Coronavirus : plus résilient, plus sobre, plus solidaire… des pistes pour imaginer « le monde d’après »
En France, et dans le monde, des idées émergent pour centrer les plans de relance sur la transition écologique.
Imaginer le monde d’après. Un monde plus résilient, plus sobre, plus solidaire. Un monde capable de résister aux chocs sanitaires, mais aussi climatiques, amenés à se multiplier. Malgré une épidémie de Covid-19 encore loin d’être endiguée, les propositions se multiplient en France pour centrer les plans de relance économique sur la transition écologique et sur la lutte contre le changement climatique.
Dans une étude publiée mercredi 1er avril, des chercheurs de l’Institut pour l’économie du climat (I4CE) et de l’université Paris-Dauphine proposent une trentaine de mesures dans sept secteurs-clefs de la stratégie nationale bas-carbone (SNBC), l’outil de pilotage qui indique comment la France entend réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Ils suggèrent d’accélérer la rénovation des logements, de favoriser la production d’électricité renouvelable, de développer les transports en commun, les infrastructures ferroviaires, les réseaux cyclables et les voitures bas carbone, par exemple en restreignant la circulation des véhicules les plus polluants puis en interdisant leur vente, ou en développant les infrastructures de recharge pour véhicules électriques.
Réduire nos importations de protéines végétales
Associées à un plan de financement public de 7 milliards d’euros par an, ces mesures permettraient de déclencher 19 milliards d’euros d’investissements publics et privés supplémentaires chaque année jusqu’en 2023. De quoi « remettre globalement la France sur les rails de la SNBC », estime Hadrien Hainaut, expert à l’I4CE, mais aussi « contribuer à soutenir l’activité économique en sortie de crise, tout en renforçant notre société face à des chocs futurs ». A l’inverse, le plan de relance suivant la crise financière de 2008-2009 avait été conçu « sans ambition climatique ». « Cela explique en partie le retard accumulé en France en 2020. On ne peut plus se permettre de perdre une décennie de plus », selon Benoît Leguet, directeur général d’I4CE.
Le Fonds mondial pour la nature (WWF), qui recommande de conditionner les aides aux grandes entreprises en fonction de leur engagement à s’investir dans la transition écologique, propose de s’appuyer sur la « taxonomie verte » de l’Union européenne. Il s’agit d’une classification des activités économiques en fonction de leur empreinte écologique adoptée en décembre 2019. « Il faut relever les entreprises mais pas à n’importe quelle condition, assume Isabelle Autissier, la présidente du WWF. En gelant les subventions au secteur fossile par exemple, on décourage l’utilisation de ces énergies et on encourage le renouvelable. »
Outre les secteurs des transports et de l’énergie, l’organisation insiste aussi sur la nécessité de réformer l’agriculture, en réduisant notamment nos importations de protéines végétales pour l’alimentation animale et en luttant contre la déforestation importée.
Des « plans de transformation » plus radicaux
Pour « ne pas reproduire les erreurs du passé », le député Matthieu Orphelin (Libertés et territoires) appelle à « ne plus parler de plans de relance » mais de « plans de transformation » de l’économie et de la société plus radicaux. Il a conçu 39 propositions, qu’il a soumises au président de la République et au premier ministre, qui vont d’une revalorisation des métiers de la santé au triplement du rythme de rénovation énergétique des logements, en passant par un grand plan sur la sobriété numérique.
Pour financer ces mesures, il propose une hausse des droits de succession et de mutation pour les plus gros patrimoines ou une extension de la taxe sur les transactions financières. « Il faut assumer un investissement public beaucoup plus fort dans les domaines du climat, de la biodiversité ou de la santé, d’autant que l’on ne peut plus s’appuyer sur la hausse de la taxe carbone », revendique-t-il.
C’est le parti inverse qu’a pris The Shift Project, un cercle de réflexion qui travaille à des solutions en faveur d’une économie décarbonée. « Toutes les mesures de transition qui présupposent beaucoup de moyens financiers pour être menées à terme ne sont pas résilientes car l’avenir va s’écrire pour l’essentiel dans un contexte de décrue économique », avance son président, Jean-Marc Jancovici, qui devrait présenter dans les prochaines semaines une série de propositions.
Au-delà de la volonté politique, se pose la question de l’adhésion de la population
Ces pistes seront-elles adoptées par des responsables politiques qui ont, justement, toujours eu l’œil rivé sur la croissance ? « J’ai beaucoup de doutes sur le fait qu’une fois sortis de cette crise on ait des politiques économiques très vertueuses. Je crois que l’on sera plutôt dans une course à retrouver la croissance, le pouvoir d’achat, des industries qui tournent, juge Daniel Boy, directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Une fois de plus l’écologie et l’environnement risquent de passer à la trappe. »
Samedi 28 mars, Matthieu Orphelin et 44 députés de tous bords ont déposé un amendement à la loi d’urgence face au Covid-19 pour proposer un « grand plan de transformation de notre société en faveur du climat, de la biodiversité, de la solidarité et de la justice sociale ». Il a été rejeté sans même être débattu, après l’avis défavorable du gouvernement. L’exécutif s’est montré pour l’instant plus que timide sur la question, privilégiant les outils de relance économique plus classiques.
Au-delà de la volonté politique, se pose la question de l’adhésion de la population. « Avant la crise, la préoccupation pour l’environnement était bien là, mais elle n’était pas complètement enracinée. Avec une tempête comme ça, il est possible qu’elle soit complètement déracinée », craint Daniel Boy.
Une consultation en ligne
D’où la volonté d’associer les citoyens à la réflexion. Matthieu Orphelin a lancé, samedi 4 avril, avec 60 députés, une consultation en ligne pour « construire le jour et le monde d’après », dont la synthèse est prévue mi-mai. Les 150 Français de la Convention citoyenne pour le climat, qui travaillent depuis six mois sur des réponses à la crise climatique, ont aussi débattu d’une stratégie de sortie de la crise du Covid-19 lors d’une session en visioconférence les 3 et 4 avril.
A l’instar du collectif Démocratie ouverte, qui œuvre à un renouveau de la démocratie, des dizaines d’initiatives de la société civile appellent à la mise en place d’un chantier participatif permettant à tous les citoyens de proposer des solutions et de délibérer. « La synthèse des propositions serait remise entre les mains de la Convention citoyenne pour le climat ou d’une nouvelle assemblée de citoyens tirés au sort, dédiée à la question du plan de relance », soumet Armel Le Coz, coordinateur de Démocratie ouverte.
Audrey Garric, Nabil Wakim et Perrine Mouterde