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« Des ombres planent sur la sécurité alimentaire mondiale »

Spécialistes de l’agriculture, Jacques Carles et Frédéric Courleux suggèrent, dans une tribune  que la crise du coronavirus soit l’occasion de remettre en cause le dogme de l’approvisionnement sur les marchés mondiaux au bénéfice de la coopération entre politiques agricoles nationales.

Ruptures des chaînes d’approvisionnement, pénuries de main-d’œuvre, des ombres planent sur la sécurité alimentaire mondiale une décennie après la crise alimentaire de 2007-2008 et ses répliques de 2010 et 2012. Le Vietnam et le Kazakhstan ont annoncé des limitations sur leurs exportations de riz et de farine, non pas par crainte de pénuries mais pour éviter des mouvements spéculatifs sur leur marché intérieur. Même chose pour la Russie qui a débloqué un million de tonnes de blé de ses stocks stratégiques.

Face à ces décisions, les organisations internationales chargées de la santé (OMS), de l’agriculture (FAO) et du commerce (OMC) en appellent à la responsabilité des Etats pour ne pas prendre des mesures unilatérales de restrictions aux exportations. Comme cela avait été le cas en particulier pour le riz en 2007, la crainte est de voir une multiplication de ce type de décisions nourrir de plus belle les stratégies spéculatives.

Certes, les stocks mondiaux de céréales représentent plus du double de ceux existant lors de la dernière crise alimentaire. Et, hormis le sud de la Russie, l’état des cultures en sortie d’hiver est plutôt satisfaisant dans les principaux bassins de production, annonçant une nouvelle année record.

Cigale européenne

Toutefois, la localisation de ces stocks nécessaires pour faire la soudure jusqu’à la prochaine récolte interroge : 55 % des stocks mondiaux de fin de campagne sont en Chine. La Chine est en effet le premier producteur, le premier consommateur et le premier stockeur de céréales. La volonté de contrôler sa sécurité alimentaire y est farouche, tant pour assurer l’équilibre économique entre villes et campagnes que la stabilité politique du régime : les prix agricoles chinois sont les plus élevés du monde, le blé chinois s’échange à deux fois le prix européen !

55 % des stocks mondiaux de fin de campagne sont en Chine. La Chine est en effet le premier producteur, le premier consommateur et le premier stockeur de céréales

Si la fourmi chinoise œuvre comme le stockeur de céréales en dernier ressort au bénéfice de sa population comme de l’ensemble de la planète, ce n’est le cas de l’Europe.

En effet l’Union européenne, avec un niveau de stock équivalent à 12 % de la consommation annuelle, soit quarante-trois jours, fait office de cigale. C’est le pire niveau du monde parmi les grands pays producteurs, derrière la Russie (18 %), l’Inde (23 %), les Etats-Unis (25 %) et la Chine, on l’a vu, qui dispose de l’équivalent de neuf mois de consommation (75 %).

Tout se passe en effet comme si l’Union européenne souffrait d’une aversion aux stocks alimentaires : « les stocks, ça coûte cher ! » continue d’être une ritournelle fréquemment entendue, en France notamment, où l’on ne semble pas avoir retenu la leçon de 2016 quand le mauvais temps avait impacté la qualité de nos blés, avec à la clé une mise en défaut aux yeux de nos principaux acheteurs de la rive sud de la Méditerranée.

Des règles héritées des années 1990

Il en est de même dans les enceintes multilatérales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) où, rappelons-le, les stocks alimentaires à visée de stabilisation des marchés sont… proscrits ! Alors que le changement climatique se fait pressant, est-il vraiment pertinent de tester la résilience de l’humanité ? On relèvera d’ailleurs que, pour le pétrole, les pays européens disposent de stocks stratégiques équivalents à quatre-vingt-dix jours de consommation : rien de tel pour l’alimentation.

Les règles agricoles de l’OMC sont héritées des années 1990, époque à laquelle on croyait tant aux vertus autorégulatrices des marchés que l’on a décidé de supprimer les politiques agricoles stabilisatrices. Mais, fort heureusement, à part la politique agricole commune (PAC) qui poursuit sa trajectoire néolibérale, les autres pays ont renforcé leurs politiques agricoles, particulièrement depuis la crise alimentaire de 2007-2008.

Espérons donc que la crise du coronavirus soit l’élément déclencheur d’une remise en cause des cigales européennes : « s’approvisionner sur le marché mondial » est une vue de l’esprit lorsque les aliments sont produits dans des pays qui ont des politiques agricoles dont le premier objectif est de nourrir leur population.

Le cycle de Doha est bloqué depuis 2008 sur le sujet des stocks alimentaires et l’Union européenne, pourtant chantre du multilatéralisme, n’a fait aucune proposition alternative pertinente. A l’instar de la diplomatie du riz entre pays du Sud-Est asiatique, le renouveau du multilatéralisme agricole aura à réhabiliter l’esprit de coopération entre des politiques agricoles nationales qui préexistaient avant la création de l’OMC.

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