Conférence pour le climat : « C’est la première fois que l’on donne la parole aux citoyens »
Quatre Français parmi les 150 qui composent la Convention citoyenne pour le climat ont livré leurs impressions et leurs attentes, après trois mois de travaux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030.
Cent cinquante Français composent la Convention citoyenne pour le climat imaginée par le gouvernement à l’issue du grand débat qui a tenté de répondre à la crise des « gilets jaunes ». Tirés au sort de manière à représenter l’ensemble de la société, ils sont ouvriers, cadres, étudiants, agriculteurs ou retraités, âgés de 16 à 80 ans et issus de toute la France. Ils planchent, depuis début octobre et jusqu’à début avril, sur la manière de réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici à 2030, dans un esprit de justice sociale. Quatre d’entre eux ont confié au Monde leurs impressions, leurs attentes et leurs doutes, avant leur rencontre avec le président de la République Emmanuel Macron vendredi 10 janvier.
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Victor Costa, auto-entrepreneur, 47 ans : « On nous pousse à consommer »
Il montre, tour à tour, les rangées de conserves et de confitures qui s’entassent sur les étagères, les trois immenses congélateurs remplis de haricots verts ou de courges issus du potager, le poulailler, le four à pain, les deux puits et les citernes stockant 5 000 litres d’eau de pluie. « De quoi tenir plusieurs mois », s’amuse Victor Costa, un ancien ouvrier de 47 ans.
Ces réserves, ce sont ses parents, chez lesquels il loge à Villeneuve-les-Genêts, un bourg de l’Yonne, qui les constituent « pour manger sain et réduire les coûts ». Dans cette ancienne ferme du XIXe siècle, point de préparation à un effondrement de la société industrielle. Mais Victor Costa est bel et bien collapsologue : ce membre de la Convention citoyenne pour le climat en est persuadé, « on va dans le mur ».
« Avant, je pensais qu’avec de la volonté de la part des citoyens et des Etats, on pouvait arriver à une société plus juste et plus durable. Désormais, à mesure que je me renseigne en marge de la Convention, je me rends compte qu’il n’y a pas de solution et que l’on va dépasser les 5 °C de réchauffement », constate-t-il. Déjà, parce que « chaque solution renvoie à un nouveau problème ». Comme l’éolien qui nécessite des terres rares ou la voiture électrique dont la fabrication et la batterie sont polluantes.
Ensuite, parce qu’à ses yeux, le changement de société qui serait nécessaire pour éviter la catastrophe « implique une décroissance », de « revenir un peu en arrière ». « Or, on nous pousse à consommer ce dont on n’a pas besoin », se désole-t-il. Et de citer, pêle-mêle, le trafic aérien et maritime qui explose, le développement de la 5G, les fraises en hiver, les huit cents voitures produites chaque jour dans une usine près de Lisbonne. « Est-ce que l’on a vraiment besoin de développer des distributeurs de croquettes connectés ? », interroge-t-il, en caressant son chien, Fortiche.
L’écologie, cela fait déjà quelques années que Victor Costa s’y intéresse. Il y est parvenu en regardant les vidéos d’Aurélien Barrau sur l’astrophysique, puis sur le climat, lorsque le scientifique est devenu une figure médiatique de la lutte contre le réchauffement. Depuis, l’homme passe ses soirées à suivre des conférences sur YouTube, sur l’écologie, mais aussi l’économie, les ressources minières et même un peu d’histoire. « Pour avoir une vision générale. »
« Ici, tu es obligé de prendre une voiture pour aller travailler, faire des courses. Tu pollues, mais tu n’as pas le choix »
Fils d’immigrés portugais retraités d’une entreprise de ménage, Victor Costa a 16 ans quand il quitte l’école. Il se fait embaucher comme manœuvre, puis exerce 29 ans comme couvreur à Paris et en banlieue. Après la séparation avec la mère de ses deux enfants, il s’installe dans l’Yonne, où vivent ses parents et son frère. Mais le 28 octobre 2014, il tombe d’un toit. Six mètres de chute, son corps et une partie de sa vie brisés. S’en suivent une année et demie de rééducation et une interdiction d’exercer dans le bâtiment. Devenu auto-entrepreneur spécialisé dans la dératisation et la désinfection, il peine à gagner sa vie. « Les temps sont durs. Il faudrait que je trouve autre chose, mais ça n’est pas évident à la campagne, surtout sans qualification. »
« Ici, tu es obligé de prendre une voiture pour aller travailler, faire des courses. Tu pollues, mais tu n’as pas le choix », explique l’homme, farouchement opposé à la taxe carbone. « Il faut arrêter de taxer les gens qui n’ont pas de thunes. L’Etat se goinfre sur les carburants avec la fausse excuse de l’écologie. » La difficulté, résume-t-il, c’est de faire une transition écologique dans un pays « où plein de gens sont dans le rouge avant le 15 du mois. On ne peut pas leur faire mettre la main au portefeuille ».
Il voit pourtant des solutions : privilégier les produits français, taxer ceux qui viennent de loin ou inscrire l’écologie dans l’article premier de la Constitution. Mais rien qu’il imagine être applicable par des députés qui « refusent des avancées ou les renvoient au long terme », comme l’interdiction des plastiques à usage unique en 2040, « seulement ».
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Grégoire Fraty, cadre supérieur, 31 ans : « On parviendra à proposer des mesures à la hauteur »
Comme dans toutes les familles, le repas de Noël de Grégoire Fraty a été animé. Entre le saumon fumé et la bûche aux marrons, on a disserté sur les enfants, le travail et les vacances. Mais, à la différence d’autres familles, pas un mot n’a été prononcé sur la réforme des retraites. Le seul thème politique qui a été débattu est celui de la Convention citoyenne pour le climat, dont le cadre supérieur de 31 ans, vivant près de Caen (Calvados), est l’un des 150 participants tirés au sort. « On s’est demandé à quoi on était prêts à renoncer pour le climat : prendre l’avion, avoir deux voitures ? C’est la première fois que l’on parlait d’environnement. J’ai ressenti beaucoup de bienveillance et de curiosité de mon entourage », se félicite-t-il.
Des échanges sereins à l’image d’un jeune homme posé, qui se qualifie d’« enthousiaste » et d’« optimiste » de nature. Grégoire Fraty est « confiant » quant à l’issue de la Convention, qui doit se clôturer le 4 avril, après six mois de travaux : « Je pense que l’on parviendra à proposer des mesures ambitieuses. Reste à voir si elles ne seront pas dénaturées par les parlementaires et si la population et les entreprises les accepteront. » D’où la nécessité, à ses yeux, d’organiser un référendum sur le climat. Et l’importance de proposer une réforme constitutionnelle pour inscrire l’environnement dans l’article premier.
« Il y a des climatosceptiques parmi nous et beaucoup, comme moi, n’étaient pas particulièrement sensibles à l’écologie, à l’origine »
Grégoire Fraty est d’autant plus rassuré sur les chances de succès des « 150 » qu’il mesure leur investissement considérable dans la Convention. Lui-même ne compte pas son temps. Depuis octobre, il a rencontré son maire, sa députée, des associations et des entreprises. Il intervient dans des conférences publiques, multiplie les lectures d’essais ou de rapports. Et il débat sur Twitter, tout en conversant sur WhatsApp et Facebook, où les citoyens échangent jusqu’à tard dans la nuit.
« Je me vois comme une éponge. Mais je me garde de toute influence en multipliant les sources d’information », assure ce centriste qui recherche plus que tout le compromis. On lui vend la voiture électrique ? Il se renseigne sur le moteur à hydrogène. Son maire interdit les pesticides ? Il le soutient, mais reste vigilant à ne pas pénaliser les agriculteurs.
Un sujet a tout de même le don de l’énerver : les critiques à l’encontre de la Convention. Au manque de « légitimité », dont certains parlementaires accusent ces citoyens non élus, il oppose une « représentativité ». « Tout seul, je ne représente rien, mais à 150, on est une mini-France, du pilote de ligne au SDF. » Et quand des membres de la majorité évoquent un risque « d’infiltration par des gauchistes », qui voudraient en faire « un outil pour mettre à bas le capitalisme », lui s’agace de leur manque de connaissance de cet exercice innovant : « lI y a des climatosceptiques parmi nous et beaucoup, comme moi, n’étaient pas particulièrement sensibles à l’écologie à l’origine. J’ai accepté d’y participer parce que c’est la première fois que l’on donne la parole aux citoyens. »
Grégoire Fraty, loin de promouvoir une révolution, défend une transition écologique qui ne doit pas se faire à n’importe quel prix, surtout pas celui de la justice sociale. « Nous allons tous devoir changer, mais chacun en fonction de ses capacités », assène-t-il. Il en est conscient, tous n’ont pas eu sa chance dans la vie.
Après un master de relations internationales, il est devenu le secrétaire général d’une fédération d’associations aidant à l’accès à l’emploi d’anciens détenus, de personnes illettrées, etc. Un CDI, un salaire qui progresse et la capacité d’acheter une maison, coquet pavillon normand donnant sur les champs, avec sa femme, avocate en droit de la famille. « Après vingt-cinq années stressantes passées en banlieue parisienne, on voulait être à la campagne et avoir un jardin pour notre fille », témoigne-t-il. Si, en terres normandes, il peut manger local, impossible en revanche de se passer de voiture. Une question de compromis, encore et toujours.
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Selja Lamouri, lycéenne, 16 ans : « Il y a intérêt qu’il y ait un aboutissement à tout ce travail ! »
Ils sont sept mineurs à participer aux travaux de la convention citoyenne pour le climat. Cinq filles, deux garçons, les deux plus jeunes ayant 16 ans. Selja Lamouri est l’une d’entre elles. Cette lycéenne réside à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) dans une coquette maison. Avec son père, Nabil, d’origine algérienne (chef de diffusion à France Télévisions), et sa mère, Krumma, Islandaise (directrice adjointe d’une école de management hôtelier), Selja dit qu’elle est de toutes les latitudes, « du chaud comme du froid ».
Lors d’un voyage récent sur la terre natale de sa mère, la jeune fille a été choquée par les effets du réchauffement climatique. « J’étais en tee-shirt, tranquille devant un lac entouré de glaciers, alors que quelques années plus tôt, à la même saison et au même endroit, j’avais froid en doudoune », raconte-t-elle.
La lycéenne de première, qui prépare son bac de français, se dit touchée par le sort réservé à la planète. Les images de l’Australie en flammes la choquent. « On détruit la planète, mais à aucun moment on se dit qu’on n’est pas seuls. Il n’y a aucune considération, aucun respect pour les animaux qui partagent le même monde que nous », s’insurge la jeune fille.
Comme la plupart des enfants, les animaux l’ont toujours attirée – Selja aimerait avoir un chat mais sa mère l’a prévenue : « C’est lui ou moi ! » –, mais sa conscience écologique, elle dit l’avoir acquise il y a deux ans. Après une scolarité dans le « 94 », Selja part faire sa troisième à La Réunion, où son père et sa mère ont vécu un temps. « J’y ai vraiment découvert la nature, les questions climatiques et j’avais des amis végétariens », raconte l’adolescente. Quand on lui a servi du kangourou à la cantine, la conversion n’a pas été difficile. Depuis, sans être végane – « il ne faut pas aller dans l’extrémisme » –, Selja ne mange plus ni viande ni poisson. A la différence de ses parents ou de son frère Mishall, 11 ans, et de sa petite sœur Linah, 9 ans.
Elle fait aussi attention à ses « achats de fringues » et fréquente dorénavant les friperies. Une transition écologique à son échelle. Elle concède bien que sa couleur – la brune se voulait blonde ce qu’elle a mis en application à l’occasion des fêtes – n’est guère écologique. Pas plus que ses faux ongles gris bleu en plastique. Mais l’engagement est là.
« Cent cinquante citoyens travaillent pour le pays et sont super investis : c’est inédit »
Pour sa première manifestation des jeunes pour le climat, le 15 mars 2019, avec sa complice Clara, la lycéenne avait inscrit sur un panneau en carton, comme tant d’autres, « Arrête de niquer ta mer ». Un mois plus tard, elle constate : « On se fout de la gueule du monde. » Très active sur Instagram, où elle relaye les messages écologiques, Selja est aussi « éco déléguée », une mesure mise en place à la rentrée 2019 pour encourager le développement durable dans les établissements. « Mais c’est bidon, il n’y a eu aucune réunion depuis la rentrée », peste-t-elle.
Impatiente donc. Aussi, quand elle a reçu un coup de fil, le 6 septembre 2019, lui proposant de faire partie de la Convention citoyenne pour le climat, elle a accepté. Avec l’accord de ses parents, très heureux de voir leur fille s’investir dans un travail aussi intense. Depuis, Krumma croit même percevoir une amélioration des résultats scolaires de Selja.
Avec son groupe de mineurs, elle vit une « aventure bien plus passionnante que les cours du lycée ». Hébergée avec ses camarades dans une auberge de jeunesse, dans le 18e arrondissement, elle participe activement aux travaux intenses de cette assemblée. Aux extras aussi, tels les « apéro-climat », des rencontres hors Convention organisées notamment à la Recyclerie, dans le 18e arrondissement parisien.
Inexpérimentée de la politique, dit-elle, Selja n’en est pas moins exigeante. A l’annonce de la venue, vendredi 10 janvier, du chef de l’Etat à la Convention, la lycéenne réagit : « Heureusement qu’il vient, 150 citoyens travaillent pour le pays et sont super investis : c’est inédit. Et il y a intérêt à ce qu’il y ait un aboutissement à tout ce travail ! »
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Danièle de Saleneuve, retraitée, 66 ans : « On peut servir de levier »
Quand elle a reçu un SMS, le 5 septembre 2019, lui demandant si elle serait d’accord pour participer à la Convention citoyenne pour le climat, « répondez par oui ou par non », Danièle de Saleneuve, sans hésiter, a répondu par l’affirmative. Ont suivi d’autres messages pour lui demander de préciser le département, « 22 » – elle réside dans un charmant port breton, Lézardrieux, à quelques kilomètres de Paimpol, dans les Côtes-d’Armor –, puis, troisième SMS, pour lui demander son sexe et son âge : taper « F66 ». Puis vint la sélection finale. « Comme je n’ai pas le bac, je dois faire partie de la catégorie des “sans diplôme”, alors que j’ai celui d’aide-soignante de l’Assistance publique, un métier que j’ai exercé durant vingt et un ans », s’amuse-t-elle.
Mais quand Le Monde a demandé à Danièle si elle acceptait que l’on fasse son portrait, elle a marqué un temps d’hésitation. « Je ne suis pas porte-parole, je ne suis pas spécialiste, l’important, c’est le travail collectif », a rétorqué celle qui a pourtant aussi, dans le cadre de la Convention, candidaté au poste de délégué au comité de gouvernance. Ils sont deux, tirés au sort parmi les volontaires et changent à chaque nouvelle session.
Danièle de Saleneuve – nom périgourdin de son mari décédé dans un accident de la circulation –, retraitée de la fonction publique hospitalière de 66 ans, se retrouve donc l’une des citoyennes à devoir élaborer des propositions pour aider le pays à réussir sa transition écologique et à lutter contre le réchauffement climatique. La pétillante retraitée se dit enthousiasmée par l’expérience, elle qui adore essayer, expérimenter.
Le parapente, le char à voile, la Bretagne qu’elle n’a découverte que fin 2018, après avoir vécu en Seine-et-Marne et en Dordogne, et, depuis novembre 2019, la Convention citoyenne. « Quand mon entourage m’a demandé pourquoi, j’ai répondu “pourquoi pas ?”, je ne connais pas, j’ai du temps, c’est une belle découverte. On m’aurait demandé de participer à un conseil des ministres, j’aurais aussi dit oui », s’amuse Danièle.
« Si rien ne sort, ce sera de la responsabilité de Macron et du gouvernement »
Mais, au-delà de l’excitation de la nouveauté, la citoyenne qui dit être intéressée par la question du climat « sans être une écologiste dans l’âme », s’est vite prise au jeu. Les débats sont passionnants, le discours est libre, les échanges entre citoyens lui ont fait apercevoir d’autres façons de penser. Après avoir rencontré le maire de Lézardrieux, elle s’apprête à voir celui de Paimpol, puis le député du coin. Celle qui fût élue syndicale (Fédération générale autonome des fonctionnaires) à l’hôpital de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) a aussi rencontré des jeunes entrepreneurs qui réfléchissent aux conséquences du changement climatique. « Ils se demandent, par exemple, comment adapter le travail quand il fait 45 °C ? Et je ne vois pas comment les 150 citoyens peuvent trouver des solutions alors qu’eux connaissent mieux le problème. Au mieux, on peut servir de facteur déclenchant, de levier », avance celle qui participe au groupe de travail « produire/travailler ».
Modeste, Danièle préfère discuter du travail réalisé dans la Convention avec ses camarades du club de randonnée, « Chemins et patrimoine de Lézardrieux », qui pour beaucoup se disent intéressés par la mission de leur amie. Grande marcheuse donc, Danièle n’a en revanche guère été séduite par En Marche. Et la venue d’Emmanuel Macron, vendredi, à la Convention, ne la convainc pas totalement. « Je n’avais pas spécialement envie qu’il vienne, c’est trop tôt [trois sessions de travail sont encore prévues avant les conclusions début avril]. Il ne faut pas que notre image “autonome” soit malmenée », s’inquiète-t-elle.
Si elle devait poser une question au chef de l’Etat, ce serait sur « sa sincérité lors de la décision de mettre en place cette assemblée citoyenne » et l’avenir de leurs propositions. « Si rien ne sort, je ne serai pas spécialement déçue, il fallait participer. Mais ce sera de la responsabilité de Macron et du gouvernement », conclue Danièle, toujours partante pour une nouvelle expérience. Et pourquoi pas, une convention citoyenne européenne qu’elle appelle de ses vœux.