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Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, l’histoire est « un combat »

Alors que les fascismes, rouges ou bruns, reviennent en force. Rappelons nous cette histoire des dictatures…

La Russie de Vladimir Poutine, la Biélorussie d’Alexandre Loukatchenko, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, l’Arabie saoudite, la République arabe de Syrie de Bachar el-Assad, l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev,  la Corée du Nord, la Chine, etc… sont des dictatures. Le Venezuela de Nicolas Maduro, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et le Tadjikistan, héritières de l’ex union soviétique sont toutes considérés comme des dictatures. La République du Congo de Denis Sassou-Nguesso, la Guinée Équatoriale de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, le Tchad est “une Dictature démocratique” autour du Président Idriss Déby, etc… Elles sont des dictatures africaines parmi la trentaine de régimes autoritaires d’Afrique.

Spécialiste du fascisme italien, l’historienne a lancé, avec d’autres universitaires, une association pour repenser la lutte contre le racisme et la façon dont le sujet est enseigné.

 Marie-Anne Matard-Bonucci, 59 ans, est une historienne militante, et même une historienne « organique », mais au sens que le philosophe italien Antonio Gramsci (1891-1937) donnait à l’adjectif pour désigner l’intellectuel lié à la catégorie sociale qu’il contribue à renforcer.

Dans le monde universitaire, il arrive qu’on soit rattrapé par son objet de recherche. C’est ce qui arrive à Marie-Anne Matard-Bonucci, spécialiste du fascisme, du totalitarisme et de l’antisémitisme. Il y a encore deux ans, les thèses qu’elle dirigeait à Paris-VIII, où elle est professeure d’histoire contemporaine, portaient surtout sur les années de plomb italiennes et leur violence politique. « La demande des étudiants pour des mémoires et des thèses sur le fascisme s’est accrue ces derniers temps, explique-t-elle. L’actualité n’y est pas pour rien : la renaissance de ces populismes en Europe, qui ne sont pas des fascismes mais qui sur certains points s’en rapprochent parfois, interroge. »

La résurgence du racisme et de l’antisémitisme a poussé l’historienne, auteure de L’Italie fasciste et la persécution des juifs (Perrin, 2007), à lancer un combat : elle a créé en janvier, avec d’autres universitaires et enseignants du secondaire, Alarmer, une association pour lutter contre toutes les formes de racisme.

Selon elle, l’éducation antiraciste doit être repensée. « Si l’introduction dans les programmes scolaires de l’histoire des génocides ou de l’esclavage constitue une avancée réelle, il serait dangereux de considérer ces événements comme une voie d’accès exclusive, ou principale, dans la perspective d’une lutte contre le racisme », prévient-elle. Et de proposer un enseignement de l’histoire des stéréotypes qui déconstruise les anciens préjugés ou les « fake news » contemporaines, comme les thèses antisémites de l’ouvrage Les Protocoles des sages de Sion ou le « projet d’invasion arabo-musulmane » – une voie plus efficace, selon elle, que des vérités assenées sous forme de morale.

« Venant de la génération de l’après-Mai 68, encore très politisée et très à gauche, je ne me voyais pas faire une thèse dénuée d’implication politique »
Marie-Anne Matard-Bonucci, historienne

Marie-Anne Matard-Bonucci, 59 ans, est une historienne militante, et même une historienne « organique », mais au sens que le philosophe italien Antonio Gramsci (1891-1937) donnait à l’adjectif pour désigner l’intellectuel lié à la catégorie sociale qu’il contribue à renforcer. La pensée de Gramsci l’accompagne depuis quarante ans.

Tombée amoureuse de l’Italie lors d’un voyage à l’âge de 17 ans, elle entreprend une maîtrise d’histoire sur la réflexion que le penseur révolutionnaire livre sur la France dans ses Carnets de prison, œuvre magistrale rédigée pendant sa détention entre 1926 et 1937. « Gramsci a une interprétation d’ensemble cohérente de l’histoire italienne qui doit beaucoup à sa réflexion sur la Révolution française, précise-t-elle. L’absence de jacobinisme en Italie, lors du processus unitaire, le convainc que l’histoire du pays reposerait sur une sorte de compromis tacite entre la bourgeoisie et l’aristocratie, alliance reconduite d’année en année depuis 1870 et dont le peuple aurait été tenu à l’écart. »

Le fascisme passé au crible

Reçue à l’Ecole normale supérieure en 1980 et à l’agrégation d’histoire en 1983, elle se marie à un « Rital », dont la famille, les Bonucci, est originaire de Toscane. Mais c’est sur le Mezzogiorno, l’Italie méridionale, qu’elle fait sa thèse, sous la direction de Pierre Milza (1932-2018). Plus exactement, sur l’histoire du fascisme en Sicile sud-orientale. « Venant de la génération de l’après-Mai 68, encore très politisée et très à gauche, je ne me voyais pas faire une thèse dénuée d’implication politique, et après avoir hésité entre l’opéra et une thèse d’histoire sociale du fascisme, j’ai choisi donc le fascisme ! »

Longtemps perçu comme la dictature d’un parti unique, le fascisme est l’objet d’une réinterprétation à la fin des années 1980. Les historiens Renzo De Felice (1929-1996) et Emilio Gentile le redéfinissent comme un « totalitarisme ». Le concept de totalitarisme n’avait pas très bonne presse alors, parce qu’il était vu, dans le contexte de la guerre froide, comme une façon de jeter l’anathème sur le Parti communiste. Qu’importe, son utilité s’impose à la jeune historienne. « D’entrée de jeu, il m’est apparu qu’au cœur du système du pouvoir fasciste dominaient des idéologues porteurs d’un projet de transformation radicale de l’homme et de la société, capables d’user de la violence pour imposer leurs vues », raconte-t-elle.

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Etudiant les fichiers du parti fasciste confisqués par les Alliés après le débarquement en Sicile en 1943, elle dessine une histoire politique et sociale du fascisme entre Catane, Syracuse et Raguse. L’historienne y décèle les limites du projet totalitaire fasciste : « Parce qu’ils ont besoin des élites siciliennes, les fascistes vont recourir à des compromis. Les industriels et les grands propriétaires terriens sont avantagés, quitte à paupériser davantage le Sud. »

Dans la continuité de sa thèse, soutenue en 1990, l’historienne développe, dans Totalitarisme fasciste (CNRS éditions, 2018), l’idée que le fascisme ne fut pas la variante ensoleillée du national-socialisme, mais un régime totalitaire d’oppression et de terreur, fondé sur la violence. Mais alors qu’Emilio Gentile pense que le régime est d’emblée totalitaire, Marie-Anne Matard-Bonucci estime qu’il y a une radicalisation. « C’est une évidence quand on étudie les lois raciales fascistes, insiste l’historienne. Pendant longtemps, la question de la race n’intéresse pas le régime. Ce n’est qu’en 1938 que ces lois sont votées, parce que le régime a besoin de produire une figure de l’ennemi, un contre-type de l’homme nouveau. Or les seuls ennemis “disponibles” sont les juifs, car les autres – opposants politiques, communistes… – sont déjà en prison. »

Le « salvinisme » décrypté

Dans son ouvrage, l’historienne constate un processus de révision du fascisme actuellement à l’œuvre, porté par différents acteurs (historiens, hommes politiques de droite), qui va à l’encontre des avancées de la recherche. En effet, depuis l’opération « Mains propres » mettant en cause une partie importante de la classe politique en 1992, les valeurs fondatrices de la République, issues de l’antifascisme et de la résistance, se sont retrouvées fragilisées, permettant aux nouveaux venus dans le jeu politique, comme Forza Italia et la Ligue du Nord, de s’en libérer pour réhabiliter le fascisme.

Cette banalisation du fascisme, à laquelle a fortement contribué Silvio Berlusconi, s’accélère depuis que Matteo Salvini est devenu ministre de l’intérieur, en juin 2018, s’inquiète Marie-Anne Matard-Bonucci. « Le fantôme de Mussolini n’est pas très loin derrière Salvini. Il parvient à le ressusciter sans même s’y référer explicitement : par ses attitudes, ses coups de menton, en surjouant la virilité et la trivialité ou par une grande brutalité dans les propos. » L’historienne relève également une volonté, chez M. Salvini, d’édulcorer l’histoire du fascisme. « Il est prêt à gouverner avec les héritiers du fascisme – le parti Fratelli d’Italia – et il a donné des signes de complaisance à cet électorat en prenant la pose devant les monuments fascistes ou en affirmant qu’il n’y avait pas eu que du négatif dans le fascisme. »

Pour autant, elle n’en fait pas une réplique du Duce : le salvinisme ne prône pas un projet de transformation radicale de l’homme et de la société. « “Populiste” est, à mon avis, le terme le plus adéquat pour le qualifier, dans la mesure où il y a chez lui une fuite en avant dans la démagogie et une volonté de flatter le peuple, précise-t-elle. Hormis son nationalisme très fort qui en fait un héritier du fascisme, sa pensée politique se caractérise par une forme d’inconsistance. Il est difficile de savoir ce qu’il veut, à part exercer le pouvoir, et à l’évidence d’une manière totale. »

Mais alors que le discours de M. Salvini contre les « 4 B » – bureaucrates, banquiers, barconi (ceux qui embarquent des migrants dans leurs bateaux), buonisti (ceux qui ont de bons sentiments, comme le pape ou les catholiques, à l’égard des migrants) – séduit une fraction de l’Eglise et même certains historiens, Marie-Anne Matard-Bonucci reste plus que jamais vigilante.

Antoine Flandrin

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