Il ne peut y avoir de valeur donnée à l’universel sans un devoir d’attention et de mémoire constant envers le singulier, c’est-à-dire envers ce qui fait trébucher le concept, l’idéal, le juste et le beau du côté de la fragilité, de « l’humain trop humain », de ce qui n’est ni défendable ni même, parfois, représentable. La défaite de l’impératif kantien [1][1]E. Kant : « Il n’y a donc qu’un seul impératif catégorique, et…, pour glorieux qu’il soit, nous oblige à penser l’universel à partir des Lumières mais aussi en marge, là où il n’y a plus de mots pour le défendre. Les droits de l’homme sont-ils solubles dans la marée des bons sentiments qui agitent de soubresauts l’homme élevé en démocratie occidentale ? Voué à armer les discours politiques et sociaux de circonstance, l’universel risque bien de n’être qu’une petite coquille vide qui n’a plus d’accroche que le nom. Ainsi l’hospitalité, concept sous la protection duquel je placerai la psychanalyse tout entière, l’hospitalité est devenue une des entrée du Purgatoire. À qui va-t-on étendre sa pitié, sa reconnaissance, sa méfiance écartée ? D’emblée, elle pose la question de ceux qui la méritent et ceux qui ne la méritent pas. Rappelez-vous Cerbère gardant l’entrée des mondes inférieurs ou Horus pesant les âmes des nouveaux arrivants au monde des morts ; toutes les figures de gardien des seuils sont plutôt terrifiantes, elles ordonnent dans nos mythologies, notre peur du tout-autre, c’est-à-dire en premier lieu des morts et maintiennent séparés, dans une non-contamination présumée, le monde des vivants et celui des possibles revenants, des fantômes, des spectres, des errants. Car l’hospitalité est une histoire de seuil. Le seuil délimite un dedans et un dehors, il offre à penser le franchissement, mais aussi l’agression, l’invitation, l’échange, tout ce qui peut avoir lieu autour de cette frontière. La psychanalyse elle aussi s’exerce sur le seuil, au seuil d’une raison déréglée par les passions. Elle est un art de l’entre deux morts, de la seconde naissance, des coulisses et des marges, bref de tous les espaces qui empêchent que le monde se clôture définitivement autour d’un savoir ou d’une règle.
C’est parfois lorsqu’un patient prend appui sur l’universel qu’il peut émerger dans son histoire singulière, plus libre qu’avant. Paul-Laurent Assoun le rappelait ce matin : la psychanalyse cherche à penser une singularité radicale porteuse de l’universel, à savoir le symptôme. Mais a-t-elle vocation à questionner l’universel, et plus encore à le mettre à l’écoute ? Convoquer l’universel, c’est supposer qu’il y a un point d’appui transcendental aux contingences du monde. Ce point d’appui nous décrit-il une structure de l’humain ou un horizon de pensée, une hypothèse scientifique, une éthique ?
Penser les règles de l’hospitalité aujourd’hui ce n’est pas se représenter l’invitation à une vie merveilleuse, tout au plus un refuge précaire, ou le portail armé électroniquement d’une douane ou d’un refus de passer le seuil. Seuil d’une civilisation que les demandeurs d’asile paieront au prix fort. Du geste privé de l’accueil aux décrets d’une société anxieuse de fermer ses frontières aux immigrants illégaux et autres sans abris, le pas n’est pas si grand. Se questionner sur les conditions de l’hospitalité n’a jamais été aussi important. L’hospitalité avant d’être une pensée est un acte. Un pur événement. Entre et sois le bienvenu, toi que je ne connais pas. L’hospitalité, comme le pardon, s’adresse inconditionnellement. Elle décrit, plus qu’une figure, un espace où cet acte d’invitation peut avoir lieu. Cet espace, je crois, est le lieu même de la pensée. Penser, de même qu’écouter, c’est accueillir l’autre en soi – comme possibilité même d’être soi. Acte de rencontre et de reconnaissance, elle nécessite au moins deux personnes et un espace où avoir lieu. Si l’hospitalité dans son essence est inconditionnelle, de fait de toute société humaine l’hospitalité est réglée par des lois. C’est cette tension irrésolue entre hospitalité inconditionnelle et les conditions données à l’acte d’hospitalité que Derrida [2][2]J. Derrida, De l’hospitalité, (Anne Dufourmantelle invite… nous a permis de penser autrement.
La loi d’une inconditionnelle hospitalité apparaît dans toutes les sociétés primitives, depuis les tablettes mésopotamiennes, sans doute parce qu’elle est l’une des lois fondatrices de toute civilisation, avec celle de l’interdit de l’inceste. Cette loi immémoriale nous rappelle la condition première, exilique, de l’humanité. La règle d’hospitalité inconditionnelle constitue peut-être ce rappel très concret, très impératif et immédiat du fait que celui qui reçoit peut à son tour, du jour au lendemain, être jeté sur la route et avoir besoin d’asile. Quand on parle de la règle d’hospitalité primitive, il ne s’agit pas de condescendance. Telle était la règle : que l’étranger soit reçu comme un roi. En ce sens, l’hospitalité est le premier acte politique. C’est sans doute ce que traduit également la racine latine du mot hospitalité : hostis qui signifie à la fois l’hôte (invité et invitant) et l’ennemi. Ainsi l’hospitalité et l’hostilité ont une racine commune dans la langue. L’hostis, l’hôte, est de ce fait toujours aussi potentiellement un ennemi. Derrida avait inventé un néologisme hosti-pitalité [3][3]Ibid.. L’étranger excite le fantasme de celui qui vient vous déposséder dans votre propre maison, qui vous séduit et prend vos biens. Je rappelle que l’hospitalité inconditionnelle est une obligation d’accueillir l’autre sans rien lui demander, ni son identité ni d’où il vient, où il habite. Derrida montre bien que cette loi d’hospitalité inconditionnelle ne peut pas être appliquée politiquement car elle serait absolument subversive. Aucune économie ne peut s’y fonder puisque l’hospitalité inconditionnelle remet en question très radicalement les règles du lien social conçu sur l’échange et la réciprocité, c’est-à-dire sur une certaine symétrie : « Je t’invite et en échange, tu m’offres au moins ton identité et ton lieu d’origine – ensuite, voyons ce que nous avons intérêt à échanger d’autre. »
La société occidentale fondée sur l’échange économique (et notamment les lieux publics qui essaiment en Europe à partir du xive siècle : églises, hôpitaux, universités), va commencer à penser les règles de l’hospitalité. Qu’est-ce qui au minimum sera demandé à un mendiant, à un passant, à un réfugié, à un blessé ? C’est ainsi que cette effraction de l’autre « chez soi » idéalement pensée dans l’hospitalité inconditionnelle va conditionner les règles universelles de l’hospitalité : comment celui qui accueille l’étranger va pouvoir se garantir et se protéger contre la violence éventuelle du nouveau venu ? Ces questions animeront la réflexion morale de Kant, mais aussi celle de Diderot et des Encyclopédistes. Quand la loi d’hospitalité inconditionnelle devient un Code civil avec des règles, des droits et des devoirs, c’est un espace commun qui se constitue. Mais demander à l’autre de venir vers vous dans un espace commun est parfois déjà une forme de violence… Ce n’est que dans la rencontre et la reconnaissance de l’autre en tant qu’il préexiste à moi-même que se révèle la possibilité de la vraie hospitalité. « Autrui qui se révèle précisément – et de par son altérité – non point dans un choc négateur du moi mais comme le phénomène originel de la douceur », écrit Levinas dans Totalité et infini. La capacité de transcendance – c’est-à-dire d’universalité – de l’hospitalité (ni religieuse ni seulement politique) serait ce point de rencontre vertigineux en nous-mêmes avec l’autre. Opérateur en temps réel du point d’impact de l’autre en nous-mêmes ; c’est pourquoi on peut aussi éviter le choc toute sa vie de cette altérité radicale qui nous met en danger de ne plus se reconnaître comme « soi-même ». L’acte d’hospitalité interroge en nous ces frontières toujours mobiles où l’étranger apparaît et nous convoque à répondre.
Quelles sont les conditions pour qu’un acte d’hospitalité ait lieu ? À cette question, il n’y a que des réponses singulières. Je peux, pour ma part, évoquer un fragment de cure qui m’a marquée car il m’a été très difficile de comprendre ce qui se passait, j’ai dû faire hospitalité à la pénombre dans laquelle j’étais et ma patiente aussi, et ne pas tenter de l’éclairer par un savoir rapporté, mais m’appuyer sur la confiance étrange et absolue que j’avais de la délivrance possible de l’emprise terrible dans laquelle se trouvait cette personne. Je n’ai entrevu qu’après coup l’importance de ce processus intérieur, par une lettre envoyée deux ans après la fin de la cure par ma patiente et qui tentait de mettre des mots sur ce qui s’était passé pour elle. Elle était ce qu’on peut appeler « une femme battue », au sens physique et moral du mot et pendant les premiers mois de l’analyse, j’avais le sentiment d’être le témoin impuissant de cette situation atroce. Elle excusait son bourreau de toutes les façons possibles, noyée dans le chagrin terrifiant de cet homme dont elle ne voulait pas voir l’abjection. Puis un jour elle m’a dit, voilà c’est fini, il ne me touchera jamais plus. Et de fait, c’est ce qui est arrivé. Elle a mis un an encore avant de se séparer définitivement de lui, mais il ne l’a plus jamais molestée ni harcelée. De cet événement, elle a pu dire seulement : tout à coup j’ai réalisé qu’on ne battait pas Une femme. Jamais. Et dans ce « une femme » il y avait l’universel de la dignité humaine. Dans cette lettre, elle écrivait, « vous m’avez prêté dans votre écoute une force que je n’avais pas, un horizon auquel je ne croyais plus et une dignité que j’avais depuis longtemps abdiquée, c’est ce qui m’a permis un jour de m’appuyer sur un principe universel : on ne peut attaquer dans sa chair ni une femme ni un enfant. Ce fut mon premier refuge ».
Notre naissance constitue le premier acte d’hospitalité, pas psychologique, mais ontologique existentielle : nous venons d’un autre, nous sommes portés, dans notre constitution même par une mère. Dans ce cas, l’hospitalité première vient avec la naissance. Elle est la condition même de la vie. D’autre part, nous sommes des êtres promis à la mort et l’hospitalité, face à cela, nous rappelle que nous sommes des êtres mortels que notre finitude fait de nous des passeurs ici bas. L’hospitalité en conséquence, est aussi enracinée dans l’expérience de la mort, du lâcher prise, de l’abandon de tout ce que vous avez aimé, acquis, imaginé.
L’impératif de l’acte d’hospitalité, selon Jan Patocka [4][4]J. Patocka, Essais hérétiques, Verdier, Lagrasse, 1981., ne fait sens que si cet acte n’appartient ni à l’hôte invitant ni à l’arrivant, mais au geste par lequel l’un accueille l’autre. Elle est devenue utopique parce qu’elle fait droit à l’autre, à cet invité toujours inquiétant et non annoncé qui constitue l’un des spectres de notre début de siècle. Si créer du temps est en hébreu l’équivalent de : inviter, cela signifie que pour produire du temps, il faut être au moins deux. La psychanalyse a fait hospitalité à la folie, offrant un espace où le médecin pour la première fois au temps de Freud s’effaçait pour laisser le patient devenir à son tour son propre médecin. Le temps de la séance est un temps où l’hospitalité fait accueil à ce que le sujet ignore, à savoir son désir, et ce mouvement d’hospitalité inconditionnelle, dont la seule règle est de dire « tout ce qui vient » se fait l’espace d’une traduction inédite. Ce que l’on peut espérer d’une analyse, au terme de cet acte d’hospitalité, est de l’ordre de la compassion, c’est-à-dire : « La possibilité d’accueillir l’inespéré », étant entendu que l’inattendu, c’est ce qui, précisément fait horreur à la névrose. Freud disait que le but d’une analyse c’est aimer et travailler. Réponse à jamais magnifique, à condition de ne pas oublier que ce travail est un lent désentravement, qu’il nécessite la reconnaissance de ces loyautés qui nous « travaillent », ces adorations qui nous captivent, ces haines qui nous annihilent, et ces archives déposées en nous comme le rappel fantomatique d’un âge sans oubli. Travailler, en ce sens, c’est aussi métaboliser, transformer, créer. Et pour nous, analystes, c’est croire en la capacité de retourner le passé érigé en fatalité en créativité, en acquiescement de la vie.
Traduire les dits du passé en acte de vie présente est une forme de combat. Un combat qui n’a de sens pour moi, que s’il nous sauve du passé et des pères. S’il nous arrache à la tradition et fait de nous un survivant dans notre langue et notre culture. La psychanalyse est un art de la transformation, et cette transformation doit prendre la valeur d’une connaissance nouvelle. Elle est une pratique d’appropriation qui fabrique de l’inédit. Je parle à cet autre, l’analyste, pour métamorphoser l’héritage qu’on prétendait m’avoir réservé. Le chemin d’une psychanalyse est d’abord la nécessité de rupture intime ; c’est accepter le sentiment d’être un orphelin en toute langue. En ce sens, oui, c’est une sorte de pacte de survivance. Ne pas creuser sa dette ni laisser l’oubli s’immiscer mais au contraire, quitter les ruines ou sortir des silences. C’est ne jamais se satisfaire de ce qu’on répète. Pour moi, être psychanalyste c’est être entre deux morts, deux langues, ce n’est jamais simplement recevoir, passer, transmettre, mais d’abord, et de toute urgence vitale, faire acte d’hospitalité. Être du passé autant que du plus radical présent.
Anne Dufourmantelle
Notes
- [1] E. Kant : « Il n’y a donc qu’un seul impératif catégorique, et c’est celui-ci : “Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle.” » 2e partie de la Métaphysique des mœurs, I, 1, §9, parue en 1797.
- [2] J. Derrida, De l’hospitalité, (Anne Dufourmantelle invite Jacques Derrida à répondre de), Paris, Calmann-Lévy, 1998.
- [3] Ibid.
- [4] J. Patocka, Essais hérétiques, Verdier, Lagrasse, 1981
Ouvrages
- De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, Paris, Calmann-Lévy, 1997
- La Vocation prophétique de la philosophie, Éditions du Cerf, 1998
- La Sauvagerie maternelle, Paris, Calmann-Lévy, 2001, édition poche 2016
- Le Livre de Jonas, en collaboration avec Marc-Alain Ouaknin dans la nouvelle traduction de la Bible des éditions Bayard, 2001
- Parcours : entretiens avec Anne Dufourmantelle, avec Miguel Benasayag, Paris, Amazon Media, 2001
- Une question d’enfant, Paris, Bayard, 2002
- Blind Date : sexe et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, 2003
- Du retour : abécédaire biopolitique, A.Pandolfi, 2003
- Negri on Negri : in conversation, avec Anne Dufourmentelle, Taylor & Francis, 2004
- Procès Dutroux : penser l’émotion, Paris, ministère de la Communauté française, 2004
- American Philo, avec Avital Ronell, Paris, éditions Stock, 2006
- La Femme et le Sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007
- Fighting theory, avec Avital Ronell, Université de l’Illinois Press, 2010
- Éloge du risque, Paris, Payot, 2011
- Dieu, l’amour et la psychanalyse, avec Jean-Pierre Winter, Paris, Bayard Jeunesse, 2011
- Intelligence du rêve, Paris, Payot, 2012
- En cas d’amour : psychopathologie de la vie amoureuse, Paris, Rivages, 2012 ;
- Puissance de la douceur, Paris, Payot, 2013
- Se trouver, avec Laure Leter, Paris, Jean-Claude Lattès, 2014
- L’Envers du feu, Paris, éditions Albin Michel, 2015
- Défense du secret, Éditions Payot, 2015
- Souviens-toi de ton avenir, Albin Michel, 2018
