« Un cinéaste menacé de mort pour son travail ? Sur d’autres sujets que l’environnement, une telle situation aurait déclenché une indignation nationale »
Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste, a relèvé l’asymétrie dans le traitement et la considération réservés, par les pouvoirs publics, aux actions des agriculteurs ou des chasseurs et à celles des militants écologistes.
Les activités de Jean-Michel Bertrand sont, somme toute, assez pacifiques ; il réalise des films. Ce ne sont d’ailleurs pas des brûlots mais plutôt des invites à la marche, à la patience, à la solitude et à la contemplation, en bref à tout ce qui participe aux joies simples du naturaliste. Attendre, dans une vallée secrète des Hautes-Alpes, qu’un loup daigne croiser son chemin ou l’objectif de sa caméra, trouver une grotte où s’installer en attendant la rencontre, patienter dans les paysages somptueux du Parc national des Ecrins ou les forêts profondes du Jura : dans son dernier long-métrage, Marche avec les loups, Jean-Michel Bertrand tente de suivre l’exil d’un jeune loup gris hors de ses Alpes natales. Et peu importe l’issue de la filature, tout tient à la poésie de cette traque bienveillante.
Ce parti pris artistique est aussi un engagement pour la préservation de notre patrimoine naturel, quelque forme qu’il prenne. Il a valu à Jean-Michel Bertrand des lettres d’insultes et des menaces de mort pendant le tournage – « nazi », « bon élève du sinistre Goebbels, complice des criminels qui tuent les éleveurs de mouton », « un accident est vite arrivé », etc. De même qu’un appel du principal syndicat agricole à venir entraver, dimanche 5 janvier, à Gap (Hautes-Alpes), l’avant-première de son film. Un cinéaste menacé de mort pour son travail ? Sur d’autres sujets que l’environnement, une telle situation aurait déclenché une indignation nationale et des prises de position solennelles des membres du gouvernement.
En l’occurrence, rien ou presque. Le « greenbashing », semble-t-il, fait partie des activités acceptables. En septembre, dans la même région, une députée étiquetée pro-loup a été menacée, et a vu sa permanence dégradée et agrémentée de cadavres de brebis. L’information n’a que timidement franchi les frontières du département. Les quelques commentateurs qui s’y sont intéressés y ont vu non le signe d’une dégradation inacceptable du débat public et une tentative d’intimidation d’une élue de la République mais simplement la preuve de l’exaspération des éleveurs.
Affrontements de plus en plus vifs
A mesure que la nature se raréfie, que l’état de préservation de l’environnement se dégrade, l’enjeu écologique devient un terrain d’affrontements de plus en plus vifs, parfois violents. Le naturaliste Pierre Rigaux, auteur d’un récent ouvrage remarqué (Pas de fusils dans la nature, Humensciences, 284 pages, 22 euros), en sait quelque chose. Auteur de reportages vidéo diffusés sur les réseaux sociaux montrant crûment certaines réalités méconnues de la chasse, il est régulièrement insulté et menacé de mort par voie postale ou électronique. Il témoigne aussi avoir été tabassé et molesté par des éleveurs ou des chasseurs et a déjà reçu la visite, à son domicile, d’un porteur de fusil, venu lui présenter la balle qui pourrait un jour se planter entre ses deux yeux. Les plaintes qu’il dépose ne prospèrent pas.
Des maires ayant pris des arrêtés d’interdiction des épandages de pesticides à proximité des habitations disent aussi avoir reçu des lettres d’intimidation ou de menaces, ou avoir été la cible de campagnes de harcèlement sur les réseaux sociaux – l’un d’eux, maire d’un village de Normandie, ayant même vu des photos de son domicile diffusées sur le Net.
Les pouvoirs publics semblent faire bien peu de cas de cette situation. A l’inverse, la popularisation du terme « agribashing » a conduit à la création d’une cellule ad hoc de la gendarmerie nationale, baptisée « Demeter ». Elle sera, entre autres, chargée de coordonner « la prévention et le suivi (…) des actions de nature idéologique, qu’il s’agisse de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ou d’actions dures ayant des répercussions matérielles ou physiques ». Dans une tribune publiée le 18 décembre 2019 par Le Monde, l’astrophysicien Aurélien Barrau, la philosophe Florence Burgat et l’écrivain Jean-Baptiste Del Amo mettent en garde contre ce qu’ils estiment être une forme de criminalisation des défenseurs de l’environnement et de la cause animale.
Mercredi 15 janvier, dans une tribune publiée par le site Reporterre, une trentaine d’organisations rassemblant des militants écologistes, des médecins, mais aussi les agriculteurs de la Confédération paysanne, leur ont emboîté le pas. La cellule Demeter, disent-ils, met sur un même plan actes crapuleux d’une part, et critique sociale et politique d’autre part, afin de « faire taire tous ceux qui mènent des actions symboliques contre le système de l’agriculture industrielle ».
Destruction des biens communs
La création de la cellule Demeter cristallise en outre le parti pris d’un gouvernement prompt à stigmatiser l’action des militants environnementalistes mais qui, dans le même temps, s’accommode fort bien de la violence et de la destruction des biens communs, lorsqu’ils sont le fait de certains milieux agricoles ou cynégétiques.
Cette asymétrie de traitement et de considération n’est au reste ni étonnante ni très nouvelle. Elle nous ramène à cette anecdote, rapportée il y a seize siècles par saint Augustin dans La Cité de Dieu, et à la lumière de laquelle on pourrait d’ailleurs reconsidérer toute l’actualité. L’évêque d’Hippone raconte qu’Alexandre le Grand, ayant capturé un bandit croisant en Méditerranée, l’interrogea fortement sur le caractère répréhensible de ses activités. « C’est une spirituelle et juste réponse que fit à Alexandre le Grand ce pirate tombé en son pouvoir, écrit saint Augustin. “A quoi penses-tu, lui dit le roi, d’infester la mer ?” “A quoi penses-tu d’infester la terre ?, lui répondit le pirate avec une audacieuse liberté. Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on m’appelle corsaire, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme conquérant”. »