L’intuition,pour penser les catastrophes
L’intuition est un mode cognitif majeur de l’espèce humaine. elle est aussi indispensable pour aborder le monde qui vient… Mais est-elle compatible avec une approche scientifique ?
Dans les années 1970, la question écologique (ou environnementale) est venue fissurer le socle granitique des Trente Glorieuses. Elle a apporté une conscience de l’interdépendance et de la fragilité des systèmes dont nous dépendons, et avec cela la possibilité de pénuries à venir. Elle posait l’insupportable question des limites à un monde qui se croyait illimité. Une révolution conceptuelle majeure… que nous n’avons toujours pas fini de digérer, cinquante ans plus tard.
A l’époque apparaissait un sentiment d’urgence chez certains scientifiques, et quelques disciplines se sont alors employées à penser spécifiquement les désastres écologiques. Il fallait comprendre le plus vite possible pour donner à la société des outils et des raisons d’agir. Le biologiste de la conservation Michael Soulé les a appelés les « disciplines de crise », regroupées sous l’étiquette de « science de la survie » (survival science) : l’écologie, la biologie de la conservation, la climatologie comme la géologie. l’océanographie, la physique, la météorologie, etc.1 

Des disciplines synthétiques, systémiques, complexes et multidisciplinaires dans lesquelles la frontière entre recherches « fondamentale » et « appliquée » restait floue ou inexistante. Dès 1985, voyant que les catastrophes n’avaient pas le même rythme (rapide) que les progrès scientifiques (lents), Soulé souleva alors une question épistémologique 2 fondamentale : désormais, disait-il, « il faut agir avant de connaître tous les faits ; les disciplines de crise sont donc un mélange de science et d’art, et leur poursuite exige l’intuition ainsi que l’information ».
L’intuition ? En effet. Pour aller plus vite. Agir sans trop réfléchir, sans chercher à tout savoir, spontanément, avec nos tripes. A défaut, nous serions condamnés à assister au déroulement de l’anthropocène, passifs, de-puis les fenêtres des paisibles laboratoires… L’intuition est toutefois assez troublante pour une société habituée à prendre des décisions sur la base de connaissances rationnelles, quantifiées, objectives et dénuées de tout affect. Agir avant de comprendre ? Est-ce toujours une démarche scientifique ?
Qu’est-ce que l’intuition ? C’est un sac de nœuds. Depuis des siècles, scientifiques et philosophes en débattent. Citons par exemple le philosophe français Henri Bergson (1859-1941), qui a abondamment écrit sur la différence entre les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition. Selon lui, la première utilise des concepts et l’analyse, ce qui fragmente les objets et articule la réalité de façon statique, alors que la seconde appréhende les phénomènes de façon plus globale et dynamique. Citons également le psychologue et prix Nobel d’économie Daniel Kahneman (1934-), qui a donné ses lettres de noblesse à l’étude des comportements irrationnels. En reprenant la dichotomie intuitif/rationnel, il décrit deux modes cognitifs qui façonnent nos comportements. Le « système 1 », expérientiel, intuitif, préconscient, rapide, automatique, holistique, principalement non-verbal et lié aux affects ; et le « système 2 », conscient, analytique, lent, rationnel, fatigant, principalement verbal et non lié aux sentiments. Lorsqu’on apprend à conduire, le système 2 (rationnel) se met en branle, il carbure pour réussir à coordonner le mouvement des mains et des pieds, tout en faisant attention au code de la route. C’est difficile, lent et épuisant ! Mais à force de pratique, le cerveau transfère ces compétences au système 1 pour rendre la conduite progressivement automatique et confortable, ce qui permet au conducteur de se concentrer sur la conversation avec les passagers… Beaucoup plus sympa ! Dans la vie de tous les jours, nous préférons utiliser le système 1 (spontané), par confort et par paresse, et de temps en temps, lors-qu’une situation étrange apparaît, le système 2 s’allume temporairement pour analyser la menace potentielle. Cette préférence pour le mode automatique rend la vie plus fluide mais génère de nombreuses erreurs de la vie quotidienne, que Kahneman a appelées les « heuristiques de jugement » 3. L’intuition ? Un outil à double tranchant.Aujourd’hui, l’intuition n’est plus seulement un objet philosophique, une sorte de déclic magique du style « eurêka ». Elle pourrait se définir globalement comme « une pensée produite en partie par des processus inconscients », mais possède en réalité plusieurs définitions du fait d’être pensée simultanément par les sciences du management et de la prise de décision, les sciences cognitives (développement du cerveau, apprentissage implicite…), et la psychologie (formation de la morale, fonctionnement de la créativité, psychothérapie…).
Un guide dans un monde imprévisible
Les menaces globales comme le changement climatique, le déclin de la biodiversité, la déplétion des ressources naturelles ou la volatilité des marchés financiers sont devenus extrêmement complexes, à tel point que les chercheurs les appellent des « problèmes pernicieux » (wicked problems) 4. En effet, le nombre de variables en jeu et d’interactions entre celles-ci sont si importantes qu’il est devenu impossible de se faire une image réa-liste et complète de ce qui se passe. Il est donc impensable de vouloir les maîtriser, et il faudra s’y faire. Nous devons avancer les yeux bandés. Pas le choix, l’intuition doit devenir notre alliée. En 2005, des chercheurs en sciences du management ont fait une distinction très utile. Il y a selon eux deux intuitions : l’expertise automatisée et l’intuition holistique 5. La première est celle qui fait que nous conduisons parfaitement une voiture sans y penser consciemment, elle accélère le traitement des tâches lorsque la situation est familière, mais se révèle un obstacle en situation inconnue ou dans un monde de problèmes pernicieux.La seconde, l’intuition holistique, est un jugement ou un choix que l’on fait à partir d’une synthèse inconsciente d’informations issues de diverses expériences (à partir de tous les sens). Elle est beaucoup plus utile dans une phase exploratoire, ou face à l’imprévisible, car elle permet d’accélérer le traitement des informations trop nombreuses provenant de sources ambigües, et surtout elle soutient la créativité et l’émergence de stratégies réelle-ment novatrices. C’est donc ce type d’intuition qui pourrait s’avérer essentielle pour naviguer dans l’anthropocène. Ce n’est pas une baguette magique, il est possible de l’entraîner intentionnellement. Mais il faudra revoir notre système éducatif dans ce sens, et surtout faire évoluer notre rapport au savoir, à l’objectivité et aux sciences. Pas facile lorsqu’on est pris dans une course contre la montre ! Les disciplines de crise révèlent un nœud de notre époque : elles tentent de prendre le temps de comprendre – avant qu’il ne soit trop tard – la complexité du « merdier » (clusterfuck) 6 dans lequel nous nous sommes fourrés, mais ce faisant, elle découvre avec effroi, 1) qu’il est déjà trop tard, et 2) qu’elle n’auront pas le temps de tout savoir… La leçon à tirer de tout cela est double : il nous faudra apprendre à agir avant de comprendre, mais aussi agir pour comprendre. Alors, on passe à l’action ? Que vous chuchote votre intuition ?
Pablo Servigne et Raphaël Stevens.
1. M. Egan, « Survival Science : Crisis Disciplines and the Shock of the Environment in the 1970s », Centaurus, in Press, 2018.
2. L’épistémologie est l’étude des connaissances, de notre rapport au savoir, de la structure et de la méthode scientifique.
3. Voir son livre passionnant, Systeme 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012.
4. C. Andersson et P. Törnberg, « Wickedness and the Anatomy of Complexity », Futures, vol. 96, 2018, p.118-138.
5. C. Miller et al., « Intuition in Strategic Decision Making : Friend or Foe in the Fast-Paced 21st Century ? », The Academy of Management Executive, vol. 19, n° 1, 2005, p. 9-30.
6. Selon l’expression militaire qui désigne une situation totalement perdue, notamment utilisée par le journaliste étasunien James Howard Kunstler à propos de l’effondrement de nos sociétés
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