Abraham Poincheval : « Le confinement peut être une chance, celle de renoncer au mouvement perpétuel »
Comment surmonter, voire enchanter, le confinement ? Des professionnels habitués à la solitude font part de leur expérience et prodiguent leurs conseils pour vaincre l’ennui et l’angoisse de l’isolement.
L’artiste français Abraham Poincheval, 48 ans, s’est spécialisé dans les performances en solitaire dans des espaces restreints. En 2014, il s’est enfermé treize jours dans le ventre d’un ours empaillé, au Musée de la Chasse, à Paris. Trois ans plus tard, au Palais de Tokyo, il s’est cloîtré pendant une semaine dans un rocher à l’intérieur duquel l’empreinte de son corps avait été creusée.

En mars 2017, Abraham avait réalisé une performance au cours de laquelle il s’était enfermé dans un bloc de pierre pendant une semaine
« Bien que je vienne d’une famille de musiciens habitués à vivre en autarcie et à produire leurs propres ressources en nourriture, je n’ai pas une vocation d’ermite. J’aime la vraie vie, j’adore la compagnie. Mais la première fois que j’ai connu l’enfermement, j’ai senti que ce voyage intérieur allait me changer, voire me happer. C’était en 2006, à Murcia, en Espagne, pour le projet Horizon moins vingt avec l’artiste Laurent Tixador. Nous avons passé vingt jours sous terre, en creusant un tunnel de vingt mètres qu’on refermait derrière nous. Le plus étonnant, c’était d’abord les odeurs de terre, différentes de celles qu’on connaît, mélangées à celles des plantes. Une petite inquiétude planait car on avait des problèmes d’oxygénation, et la tâche consistant à creuser un boyau du matin au soir était ennuyeuse et mécanique. Mais l’activité physique permettait d’oublier le confinement.
Il m’a fallu sept jours pour me sentir bien, apprécier le fait de ramper, de creuser. Lorsque nous sommes sortis de notre trou au bout de vingt jours, nous nous sommes dit que c’était moins la fin d’un projet que le début d’une aventure. Je ne savais pas quelle forme celle-ci allait prendre, mais je voulais revivre un tel voyage, cette espèce d’épopée, à ma mesure bien sûr. En 2012, je me suis enfermé dans un trou bouché par un rocher, sous la librairie de l’Oeil, à Marseille. J’étais en permanence en position assise, je pouvais à peine me relever de temps en temps car ma tête touchait la pierre. J’avais tout à portée de mains, des barres de céréales, de l’eau, des livres, notamment Chronique de l’Oiseau à ressort d’Haruki Murakami, que la librairie de l’Oeil avait choisi pour moi. Je l’ai encore, comme un talisman. Je n’ai jamais eu envie de le finir, par peur de le lâcher.
« J’ai eu des moments d’angoisse, que j’ai réussi à atténuer en ralentissant ma respiration. Il faut laisser dériver sa conscience, mais la tenir sous contrôle, s’autoriser des échappées, mais garder toujours un fil d’Ariane qu’on peut réenrouler en pensée. »
Je ne me suis pas ennuyé au cours de ces périodes d’enfermement, car je devais rester constamment attentif. Le confinement dans un espace restreint est un moment de fragilité. Physique tout d’abord : on peut avoir une embolie à force de ne pas bouger. Mais on peut aussi frôler la folie. J’avais par exemple le sentiment que ce trou dans lequel j’étais enfermé avait sa vie, qu’il se dilatait ou se rétrécissait à sa guise. Je me souviens de moments étranges, où je rêvais de mon enfermement et soudain je me réveillais en sursaut dans ce trou, sans trop savoir si j’étais encore dans mon rêve ou dans la réalité tant les deux se confondaient. J’ai eu des moments d’angoisse, que j’ai réussi à atténuer en ralentissant ma respiration. Il faut laisser dériver sa conscience, mais la tenir sous contrôle, s’autoriser des échappées, mais garder toujours un fil d’Ariane qu’on peut réenrouler en pensée.
Il est arrivé que le lieu où je m’étais enfermé ne veuille pas de moi. Avant de m’allonger par exemple dans la peau de l’ours au musée de la Chasse, je rêvais des ours. Une fois que je m’y suis enfermé, les rêves ont cessé. J’ai eu un sentiment de rejet, comme une greffe qui ne prenait pas. Pendant quatre à cinq jours, je me suis senti de trop, j’étais oppressé, j’avais trop chaud. Il a fallu que je prenne sur moi pour ne pas vouloir sortir de cette peau d’ours. Petit à petit j’ai réussi à l’apprivoiser.
Toutes ces expériences de solitude m’ont apporté une attention plus précise aux choses. Il faut un temps d’apprentissage, d’adaptation, mais le confinement peut être une chance, celle de renoncer au mouvement perpétuel. Avec mes performances, j’ai appris que l’être humain est un territoire à lui tout seul, pas moins immense que le monde extérieur. »
Roxana Azimi