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Crise due au coronavirus : « Agir collectivement pour changer de modèle politique »

Un collectif d’intellectuels, d’artistes et d’acteurs du milieu associatif, dont Boris Cyrulnik, Dominique Sopo et Ariane Ascaride, souhaite, dans une tribune, un rassemblement de la gauche pour rebâtir la société en tirant les leçons de la crise du coronavirus.

Le désastre sanitaire que nous vivons révèle l’absurdité funeste des modèles de gestion et d’organisation de nos sociétés. Cette crise ouvre le champ des possibles, ne ratons pas l’occasion d’en tirer des leçons durables. Cinq orientations paraissent prioritaires :

1. La pandémie du Covid-19 fait la preuve que ce ne sont pas les « premiers de cordée » qui aujourd’hui assurent la survie sanitaire, sociale et économique du pays. Mais celles et ceux dont les dirigeants du pays semblaient penser qu’ils n’étaient rien : aides-soignants, infirmiers, agents d’entretien, ambulanciers, pompiers, agriculteurs, postiers, employés de l’industrie agroalimentaire, employés de la grande distribution, chauffeurs routiers, livreurs, marins pêcheurs, éboueurs… Toutes celles et ceux qui ne peuvent ni télétravailler ni s’absenter parce qu’ils soignent et nourrissent au risque de leur santé, et pour certains de leurs vies, pour préserver la nôtre.

Nous devons agir pour une renégociation exigeante des conventions collectives de ces professions, et plus largement pour une redéfinition de la rétribution du travail et une meilleure protection des emplois.

2. La pandémie du Covid-19 montre au pouvoir politique l’importance vitale de l’hôpital public qu’il a pourtant méthodiquement désorganisé : en quarante ans, le nombre de lits est passé de 11 à 6 pour 1 000 habitants ; sur les seules six dernières années, 17 500 lits de nuit ont été supprimés. Les personnels hospitaliers sont en effectifs si réduits que des étudiants et des retraités sont aujourd’hui réquisitionnés comme forces supplétives. Ceux qui sont en première ligne, les médecins de l’hôpital public (qui pourraient gagner le double en secteur privé mais qui ont choisi volontairement de gagner moins pour être dans le public), ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps. Sans être entendus. La sixième puissance économique mondiale manque de produits aussi simples et peu coûteux que des masques de protection respiratoire, du gel hydroalcoolique, des gants de protection et même des cotons-tiges ! Emmanuel Macron a déclaré lors de son premier discours sur le coronavirus que la santé et l’alimentation ne devaient plus être soumises à la seule loi de l’économie de marché. Il va falloir le lui rappeler fermement.

Nous devons agir pour une renégociation exigeante de la politique publique de santé, pour la défense de l’hôpital public.

« Tous les secteurs de l’activité humaine ne sont pas des marchandises »

3. La pandémie du Covid-19 révèle l’indigence des politiques de réduction du budget de la recherche. En 2003 (époque où a émergé l’épidémie de SRAS) plusieurs équipes de chercheurs répondent à un appel de l’Union européenne cherchant à mieux connaître ces virus. En 2006 (soit seulement trois ans après la peur du SRAS !), on supprime les crédits de ces recherches pourtant productives au prétexte qu’elles sont insuffisamment rentables à court terme. Le recours aux financements privés via les crédits d’impôts ne doit être que complémentaire et ne peut en aucun cas se substituer au financement public, qui lui seul respecte la liberté et le temps dont ont besoin les chercheurs dans les domaines de la recherche appliquée comme de la recherche fondamentale.

Nous devons agir pour une renégociation exigeante de la politique de financement public de la recherche.

4. La pandémie du Covid-19 permet que soient entendues les voix de celles et de ceux qui depuis des décennies constatent les conséquences écologiques, économiques et sociales aberrantes d’une mondialisation pilotée par une logique productiviste et financière. Surexploitation des ressources naturelles, accélération des échanges, diminution de la biodiversité font le lit des pandémies. Tous les secteurs de l’activité humaine ne sont pas des marchandises. Certains doivent être protégés, comme ceux qui concernent la santé, l’éducation, la justice.

Nous devons agir pour élaborer un « new deal » qui prévoie la réorientation des budgets de l’Etat, de l’Europe et des investissements privés vers les enjeux désormais vitaux pour l’avenir de l’humanité : maintien de la biodiversité, agriculture relocalisée (circuits courts, etc.), énergies renouvelables, mobilité propre, ce qui ne pourra s’obtenir qu’avec une fiscalité plus redistributive.

« Nous appelons à une alliance politique inédite qui transcende les querelles partisanes »

5. La pandémie de Covid-19 permet enfin de montrer les insuffisances des institutions européennes, notamment leur impuissance à organiser les réponses sanitaires face à cette crise. Nous avons besoin d’une organisation qui permette une prévention à l’échelle européenne pour assurer une solidarité intangible entre les Etats membres. Une Europe soutenant un idéal qui ne soit pas celui porté par les politiques de mondialisation.

En France, en Europe, comme partout dans le monde, il est urgent de saisir cette fenêtre ouverte par la crise que nous vivons afin de changer de valeurs à la fois individuellement et collectivement ; de remettre en question le rôle de la finance dans nos vies ; de remettre l’humain au centre des préoccupations politiques. Il nous faut dès à présent réfléchir à une nouvelle pensée, à de nouvelles organisations allant au-delà des associations que nous connaissons, à la refondation du contrat social et citoyen.

Dans un premier temps et compte tenu de l’urgence, nous appelons à une alliance politique inédite qui transcende les querelles partisanes au bénéfice d’un projet porté par toutes celles et ceux qui souhaitent arrêter l’entreprise de destruction massive du monde au profit de quelques-uns.

Ecologistes, partis de gauche, syndicats, ainsi que toutes celles et ceux qui ont pris conscience de cette urgence sont désormais face à une responsabilité vitale : soit ils réussissent à s’unir, comme ils l’ont déjà fait par le passé, pour élaborer et prendre en charge un nouveau modèle de production et de consommation résolument orienté vers le progrès social, le développement durable et le respect de nos libertés, soit ils persistent dans leurs divisions mortifères, et ce sont les représentants du capitalisme financier le plus cupide qui effectueront cette réorientation à leur seul profit, c’est-à-dire en accentuant les inégalités, en mettant nos vies en péril, et en nous imposant de plus en plus de privations de liberté.

Premiers signataires : Ariane Ascaride, comédienne ; Boris Cyrulnik, neuropsychiatre ; François de Singly, sociologue, université de Paris ; Martine Derivry, enseignante-chercheuse en sciences du langage, université de Bordeaux ; François Dubet, sociologue, université de Bordeaux ; Pascal Guibert, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation et de la formation, université de Nantes ; Philippe Meirieu, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation et de la formation, pédagogue, université de Lyon 2 ; Edgar Morin, sociologue; Marie-Aude Murail, écrivain pour la jeunesse et Dominique Sopo, président de SOS racisme.

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