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Hervé Mariton: «Gardons-nous d’une lecture utopique de cette crise»

 L’ancien ministre Hervé Mariton fustige le manque d’humilité de la gauche radicale et son instrumentalisation des évènements au profit d’une vision idéologique de l’avenir. L’heure n’est pas selon lui à la poursuite d’une utopie mais au pragmatisme et à l’audace

Hervé Mariton est ancien ministre et député. Il est aujourd’hui maire de Crest

La gauche et l’extrême gauche ont muté et triomphent. La pensée écologiste extrémiste, structurée par les courants collapsologues et décroissants, s’est imposée. La crise du coronavirus donnerait raison à des analyses, des visions désormais partagées pendant qu’une part de la droite française pratique l’auto-flagellation antilibérale. Emmanuel Macron, quant à lui, nous invite à «nous réinventer», sans chercher tout de suite à trouver, dans la crise, «la confirmation de ce que nous avons toujours cru». La gauche entend mettre en cause notre société, la changer, mais n’imagine pas se mettre elle-même en question. L’aveuglement à aborder les sujets q

ui pourraient questionner la doxa dominante est impressionnant. Les questions perturbantes ne sont pas abordées, aucune conclusion dérangeante ne saurait être reçue. Je vais en poser sept.

Quand le mal est supposé venir de l’homme, de nos activités, il est difficile d’imaginer une cause plus naturelle.Les collapsologues n’avaient pas envisagé la pandémie comme cause possible d’effondrement. Ils privilégient le changement climatique causé par l’homme, la rupture numérique, la crise énergétique … Pablo Servigne le reconnaît. Quand le mal est supposé venir de l’homme, de nos activités, il est difficile d’imaginer une cause plus naturelle.

Théoriciens et militants accusent notre «société mortifère» (Pablo Servigne) en tant qu’elle est globalisée, industrielle, capitaliste. Mais la peste noire en XIVe siècle fait disparaître un quart de la population mondiale. En des temps qui n’étaient ni globalisés, ni industriels, ni capitalistes.

Tout un courant, souvent proche des milieux écologistes intégristes, s’est développé, opposé à la vaccination, en particulier contre la rougeole. Et la menace de la rougeole est aggravée. Pourtant, la variole a été éradiquée grâce à la vaccination. Des moyens sont mobilisés et des espoirs investis dans la recherche d’un vaccin contre le coronavirus. Je n’ai pas entendu que la certitude des «anti-vaccination» fût ébranlée.

Je ne lis aucune correction à cette injonction idéologique à la densification.Une théorie et une pratique de l’urbanisme, avec en particulier, en France, la loi Duflot de 2014, condamnent l’étalement urbain. On peut entendre certaines critiques sur la préservation des sols, les coûts d’aménagement. Mais elles se sont accompagnées d’une hostilité méprisante à l‘égard des lotissements et d’une préconisation unique, «la densification urbaine». Les Gilets jaunes des ronds-points et souvent des lotissements n’auraient rien compris à l’évolution du monde: «construire la ville sur la ville». Les citadins ont voté avec leurs pieds quand ils ont rejoint familles et campagnes. Le confinement est plus facile à vivre avec un peu d’espace, la distanciation est plus réelle et la prévention épidémique plus efficace. Je ne lis aucune correction à cette injonction idéologique à la densification qui contraint maintenant l’urbanisme opérationnel dans les communes et impacte la vie des Français.

L’économie libérale est le mal. Comment alors la crise a-t-elle pu apparaître, être cachée puis se développer dans le pays largement régi par le capitalisme d’État qu’est la Chine? Taïwan, où libertés économiques et politiques sont mieux conjuguées, paraît mieux se défendre face au virus. En France, nos impasses stratégiques montrent qu’il y a beaucoup à faire pour construire une meilleure résilience. Nous avons su organiser des stocks stratégiques de pétrole, nous protégeons nos industries de défense. Notre économie n’est pas parfaite. D’évidence notre souveraineté, à l’échelle européenne ou nationale, mérite une autre politique pour le médicament, les produits et appareils médicaux, le numérique, les métaux rares, etc. Mais de là à récuser toute efficacité au marché …

Pour certains idéologues, c’est l’économie elle-même qui serait le mal.Critiquer l’économie libérale ne suffit pas à nos idéologues. C’est l’économie elle-même qui serait le mal. Le confinement est l’expérience de la décroissance. Certains y voient du bonheur, l’apprentissage de la frugalité (et pourtant la consommation numérique privée a explosé). Ils constatent que seule la chute du PIB a permis l’amélioration de l’environnement. Oui, les émissions de CO2 ont baissé, et elles baisseraient davantage avec une production nulle. Mais nos décroissants oublient de constater l’augmentation des émissions de particules fines. Les confinés ont fait des feux de cheminée!

L’idée d’une reprise de l’activité après le confinement est regardée avec une extrême méfiance, au-delà des légitimes exigences sanitaires. Le sociologue Bruno Latour imagine même que les entreprises veuillent capitaliser sur la crise actuelle pour organiser une relance productiviste, «s’échapper des contraintes planétaires», avec «une chance formidable de rompre encore plus radicalement avec ce qui reste d’obstacles». Non, la crise n’encouragerait pas à corriger les défauts du monde, à prendre davantage conscience de ses limites, mais au contraire à épuiser la planète. En d’autres termes, la décroissance est nécessaire car la production ne saurait se corriger. Mais dans un monde décroissant, comment va-t-on financer les dépenses de santé? Nulle part, il n’y a pas de système de santé robuste sans une économie solide.

Le « toujours plus  » de la dépense publique a au contraire montré son inefficacité dans la durée.La crise justifierait l’augmentation des dépenses publiques, des impôts, de la dette. Les disciplines européennes seraient absurdes. À cette aune, les Français devraient être les mieux soignés du monde. Or l’Allemagne possède trois fois plus de lits de réanimation que la France alors que les dépenses publiques, les impôts sont plus faibles. Un faible endettement permet aux Allemands d’avoir la marge pour mobiliser aujourd’hui des financements pour la santé et l’économie sans obérer le moyen et le long terme. Le «toujours plus» de la dépense publique a au contraire montré son inefficacité dans la durée: il n’améliore pas la situation de base et rend plus difficile la mobilisation des remèdes. Notre service public serait exceptionnel et nos moyens seraient insuffisants. En réalité, les moyens sont souvent supérieurs à ceux de nos voisins et la qualité, comme en attestent les comparaisons internationales, n’est plus au rendez-vous, dans les infrastructures, l’éducation, la santé … Nos doctrinaires ne proposent pas de corriger les carences mais de les aggraver.

Cette pensée globale a conquis la gauche et fait douter la droite. Elle s’avance sans complexe et n’a pas à répondre aux critiques car elle se place dans un autre monde, celui de l’utopie. C’est vite un monde sans limites, alors qu’au contraire la crise actuelle, les crises à craindre, nous les font appréhender. Nous entendons tous le message d’alerte de Sylvain Tesson, «l’homme pensait qu’il avait le pouvoir de s’augmenter». La course du progrès ne résout pas tout, «Prométhée a le coronavirus» écrit Jacques Julliard. Mais il faut, dans le moment mobiliser beaucoup d’invention et de pragmatisme, d’audace et d’humilité. Gardons-nous des utopies: elles ont été la peste du XXe siècle.

 Hervé Mariton dans Le Figaro
Publié le 22 avril 2020 à 19:36, mis à jour le 22 avril 2020 à 19:36
Hervé Mariton est ancien ministre et député. Il est aujourd’hui maire de Crest

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