites, puisqu’il a parfois utilisé ses coordonnées professionnelles pour les enregistrer.
Autres indices : le profil Facebook d’Ilya Makrin est abonné à la page Facebook de Gofro Expert et l’un des sites enregistrés par Ilya Shvachko, gkimagazine.com, redirige désormais vers celui de l’entreprise. Enfin, le dirigeant de Gofro Expert, Igor Tkalenko, apparaissait autrefois dans un encart sur un autre site administré par Ilya Shvachko, test-liner.com. Or M. Tkalenko dispose d’une solide expérience dans le monde des médias, pour avoir notamment dirigé, par le passé, un tabloïd ukrainien, Vechernye Vesti.
Contacté par Le Monde, M. Tkalenko n’a pas répondu à nos questions.
Bon article, mais partiel, un quart du panorama seulement. Il sera complet en ajoutant : « Derrière de pseudo-sites politiques français, un très très vaste réseau de manipulation venu des USA… » D’où l’importance partout des medias libres !