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« Ephéméride », de Valérie Rouzeau : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

Toute l’œuvre de Valérie Rouzeau nous rappelle à point nommé l’importance capitale, pour nous tous, de « la poésie où la vie s’invente magistralement »  

« Ephéméride (le temps passe et fait mes rides) », de Valérie Rouzeau, La Table ronde, 144 p., 16,50 € ; numérique 12 €.

Que faire quand on doit rester à distance de tous et qu’on a besoin de présence et de joie ? On ne peut jouir de ce réconfort au ­dehors ? « Eurêka cela ne tienne ! », s’exclame ­Valérie Rouzeau, qui a trouvé une solution parfaite. Dans Ephéméride, elle joue avec le temps et les mots, ressources que nous avons, plus que d’habitude, à disposition. Qu’est-ce qu’une éphéméride ? C’est un almanach qui recense les événements importants sur une période donnée, mais aussi, comme l’explique l’auteure, « certains non-événements de ma vie, de ces moments que l’on pourrait qualifier d’anodins, du moins de tout à fait oubliables à ceci près qu’ils se sont gravés tels des 1eravril ou des 14-Juillet dans la fragile boîte noire de mon crâne ». La mémoire opère en effet un tri subjectif. Et brouillon : pas question d’arracher les pages du calendrier dans l’ordre, au ­contraire il sera fait « moult pieds de nez à Kronos, des coq-à-l’âne, des digressions, du saute-mouton ». C’est donc dans le désordre, entre 1993 et aujourd’hui, que « cette matière de vivre accumulée » au fil des années – notes, courriels, fragments, lettres… – nous donne à éprouver le corps même du temps et que cette Ephéméride se mue en œuvre poétique : (Le temps passe et fait mes rides) en est le sous-titre.

En feuilletant sa correspondance, ­Valerie Rouzeau, née en 1967, retrouve des pépites, des témoignages d’amitié ou de conflits pardonnés depuis, des traces écrites des attentats de Paris en 2015 – « le nombre au lieu des noms, c’est terrible », lui écrit le poète Antoine Emaz (1955-2019) –, qu’elle commente avec des effets de zoom mémoriel saisissants. Elle nous plonge aussi dans la vie précaire d’un poète du XXIe siècle – « pas de revenus stables, pas de salaire » – qui combat la dépression chronique, croule sous la paperasserie de l’Agessa et de l’Urssaf – « Il faudrait un CAP de comptabilité » (les intéressés comprendront) – et vivote grâce aux résidences d’artistes et aux festivals de poésie dont s’honorent encore certains pays du monde.

Puisque vous ne pouvez pas sortir de chez vous et vous en aller où vous voulez, « allez en vous », écrit Valérie Rouzeau. L’introspection alliée au sens poétique du monde n’a rien de superflu

Mais la poésie lui est consubstantielle : « Bonne qu’à ça ou rien », note-t-elle dans Vrouz, un autre de ses recueils paru en 2012 (La Table ronde). Et puis, ajoute-t-elle, « J’ai un toit sur la tête et par-dessus ce toit/ Un ciel plein de flocons/ Ce n’est pas sur moi qu’il neige/ Ce n’est pas moi qui meurs de froid. » Car le « je » de Valérie Rouzeau, dans ces textes personnels, reste fortement tourné vers le dehors, et les remarques féministes, éco­logiques, la critique politique se fondent au quotidien des jours, au deuil ou à la joie. Ce « je » est d’ailleurs à cent lieues de toute arrogance autocentrée, il relève bien plutôt de ce que le poète Daniel Biga appelle la « poévie ». « Depuis ­Montaigne, souligne Rouzeau, on sait combien l’expérience de l’autre nous aide à vivre. » Aussi préfère-t-elle parler du « j’euh » incertain de son ami Emaz, récemment décédé, qu’elle cite abondamment.

Car Ephéméride est aussi et surtout une ode à l’amitié et à l’admiration. ­Valérie Rouzeau aime par-dessus tout Guillaume Apollinaire – « Il me réjouit » – et Robert Desnos, qui l’accompagne depuis qu’elle a appris son premier poème, enfant. Elle traduit des poètes étrangers, sa chère Sylvia Plath (1932-1963) ou William Carlos Williams (1883-1963), par exemple. Elle énumère et célèbre des auteurs connus et méconnus, qu’ils soient anciens ou ses « pairs ­contemporains », tels Christian Bachelin (1933-2014), « pas un poète d’aujour­d’hui » mais « un poète de toujours », ­Daniel Biga, Fabienne Courtade, James Sacré, Catherine Pozzi (1882-1934) et tant d’autres. Elle pose la fameuse question de Ghérasim Luca (1913-1994), que notre actualité remet au premier plan : « Comment s’en sortir sans sortir ? » Sa réponse est claire : par les rythmes et les sono­rités de la langue (Rouzeau fait beaucoup de lectures à voix haute), les créations de néologismes qui concilient les ­contraires, comme le verbe-valise « s’amar­racher », les télescopages, répétitions et autres jeux de mots, on attrape « dans les mailles du poème » la pensée en mou­vement, les émotions, le poisson vivant de la vie.

Ephéméride, comme toute l’œuvre de Valérie Rouzeau et celle des nombreux poètes qu’elle cite, nous rappelle à point nommé l’importance capitale, pour nous tous, de « la poésie où la vie s’invente magistralement ». En modifiant seulement la place d’un mot, elle nous invite à son « jeu sérieux ». Puisque vous ne pouvez pas sortir de chez vous et vous en aller où vous voulez, « allez en vous », écrit-elle. L’introspection alliée au sens poétique du monde n’a rien de superflu : « L’écriture d’un poème peut représenter pour moi un moyen de réparer (…) ce qui marche mal ou ne marche pas dans la vie, voire se venger des méchancetés et autres vacheries de l’existence », assure Valérie Rouzeau, « la mécanicienne », comme elle aime à se nommer, et on la croit bien volontiers. Pour se purger de l’inutile et de l’angoisse, oublier les aléas du « couac quarante » en célébrant la vie « belle et fragile », pour s’amarrer et s’arracher d’un même geste à la réalité, rien de tel que de lire ou d’écrire de la poésie. « Des livres, des livres, des livres ! » Ce n’est pas là faire acte de retranchement stérile mais de résistance active : « Mon cœur ne ­s’ennuie pas. Il se bat. »

Lire un extrait sur le site des éditions La Table ronde.

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