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Alexia Barrier : « Je suis devenue moins impatiente, plus indulgente avec moi-même »

Comment surmonter, voire enchanter, le confinement ? Des professionnels habitués à la solitude font part de leur expérience et prodiguent leurs conseils pour vaincre l’ennui et l’angoisse de l’isolement.

Native de la Côte d’Azur, la navigatrice Alexia Barrier, 40 ans, a effectué 17 courses transatlantiques en solitaire. Elle est l’auteure de Planète océan en solitaire (Editions du Rocher, 2011)

La navigatrice Alexia Barrier pose à bord de son monocoque

La navigatrice Alexia Barrier pose à bord de son monocoque « 4myPlanet », en 2010.

« Je navigue depuis l’âge de 3 ans, quand mes parents ont acheté avec quelques amis un voilier de six mètres à Antibes. A 12 ans, lorsque j’ai vu le Vendée Globe à la télévision, j’ai eu des frissons : je me suis dit : “un jour je le ferai”. Je n’ai alors dit à personne que je ferai un jour le tour du monde en solitaire. J’étais à cet âge en équipe régionale de basket-ball, où on m’avait déjà dit qu’il n’y avait pas d’avenir et je n’avais pas envie d’entendre ça à nouveau. A 18 ans, j’étais classée quatrième mondiale en équipage féminin de match racing. A 25 ans, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai participé à la Transat 6.50, de La Rochelle à Salvador de Bahia, au Brésil. Tous les gens autour de moi m’avaient mise en garde : avant de faire une course en solitaire, il faut d’abord traverser l’Atlantique avec un équipage. Mais j’avais confiance en moi, j’avais fait plusieurs courses de préparation d’une semaine.

Je me sens plus à l’aise seule au milieu d’une tempête en mer que dans les rues de Paris. Depuis, j’ai effectué 17 transatlantiques en solitaire et en équipage. Jusqu’à présent, j’ai fait un maximum de 55 jours seule sur mon voilier. En novembre, je ferai mon premier Vendée Globe et je serai seule 100 jours. La solitude relativise les problèmes de la vie courante. Sur mon voilier, je vis dans 8 m2 sans toilettes ni douche, avec un petit réchaud pour la cuisine. Je suis dans un cocon, et j’y crée mon monde, avec des choses essentielles pour me sentir bien.

« Je suis libre de mes choix, de mes agissements, sans pour autant me sentir toute puissante. »

Je ne suis pas une solitaire, j’aime être avec mes amis, ma famille, mais la solitude ne me fait pas peur. Elle permet de mettre en œuvre mes projets. Je n’ai pas l’urgence de répondre à une demande immédiate de la société. Je ne suis pas dérangée par le monde qui m’entoure, je peux prendre le temps de penser, d’envisager le monde autrement. En me retrouvant si souvent seule, je suis devenue moins impatiente, plus indulgente avec moi-même et avec les autres. Je gère mieux mes phases d’échecs et de victoires aussi.

A chaque course, j’apprends beaucoup de choses sur moi-même. J’écoute mon rythme biologique, je dors quand j’ai sommeil, même si au final je dors peu, des siestes de 8 à 40 minutes. Je mange quand j’ai faim ou avant un effort. Je suis libre de mes choix, de mes agissements, sans pour autant me sentir toute puissante. Il faut être humble face aux éléments, garder la tête sur ses épaules, car tout est possible, tout est incertain. Même quand on établit une stratégie de course, le vent, les vagues peuvent tourner d’une manière qu’on n’avait pas imaginée. On a des prévisions fiables à quatre jours, mais une tempête peut être plus violente et plus longue que prévue. Il faut rester attentif, réadapter ses choix et son comportement, parce qu’on ne peut pas se permettre de subir et d’être passif, autrement on n’avance pas et on met en danger le bateau. Il n’y a personne d’autre que moi-même pour m’aider. Je ne peux pas me permettre d’être angoissée, car avec la peur je mets ma vie en danger. Bref, je n’ai pas le temps de m’ennuyer !

La navigatrice Alexia Barrier pose à bord de son monocoque « 4myPlanet », en 2010.

La navigatrice Alexia Barrier pose à bord de son monocoque « 4myPlanet », en 2010.

Si je gère mal mon sommeil, mon hydratation, ma nutrition, je suis extrêmement fatiguée et la solitude devient pesante. Quand le bruit des vagues devient assourdissant, que j’ai la tête qui tourne et que la compagnie me manque, j’écoute des podcasts. J’ai parfois écouté des podcasts soixante fois parce que j’étais arrivée au bout de ma liste de téléchargement. J’ai besoin de certaines voix comme celle d’Augustin Trapenard. J’écoute aussi des podcasts sur des sports extrêmes. Ça me fait relativiser ce que je vis, même quand ça parait difficile.

« Le ralentissement qu’impose aujourd’hui le confinement peut être bénéfique. C’est l’occasion de mettre en place des projets solidaires, de se parler autrement que lorsqu’on se retrouve dans un bar ou un restaurant, peut-être plus profondément. »

A chaque voyage en solitaire, je prends avec moi les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, qu’on m’a offert pour ma première Transatlantique. Je le relis à chaque fois, c’est ma zone de confort, qui m’apaise, presque comme une personne qui me côtoierait depuis des années. Je télécharge aussi avant le voyage d’autres livres sur ma tablette – les livres papier ne résistent pas à l’humidité. Je les achète au hasard, au gré des conseils d’amis ou de journaux. Je me lance également dans des lectures dans d’autres langues, en anglais et en italien. Quand c’est calme, je lis trois heures par 24 heures, mais quand il y a beaucoup de choses à gérer à peine un quart d’heure. Quand je dors peu et que je suis très fatiguée, je fais des rêves assez fous, que je retranscris sous forme de dessins.

La solitude peut parfois procurer du stress, mais je ne suis pas privée de toute communication. Je ne peux pas utiliser la 4G ni passer des appels par Skype qui coûtent beaucoup trop cher en mer car cela passe par une connexion satellite – 3 000 euros pour 4 Go ! J’échange chaque jour trois mots par mail ou téléphone satellite avec mes proches. J’écris tous les jours aux enfants qui suivent le projet 4myplanet, en leur racontant la vie sur le bateau, pour leur donner envie de se dépasser et de préserver notre Planète bleue.

Le ralentissement qu’impose aujourd’hui le confinement peut être bénéfique. C’est l’occasion de mettre en place des projets solidaires, de se parler autrement que lorsqu’on se retrouve dans un bar ou un restaurant, peut-être plus profondément. Un mois ou trois mois, à l’échelle d’une vie, c’est rien. »

Roxana Azimi (envoyé par Alexia Barrier)

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