Une pointe de féminisme sur la Toile
Revue élégante et bilingue français-anglais, « Nichons-nous dans l’Internet » explore tous les six mois les marges de la Toile, exclusivement sur papier.
La revue des revues. Osons le dire, la revue semestrielle exclusivement sur papier Nichons-nous dans l’Internet s’adresse à un public de happy few. Ce n’est pas le seul point commun qu’elle cultive avec l’auteur de La Chartreuse de Parme. De la même manière que Stendhal le revendique et écrit dans Vie de Henry Brulard qu’il ne serait lu et compris qu’en 1935, soit cent ans après la rédaction de son récit autobiographique inachevé, cette revue élégante et soignée qui s’est donné comme mission « d’imprimer Internet, avant que cela ne s’arrête » entend explorer les marges de l’Internet mondial, ses terres non encore défrichées, avec comme ambition de « dénicher » tout ce qui est neuf et inédit dans les cultures Web et l’art numérique.
Au fil de ses dix numéros, et de plus de 150 contributeurs venant de tous les continents et de presque tous les horizons, la revue pour l’instant bilingue français-anglais a ainsi rendu compte des batailles d’édition sur Wikipédia, de la folie des émojis, de l’usage d’Internet par les « intouchables » en Inde, mais aussi de la pollution industrielle dans la Silicon Valley ou encore des premières connexions Internet, il y a déjà cinquante ans… car le projet original permet aussi de doter Internet d’une mémoire.
Inverser les codes et repenser la masculinité
Ce nouveau numéro s’ouvre par un long entretien entre la vidéaste new-yorkaise Beryl Korot et sa galeriste Valerie Amend sur les influences et les correspondances entre les technologies anciennes du tissage, dont le métier à tisser, et la programmation informatique. L’artiste a mis en relation et filmé cinq écrans et cinq tissages et étudié la relation entre l’image et le mot, entre le motif et le texte. Par ce procédé, elle cherche à traduire le langage comme une nature morte.
Quant à la photographe chinoise Yushi Li, elle expose deux séries photographiques autour du désir créé par l’application Tinder et des choix qu’elle propose. Ayant constaté la différence d’usage de cette application de rencontres par les hommes et les femmes, l’artiste féministe a décidé d’inverser les codes et de repenser la masculinité, en dénudant des modèles masculins, pris en photo dans leur cuisine.
Depuis son lancement, la revue porte une attention toute particulière à l’écriture numérique, au graphisme, à l’art et ses développements sur la Toile. Un portfolio intitulé « Réseaux » reprend des photos de la photographe française Cécilia Poupon. Est aussi mise en évidence la reconnaissance des émotions d’un point de vue algorithmique, avec l’étude des 43 muscles faciaux d’une actrice scrutée par l’artiste visuelle Coralie Vogelaar. Enora Denis retrace enfin le parcours de Maman, l’œuvre monumentale de Louise Bourgeois, représentant une araignée d’acier géante, dont six copies en bronze sont éclatées aux quatre coins de la planète.
A noter que le féminisme et les questions portées par des femmes servent en quelque sorte de fil rouge à ce nouveau numéro qui reste à l’affût de tout ce qui bouge et qui semble original et créatif sur le Net.
« Nichons-nous dans l’Internet », n° 10, Matière première éditions, 130 pages, 15 euros.